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Libye : des élections législatives où tout a été fait pour mettre en avant les islamistes

Publié le 10 juillet 2012
Les Libyens votent ce weekend pour l'élection de la première assemblée nationale de l'ère post-Kadhafi. Bien que minoritaires, les islamistes sont aujourd’hui désignés comme les grands favoris. Or la grande majorité des libyens sont des musulmans traditionnels, qui ont toutes leurs chances de gagner ces élections.
Hélène Bravin
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Hélène Bravin est journaliste, spécialiste des questions politiques et économiques liées au Maghreb. Elle collabore actuellement avec Cahiers de l'Orient et la Revue de Défense Nationale (RDN) sur les questions de la Libye et du Mali. Elle fait...
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Les Libyens votent ce weekend pour l'élection de la première assemblée nationale de l'ère post-Kadhafi. Bien que minoritaires, les islamistes sont aujourd’hui désignés comme les grands favoris. Or la grande majorité des libyens sont des musulmans traditionnels, qui ont toutes leurs chances de gagner ces élections.

En l’absence de sondages et de statistiques, on ne peut aujourd’hui savoir la place qu’occupent les islamistes dans la société libyenne. Il y a encore quelques mois, selon le responsable du CNT, Moustapha Abdelajil, ils ne représentaient à peine que 10 % maximum. Or aujourd’hui, ils sont désignés comme les favoris du scrutin du 7 juillet. Une incongruité qui surprend. Il faut dire que beaucoup d’éléments les favorisent. 

Atlantico : La Libye va connaître ce week-end les premières élections "libres", sans désignation depuis la mort du colonel Mouammar Kadhafi. Peut-on dire que ces élections seront vraiment transparentes ?

Hélène Bravin : Ces élections sont importantes, car pour la première fois les Libyens vont être confrontés à une première élection nationale et à une pluralité de choix. Le nombre de candidats qui se présentent, environ plus de 3000 et le nombre de partis –officiellement il y a à peu près 147 -mais on en compterait plus de 200- qui sont en fait de véritables boutiques constituées pour la plupart sans respect de la loi électorale est la preuve de l’engouement des Libyens. Les ombres au tableau sont toutefois nombreuses. Tout d’abord, la Haute Commission nationale des élections (HNEC) comptabilise plus de 2,7 millions de citoyens inscrits sur les listes électorales - soit 80 % des personnes en âge de voter en Libye. Je ne sais pas à partir de quelle base cette commission est arrivée à ce chiffre. A-t-elle tenu compte des libyens qui ont fui la Libye (entre 1 million et 1 500 000), de ceux qui sont actuellement emprisonnés et/ou torturés, des personnes qui meurent tous les jours dans les combats entre tribus, et milices ? Ce chiffre doit être nettement revu à la baisse.

Ces élections vont-elles être libres ?

Oui elles le seront, puisque chaque libyen pourra choisir son candidat dans l’isoloir. Reste à savoir, si la population n’a pas reçu de pressions. Déjà de la part du CNT. Certains Libyens ont, par exemple, été menacés de suspension de leurs salaires s’ils ne se rendaient pas aux urnes. Et de la part des milices armées qui font la loi en Libye. Certaines d’entre elles soutiennent très âprement leurs candidats.

Seront-elles transparentes ?

La commission a accrédité plus de 8 000 observateurs nationaux, issus de partis politiques et d’ONG, et plusieurs dizaines d’observateurs étrangers. Est-ce suffisant ? Dans quelle mesure les observateurs pourront-ils correctement effectuer leur mission ? Comment va s’effectuer le contrôle lors du dépouillement, quand on sait déjà que les élections locales municipales se sont déroulées sans le contrôle du CNT ? Peut-on compter sur un CNT qui a dernièrement a emprisonné 4 représentants de la Cour Pénale Internationale ?

Selon vous, la Libye se dirige t-elle vers un islamisme radical ? (Les Frères Musulmans libyens et le Parti islamiste Al Watan (La Nation) fondé par l'ancien combattant djiadiste, Abdoul Hakim Belhadj sont des Partis à part entière du scrutin).

