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Le coup d'Etat monétaire 3/ Les universitaires des années 1970/80 à la chasse au fantôme de l'inflation
Auteur : Mathieu Mucherie
La défense légitime de l'autonomie : tel fût le credo des universitaires des années 1970/80 dans leurs articles à propos de l'indépendance de la Banque centrale. Des théories alors convaincantes sur le papier, mais mises à mal par quelques dures réalités.
A paraître Rentrée 2014
53 pages
92min de lecture
Expert
ISBN: 978-2212-86940-8
Mathieu Mucherie
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Outre le poids de la Bundesbank, la mode académique des années 1970/80 (la " révolution des nouveaux classiques "), ou du moins l’utilisation qui en a été faite, contitue l'autre élément à l"origine de la surenchère indépendantiste du début des années 1990, au moment du traité de Maastricht. 

Cette troisième partie revient donc sur la théorie monétaire des nouveaux classiques, c'est-à-dire les articles académiques des années 1970 et 1980. " C’est le fondement de notre analyse ", disent les officiels de la BCE qui, au quotidien, trahissent tous ces papiers de recherche : ils ne s’en servent que pour la justification de leur indépendance, jamais dans la conduite des opérations monétaires au quotidien. Au fond, entre la position intellectuelle de ceux qui préconisaient un engagement clair des banquiers centraux dans le temps et la position confortable de Jean-Claude Trichet (" I never precommit "), il y a un monde. De nombreuses autres contradictions émergent avec la crise, qui autorisent de proposer un renouvellement doctrinal moins favorable aux banquiers centraux libres dans le poulailler libre.

 

Découvrez également sur Atlantico éditions les parties 1, 2 et 4, ainsi que le digest : 

 

Avant le tournant théorique des années 1970 et 1980, il y avait déjà des éléments de bon sens pour fonder une forte autonomie de la Banque centrale, au moins instrumentale et peut-être même substantive.

Historiquement, l’utilisation abusive des prérogatives monétaires par certains gouvernements totalitaires ou aux abois a eu un effet destructif sur l’ordre social. “Knocking on the Central Bank’s Door”, voilà ce qui arrive dans les moments de crise de régime ou de guerre. Après la Seconde Guerre mondiale, les politiciens libéraux défenseurs du fédéralisme européen étaient très conscients de ce fait. Par exemple, l’économiste italien Luigi Einaudi, gouverneur de la Banque centrale, ministre des Finances, puis président de la République italienne, a défendu cette position dès la fin de la guerre : " Si une fédération européenne prive les États individuels du pouvoir de financer les dépenses publiques grâce à la planche à billets et les circonscrit aux dépenses financées uniquement par les impôts et les prêts volontaires, elle aura par ce seul fait accompli une tâche remarquable ". On est loin des idées de Chicago, mais les Européens se référaient à des épisodes totalitaires que les Américains n’avaient pas connus de près. Des formules comme « on ne peut pas laisser le lait à la seule garde du chat » viennent naturellement à l’esprit. Après ce qui s’est joué entre Hitler et Schacht, ou dans une mesure moindre entre Nixon et Burns, cette position semble être la sagesse même.

Sur le plan des études académiques, Drazen, Alesina et bien d’autres ont sans doute raison d’argumenter sur le fait qu’il n’est pas forcément anti-démocratique ou infamant pour les politiques de déléguer certaines tâches à des agences indépendantes. " Soustraire la politique monétaire, la politique étrangère ou l’audiovisuel à la sphère du politique est en soi un acte politique " (Elster, 1986).

Et il est vrai que la nature de la politique monétaire semble en faire un candidat idéal à la délégation, vue de loin.

