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Monnaie unique

L'euro, accélérateur de la désindustrialisation

Publié le 03 novembre 2020
Depuis plus de quarante ans, le nombre d’emplois dans l’industrie française est passé de 6,5 millions à 2,7 millions de salariés. Une telle situation tient d’abord à des causes françaises, mais elle a été accélérée par le fonctionnement défectueux de l’Union européenne, où un rôle majeur incombe à l’existence même de la monnaie unique, l’euro.
Jean-Pierre Gérard
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Jean-Pierre Gérard est un chef d’entreprise. Ancien membre du Conseil de la Politique Monétaire, il est Président du de l’institut Pomone, Pour une Organisation Monétaire Nouvelle en Europe.
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Gérard Lafay est est professeur émérite d’économie et vice-président de l’institut Pomone, Pour une Organisation Monétaire Nouvelle en Europe.
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Depuis plus de quarante ans, le nombre d’emplois dans l’industrie française est passé de 6,5 millions à 2,7 millions de salariés. Une telle situation tient d’abord à des causes françaises, mais elle a été accélérée par le fonctionnement défectueux de l’Union européenne, où un rôle majeur incombe à l’existence même de la monnaie unique, l’euro.

L’économiste Colin Clark avait classé les activités économiques en trois secteurs : le primaire (agriculture et industrie extractive), le secondaire (industrie manufacturière) et le tertiaire (services). Il avait également observé que, dans une économie sous-développée, le secteur primaire occupait la majeure partie de la population active. En revanche, lorsqu’une économie se développait, la part du secteur primaire avait tendance à baisser relativement au profit des deux autres, et en particulier du secteur des services. Or nos élites ont cru à l’émergence d’une société post-industrielle, s’imaginant  que les pays occidentaux, qui dominaient le monde depuis le XV° siècle, resteraient les seuls détenteurs du savoir, laissant aux pays sous-développés le soin de produire tous les produits dont nous aurions besoin. La suite de l’histoire a montré cette erreur funeste. 

Depuis plus de quarante ans, le nombre d’emplois dans l’industrie française est passé de 6,5  millions à 2,7 millions de salariés, cependant que la part de la valeur ajoutée industrielle dans notre Produit Intérieur Brut est tombée de 24 % à 10,5 %. Ceci explique notre profond déficit commercial et la situation lamentable dans laquelle s’est trouvée la France dans la crise du coronavirus. Notre pays a été incapable de fournir les masques, les moyens de détection et les respirateurs face à la pandémie, cependant que les infrastructures hospitalières se sont effondrées. Une telle situation tient d’abord à des causes françaises, mais elle a été accélérée par le fonctionnement défectueux de l’Union européenne, où un rôle majeur incombe à l’existence même de la monnaie unique, l’euro.

1. Les causes françaises de la désindustrialisation

La dégradation de l’éducation nationale est la première cause. La France bénéficiait autrefois d’un enseignement qui, de même que notre système de santé, était souvent considéré comme le meilleur du monde. Sous la troisième République, les "hussards noirs" dispensaient dans l’école publique, au plus grand nombre, un enseignement de qualité, obligatoire et gratuit. Au stade supérieur, l’accès des étudiants se faisait soit dans des Universités, très sélectives, soit dans des grandes écoles, organisées par concours et créatives. Grâce à des bourses nombreuses, un ascenseur social se faisait en faveur des classes populaires.

Ce système aurait dû être amélioré dans le domaine de la formation professionnelle, afin de former une main d’œuvre ouvrière très qualifiée. Or il a au contraire été graduellement démoli, depuis plus d’un demi-siècle, par l’idéologie pernicieuse du "pédagogisme", tirée de Pierre Bourdieu. Sous couvert d’innovation et de démocratisation, on a récusé toutes les méthodes anciennes d’enseignement, fondées sur l’autorité. L’alphabétisation par la méthode syllabique a été remplacée par une méthode globale d’écriture, engendrant une méconnaissance dramatique de l’orthographe de notre langue. Quant à la sélection à l’entrée des Universités, elle a été interdite après les "événements" de mai 1968.  Le résultat le plus frappant est le recul constant de notre pays dans les enquêtes internationales menées régulièrement, qui permettent de contrôler le niveau de connaissances de l’ensemble de la population.   