Beaucoup d’éléments favorisent en Libye la montée de l’islamisme, qu’il soit modéré ou radical. Mustapha Abdeljalil, dont la milice de l’islamiste Abelhkim Belhadj (parti El Watan) ex-al Qaïda assure sa sécurité, qui a demandé le secours de la France pour faire tomber Kadhafi, a sa part de responsabilité. Dans un premier temps, il demande d’emblée l’application de la charia, la loi coranique, sans rien préciser de plus et sans référence aucune à l’application de lois civiles, puis sous la pression y renonce. Quelque temps plus tard, il déclare que les islamistes sont en fait minoritaires. Les islamistes représentent 10%, « 5% de libéraux » et « 5% d’extrémistes », avait-il déclaré en janvier dans une interview au Figaro. « 90% de la population veut un islam modéré », autrement dit un islam traditionnel. Il interdit aussi la participation de partis à connotation religieuse aux élections, une loi qu’il abroge finalement peu de temps après. Résultat : une palette assez large d’islamistes est autorisée aujourd’hui à se présenter. Selon des sources, des islamistes se sont déjà accaparés des postes dans certaines administrations. Cela va des frères musulmans aux islamistes salafistes, ex-al-Qaïda. Le CNT a confirmé que la loi islamique jouerait un rôle dans la constitution. Certes, mais il aurait peut-être fallut en dire plus, notamment sur sa place et sur les lois civiles qui pourraient régir également la Libye. Du coup, les islamistes en profitent alors en déclarant que « tout ce qui sera contraire à l’islam ne sera pas appliqué ». Autre élément : L’ami de la France, le Qatar qui a fait son entrée durant la révolte afin de permettre aux occidentaux de vendre des armes sans enfreindre la loi, à continuer à financer les islamistes.…Grâce à ses dollars, ces derniers achètent des immeubles, des boutiques.... financent leur campagne. Comme du temps de Kadhafi où les comités révolutionnaires organisaient des regroupements à la gloire du Guide, une manifestation pro-charia a même été organisée à Benghazi pour démontrer que les Libyens souhaitent bien la charia. Tous ces éléments sont assez troublants.

 

Quant à leur programme, les islamistes ne disent mot sur leur projet. On ne sait ainsi rien sur le statut de la femme, la place réelle de la religion, la loi pénale, le port du voile, ….sur la démocratie même. Les islamistes voudront-ils autoriser d’autres partis politiques, quelle garantie pour une alternance démocratique ? Jusqu’où veulent-ils aller dans la « moralisation » de vie sociale et le quotidien des libyens ? Or certains signes laissent plus ou moins deviné leurs ambitions, sans que l’on sache si cela émane des Frères musulmans ou des salafistes. Des exactions ont par exemple été commises contre les tombes des saints et des marabouts à Darna (Est) et à Tripoli (ouest). Ces exactions sont un rite emprunt du Wahabisme…Du jamais vu en Libye ! Des comités de femmes se sont organisés par exemple à Tripoli pour sermonner l’habillement des femmes. Vite repérés, ils ont été rapidement dissous par le gouvernement. Le cas le plus flagrant est celui de Darna. Une sorte d’émirat qui ne dit pas encore son nom s’y est créé. A sa tête, l’émir Abdouhakim Al Assadi y règne déjà en maître. La charia est déjà récitée dans les écoles. Les femmes ne peuvent plus porter la jupe, le voile est presque obligatoire, et elles ne peuvent plus se baigner en maillot, comme cela était encore possible sous Kadhafi. C’est un vrai pas en arrière. Le CNT a même envoyé une délégation pour demander l’interdiction d’un tribunal islamique…laquelle n’a pas été exécutée. Autre fait : le ministre des Affaires religieuses et des Abous (biens religieux) a alerté en avril du remplacement progressif des oulémas traditionnels dans les mosquées par des salafistes. Rien n’a été fait pour contrer ce mouvement.

En face de cette progression islamiste de toute tendance, il y a une coalition de partis représentée par Mahmoud Jibril qui souhaite combiner vaguement l’application de loi Coranique avec des lois civiles. Là aussi, on n’en sait pas davantage. De plus Mahmoud Jibril n’est pas candidat lui-même. Reste que la composante tribale est encore très forte en Libye. Les Libyens peuvent donc très bien votés en raison de leur appartenance tribale.  

Quels éléments jouent en faveur des islamistes ?