Tout d’abord, la politique monétaire peut être utilisée stratégiquement par les politiciens pour des objectifs de court terme sans que l’électeur ne puisse détecter la supercherie avant les élections : il y a toute la littérature sur le time inconsistency que nous allons étudier pour donner ses lettres de noblesse à une suspicion qui, de toute façon, ne manque pas d’assises empiriques, en particulier dans le tiers-monde ou dans certains pays riches très clientélistes (ce n’est pas un hasard si l’Italie a produit au cours des Trente Glorieuses de nombreux économistes proches de l’école du Public Choice).

Ensuite, il y a le fait que la politique monétaire est une tâche relativement technique, une affaire d’experts, un sujet a priori plutôt bien fait sur le plan des incitations pour des experts soucieux de leur réputation, et plutôt mal fait pour des politiciens généralistes.

De plus, c’est une tâche que les politiques acceptent de déléguer (au moins jusqu’à un certain stade) car elle n’a pas un effet direct et clair sur ce qui importe le plus pour eux (la redistribution, la formation de coalitions). Nos politiques sont d’indécrottables budgétaristes, ils sont persuadés que les questions budgétaires et fiscales priment sur les questions monétaires. La plupart croient par exemple en un lien linéaire entre les finances publiques et les taux d’intérêt nominaux, alors que depuis trente ans, les taux ne cessent de baisser dans un contexte de déficits persistants et de dettes croissantes.

Enfin, un banquier central indépendant peut utilement servir de bouc émissaire : quand l’économie tourne mal, pouvoir blâmer un officiel non-élu (et, mieux encore, basé en Allemagne) est une opportunité qu’il serait dommage de rater. Philipp Hildebrand, l’ancien chef de la Banque nationale de Suisse, résumait ainsi cet argument du banquier central paratonnerre : “Les politiciens font face à des coûts assez faibles quand ils attaquent la BCE comparativement aux coûts qu’ils affronteraient en attaquant une Banque centrale nationale toute aussi crédible” ; ce qui est assez amusant quand on sait ce qui est arrivé finalement à Philipp Hildebrand. Et l’argument dit du " paratonnerre " est de toute façon très faible de nos jours en zone euro où les banquiers centraux blâment beaucoup plus les Etats que les Etats ne blâment les banquiers centraux.

A noter que tous ces arguments sont plutôt des arguments de faisabilité, ou d’utilité, mais sans une étude coûts-bénéfices approfondie. Ils dessinent l’image d’une indépendance possible et même souhaitable sur certains points, mais pas forcément bénéfique en net, ou en relatif par rapport à d’autres arrangements. Ils relèvent d’une analyse en équilibre partiel, pas en équilibre général. Ils présupposent surtout que le banquier central restera à sa place, dans sa mission d’expertise, une fois l’indépendance accordée. Au total, ils valident plutôt l’autonomie, pas l’indépendance.

On ne peut certes pas se satisfaire de la dépendance pure et dure. Cela a parfois conduit à des catastrophes, et encore aujourd’hui le tiers-monde est jonché des œuvres malfaisantes de Banques centrales inféodées au pouvoir : les chiffres truqués de l’inflation en Argentine, les menaces chavistes sur les réserves d’or au Venezuela,… la liste est longue. C’est donc loin d’être une position uniquement allemande. Ce n’est pas non plus une vision qui manque de grandeur puisque l’indépendance repose sur une bonne dose de confiance vis-à-vis des êtres humains, enfin capables de désigner parmi eux des gardiens parfaits, platoniciens, experts, courageux et désintéressés. Mais les décideurs européens vont chercher à accomplir cet objectif de séparation en une décennie, et surtout sans conditions, là où Hayek misait sur trois siècles et (pour qui a un peu lu son œuvre) avec des contrôles. L’idée d’indépendance s’est diffusée comme une épidémie, du fait d’un contexte très favorable au début des années 1990 mais aussi en raison du talent de quelques créateurs de tendances. 

 

 

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Atlantico éditions, Eyrolles, A-book, e-book, Mathieu Mucherie, independance, BCE, Euro, zone euro, Milton Friedman, monétarisme, monnaie, Prescott, Kydland, Robert Lucas, inflation
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