La deuxième cause tient aux politiques, tant monétaires (le prétendu "franc fort") que budgétaires (évolution erronée du budget de l’État). Le poids des dépenses publiques étant exorbitant, et la fraude sociale massive, les gouvernements successifs n’ont pas osé s’attaquer vraiment aux dépenses inutiles. Ils ont au contraire réduit, et de façon  drastique, à la fois les dépenses régaliennes (police, justice et armée) et les investissements publics (travaux d’infrastructure). Les chemins de fer n’ont été orientés que vers le transport des passagers, au détriment du fret ferroviaire qui a décliné de façon continue. Quant aux prélèvements obligatoires, ils ont été mal orientés et se sont traduits par une aggravation des cotisations sociales à la charge des entreprises, ainsi que par des impôts appliqués à leur production qui pénalisent leur compétitivité, contrairement à la TVA. 

La troisième cause incombe à la financiarisation de l’économie. Non seulement l’industrie a été négligée, mais la France s’est engagée à outrance dans ce processus. Il s’agit certes là d’un phénomène général au sein de la mondialisation. Alors que l’économie réelle stagne dans beaucoup de pays, on observe parallèlement une hypertrophie de la finance, avec la multiplication des produits dérivés et des effets de levier, ainsi que le trading à haute  fréquence sur les marchés internationaux. Mais en France, en particulier, les élites se sont d’autant plus détournées de l’industrie que la fausse idée d’une société post-industrielle avait façonné les esprits.  Dans les salles de marché des banques (y compris étrangères), il y avait des promotions entières des écoles d’ingénieurs des plus grandes écoles françaises. Et, pour cause, en une ou deux années, les meilleurs d’entre eux pouvaient  gagner ce qu’un emploi industriel aurait pu leur offrir en une vie de travail. 

La quatrième  cause incombe aux choix défectueux d’orientation de l’industrie. Or l’horizon de celle-ci est au minimum de sept à dix ans, afin d’accroître la puissance économique du pays. L’insuffisance de la rentabilité des entreprises, aggravée par l’euro, s’est traduite par le fait qu’elles ont été incapables de passer à la troisième révolution industrielle, en investissant massivement dans les nouvelles technologies. Davantage encore que ses voisins européens, la France a perdu du terrain dans l’industrie informatique, et elle n’a pas été en mesure de robotiser sa production. Elle ne dispose actuellement que de 154 robots pour 10000 salariés industriels, contre 338 en Allemagne et 774 en  Corée du Sud.

La cinquième cause tient à la faiblesse du capitalisme français, le rendement des capitaux investis étant insuffisant. Le capital de nos grandes entreprises, cotées au CAC 40, est possédé pour plus de moitié par l’étranger, principalement anglo-saxon, soit par des fonds de pension, soit par des fonds d’investissement qui ont une exigence de rentabilité à court terme, mais aussi à des niveaux sans rapport avec l’état de nos économies. Il est très remarquable de constater que l’objectif de retour sur l’investissement financier (ROE) est resté fixé autour de 10% alors que les taux d’intérêt s’écroulaient. C’est pourquoi une partie importante des chefs de ces grandes entreprises se désintéresse du territoire national et préfère délocaliser leur production à l’extérieur. En témoigne le stock d’investissement direct à l’étranger qu’ils détiennent, rapporté au PIB : le rapport est de 60% pour les groupes français contre 40 % pour les groupes allemands. Une telle situation tient d’abord au fait que la détention d’actions par les particuliers n’a pas été encouragée par l’État, celui-ci favorisant surtout les Assurances-Vie. Ensuite, la participation devrait se traduire par l’existence de "fonds de pension à la française", contrôlés par les salariés, leur permettant ainsi de jouer un rôle actif dans la direction des entreprises. Enfin, les droits de succession sont visiblement trop élevés, ce qui handicape la transmission des petites entreprises familiales. 