L’insécurité, la corruption, les inégalités, l’absence de leader, les frontières minces et fragiles entre le musulman traditionnel et le frère musulman, et entre celui-ci et le salafiste, le trop grand écart avec un système « laïc » à l’occidental, même s’il fait référence sur certains volets au Coran, la force financière du Qatar, l’action de Moustapha Abdeljalil en leur faveur. Certes, depuis des années, la société libyenne est travaillée souterrainement par les islamistes petit à petit, Libyen par Libyen, mais les Libyens sont restés en grande majorité des musulmans traditionnels et profondément croyants. Les dernières années Kadhafi, après les avoir réprimés –il combattait l’instrumentalisation de la religion par les islamistes- les ont réintroduits dans la société au nom d’une réconciliation amorcée par son fils, Seif El Islam. Une erreur stratégique qui lui a coûté cher, puisque que ces derniers ont encadré la révolte et leurs frères du Mali, AQMI, leur ont prêté main forte. Ces derniers sont repartis au Mali avec des armes plein leurs bagages. Le danger aujourd’hui, c’est que l’on trouve un peu partout en Libye des groupuscules d’Al QaÏda. Soutiennent-ils les candidats islamistes ex-Al Qaïda/les Frères musulmans ? ….Abdelhakim Belhadj va-t-il rétablir ses connexions avec Al Qaïda ? En tous les cas, des connexions sont déjà établis entre AQMI libye et AQMI Mali…..  

Pour ce scrutin, la proportionnelle favorise les alliances. Les islamistes vont naturellement s’allier. Le parti Justice et Reconstruction (PJR) de Sawan (frère musulman) a déjà reconnu sa proximité avec le parti de Abdelhakim Belhadj. Le Front de salut national libyen est aussi prêt à former un bloc islamique. A Derna, le fief des islamistes les plus conservateurs, on se proclame proche du PJR…

D'après vous, la démocratie va-t-elle suffire à la Libye pour se réorganiser ?

Il faut de toute urgence rétablir la sécurité, et dissoudre les milices, mais là je vois mal comment les futures autorités vont s’y prendre. Les milices sont composées entre autres de désoeuvrés, de jeunes sans travail, sans qualification, de leaders plus âgés. Tous sont avides de gains faciles, de 4x4, et ils n’hésitent pas à utiliser les tortures les plus barbares envers les pro-kadhafiens qu’ils pourchassent, au nom de la vengeance tribale, même au-delà des frontières. Comment le futur gouvernement va-t-il récupérer ces jeunes et leur chef ? Ces derniers veulent bien intégrer l’armée nationale mais à la condition d’être d’abord payés et puis de garder à l’intérieur de l’armée les mêmes structures que leurs milices ! Par ailleurs, si la démocratie politique est une très bonne chose, il faut aussi l’accompagner d’une démocratie économique afin d’éviter le recrutement par les milices. Il y a aujourd’hui environ 30% de chômage en Libye, lequel touche majoritairement des jeunes. Le secteur privé est réduit en Libye et se limite principalement à l’import-export. Seul le pétrole assure, hélas, la plus grande majorité des rentrées financières du pays. Certains chômeurs sont entrés dans l’armée nationale, mais ils sont peu nombreux à avoir sauté le pas.

Le problème de favoritismes, de corruptions, du tribalisme ne risque t-il pas de subsister dans le pays ?

A l’instar de certains pays arabes après la période des indépendances, la Libye après le coup d’Etat de 1969, a tenté de créer un Etat nation. Certains pays arabes ont choisi leur système de valeurs dans les textes coraniques, ou dans une combinaison, c’est le cas en Libye, de nationalisme et de socialisme d’autogestion, de panafricanisme, et de tiersmondisme au lieu d’instaurer, de mettre en place les fondements réels d’un Etat et d’une identité (culture politique, supériorité de la loi, citoyenneté arabe et/ou nationale, place réelle de la religion….). Quelque soit le modèle adopté, force est de constater que toutes les tentatives de ces pays ont échoué dans la recherche de modèle spécifique. Une raison principale à cela : la dérive des systèmes vers des systèmes familiaux tribaux, claniques ou monarchiques patriarcales autoritaires, voire dictatoriaux. Bien qu’officiellement arabes, les nouveaux citoyens arabes ont continué à se référer à leur appartenance clanique, tribale, régionale voire familiale. En ce qui concerne la Libye, le tribalisme a très vite concurrencé le nouvel Etat, d’autant que Kadhafi, issu lui-même d’une petit tribu, les Qadhafa, s’est appuyé sur les tribus ignorées sous le roi Idriss 1er. Kadhafi les a revalorisé en les considéraient comme le socle social de la société. Il s’est donc comporté en chef de tribu tout en tentant de réformer à marche forcée son pays administrativement, politiquement via « la démocratie directe », et économiquement.

Mais son système a vite sombré dans l’anarchie et les dérives. La culture tribale a conduit, d’une façon assez classique et répandue dans les pays arabes, à la personnalisation du pouvoir, au favoritisme, à la rivalité des tribus afin de renforcer le pouvoir central, la corruption et donc les inégalités. Un système qui a finit par imploser, à l’instar des autres pays arabes.  A l’issue des révoltes,  apparaissent alors les islamistes. Leur crédo : un modèle religieux qui transcende les clans, les rivalités, les tribus….l’Oumma, l’unité de la société, l’égalité. Des promesses qui seront difficiles à tenir surtout dans des pays où les richesses sont limitées. Faute de répondre aux attentes de la population, il ne faut alors qu’un pas pour que les islamistes radicalisent leur position afin d’éviter toute contestation et faire entrer dans les rangs la population dans une idéologique unique pour maintenir une cohésion, l’unité.

Si la révolte qui a fait tomber Kadhafi est due à de nombreux facteurs tels que la personnalisation du pouvoir, l’introduction des fils dans le système, les rivalités tribales, il y eu aussi celui de la redistribution. Même si les libyens vivaient bien –beaucoup de services publics et produits étaient gratuits- les inégalités étaient trop importantes entre certaines catégories. Elles ont été très mal vécu par les libyens, surtout depuis la relance du secteur pétrolier dès 2005 qui a permis à la Libye de gagner beaucoup d’argent. Les fonctionnaires, lesquels représentent les ¾ de la population active, ont fait les frais de ces inégalités. En 2007, Kadhafi avait procédé à des augmentations de salaires au sein de l’armée, la police et les universitaires. Mais les autres fonctionnaires n’avaient pas été augmentés depuis les années 1980 ! Lors de la révolte, Kadhafi l’a bien compris, il a procédé en mars à une augmentation des salaires des fonctionnaires de 100%, mais cela est venu bien trop tard. Au Koweit, l’émir avait procédé il y a 4 ans à une augmentation massive des salaires des fonctionnaires. Cela lui a certainement évité le pire. Le chômage aussi a joué, lequel touche pleinement les jeunes issus pour la plupart de la génération « embargo », des années durant lesquelles la société libyenne a souffert d’une totale désorganisation.

S’agissant de la corruption, la société libyenne a vécu sous le roi Idriss 1er et sous Kadhafi à travers la redistribution, que les Libyens appellent  « aides » et nous en Occident « corruption ». Un fonctionnaire, par exemple, fait vivre énormément de personnes de sa famille grâce aux commissions qu’il perçoit. C’est un système établit. Peut-on le changer ? Oui, mais en détribalisant la société. Les Libyens doivent changer de code social, hiérarchique. Est-ce possible ? C’est toute la question. C’est un très très long parcours dont la réussite n’est pas acquise. L’arrivée au pouvoir des islamistes en Libye –lesquels appartiennent, il ne faut pas l’oublier aussi à des tribus- compliquerait et pourrait entraver les chances de changement du système libyen, lequel peut dériver vers un système autoritaire, radical, en l’absence de réponse face au chômage, aux inégalités induites par la corruption, au favoritisme, qui deviendra une sorte de combinaison tribale et du religieux –les islamistes voudront se réserver les meilleures place-. Même si ces derniers jouent le jeu de la démocratie pour accéder au pouvoir, vont-ils en effet continuer à le respecter ? Quelle place accorderont-ils à l’individu ? Les questions sont nombreuses. En Tunisie, la lutte à âprement commencer afin que les islamistes d’Ennadha respectent la liberté des démocrates. 

Quoiqu’il en soit, les futures autorités libyennes doivent urgemment réduire les écarts sociaux, diminuer le chômage, combattre la corruption, le fléau numéro un en Libye, en mettant en place des gardes fous. Le pourront-elles ? Le pari est très difficile. La mentalité tribale étant très ancrée en Libye. Et aujourd’hui le chaos y est bien instauré. Un chaos qui risque d’ailleurs gravement de s’aggraver, ne serait-ce que parce que les islamistes, si l'on veut bien croire Moustapha Abdeljalil, ne sont en fait qu’une minorité. En outre, aujourd’hui, tout le monde veut sa part de pouvoir et profiter de la rente pétrolière que l’on soit ou non islamistes, même si l'on prône la fin des dérives….

 


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carredas
- 08/07/2012 - 15:53
Ef bien...
si tel était le cas, c'est raté puisque les libéraux semblent en tête des premiers résultats...
C'est donc en Lybie que se trouvent les libéraux, progressistes, laïcs et démocrates et non en Tunisie ou en Egypte.