2. L’accélération par les causes européennes

La sixième cause tient à l’adoption de l’Euro et aux politiques monétaires menées. En effet, les causes internes auraient pu être corrigées dans une large partie par une correction du  taux de change du franc, mais l’instauration de l’Euro a complètement bouleversé la donne, en instaurant un taux de change fixe entre les parités de change des pays de la zone monétaire, et en rendant l’économie française dépendante d’une politique monétaire menée en fonction de la  situation "moyenne de la zone", sans tenir compte des spécificités de chaque pays.

D’emblée la valeur du FRF par rapport au DM a été surévaluée au moment de la fixation des parités, les autorités françaises ayant été aveuglées par la politique de "franc fort" menée par Jean-Claude Trichet et par la situation conjoncturelle internationale, très favorable à notre économie en 2000. La balance commerciale française pouvait encore dégager des excédents, grâce à une économie mondiale favorable et à la situation très particulière de l’Allemagne qui achevait sa digestion difficile de la RDA.  Et ce handicap de base devait être ensuite accentué par les divergences de politique économique entre les deux pays. Prenant en compte les contraintes d’une monnaie unique, les Allemands mettaient en œuvre une politique de rigueur salariale (réforme du marché du travail de Gerhard Schroeder) et budgétaire, tandis que la France s’offrait les 35 heures et cherchait à dépenser "la cagnotte" liée à un excédent budgétaire purement conjoncturel.

Dans le même temps, la politique menée par Jean-Claude Trichet, au niveau de la BCE cette fois, a mené l’euro à 1,45 dollars, accentuant nos difficultés au plan international. À l’exception de la période initiale, menée par Wim Duisenberg, le taux de change de l’euro a ainsi été le plus souvent  surévalué, le niveau général des prix de la zone étant nettement supérieur à celui de l’ensemble du monde

Or, au  sein de la mondialisation, celles des entreprises qui jouent une stratégie mondiale décident désormais de localiser leurs capacités de production en comparant les conditions d’attractivité des économies nationales. Le taux de change réel d’une économie vis-à-vis du reste du monde, c’est-à-dire le niveau relatif de ses prix et donc de ses coûts, joue donc un rôle crucial dans la localisation des activités productives. L’euro s’applique à différentes économies européennes dont la disparité est structurelle, tant pour leur rythme d’inflation que par la qualité de leur spécialisation. Ceci s’est traduit, pour la plupart des pays membres, par un niveau trop élevé des prix et des salaires, engendrant une désindustrialisation massive et un effort insuffisant d’investissement productif, mais aussi un déficit extérieur croissant qui a limité les capacités de croissance de l’économie dans son ensemble. N’y ont fait exception que ceux des pays qui, comme l’Allemagne, n’ont qu’une faible inflation et une spécialisation de très bonne qualité.

La septième cause est une conséquence directe de la précédente, car la déficience endémique de la croissance économique a eu tendance à pousser les pays du Sud de l’Europe, dont la France, à user de politiques de soutien budgétaire qui ont creusé les déficits.  Or, la nécessité de revenir dans les clous fixés par les traités européens a exigé la mise en œuvre de politiques restrictives qui ont encore accentué le marasme à deux niveaux : d’une part le ralentissement de la dérive des dépenses publiques et l’augmentation des impôts, d’autre part une pression sur les salaires et les règles du marché du travail pour tenter de redresser la compétitivité des entreprises. De telles politiques ont certes pu permettre d’améliorer le solde extérieur dans quelques pays, mais au prix évidemment d’une baisse encore plus accentuée de la demande intérieure et donc de la production, sans régler aucun des problèmes structurels, et sans freiner la tendance à la désindustrialisation. À cet égard, Il est vrai que la pandémie du coronavirus a incité récemment la Commission à changer de cap (750 milliards d’euros de relance), mais dans un climat économique de "sauve-qui-peut" général, et en soumettent encore davantage les États aux injonctions supranationales.   

La huitième cause de désindustrialisation est l’abandon de la préférence communautaire, qui avait constitué l’élément fondateur de la Communauté des Six. L’Europe s’est engagée dans un libre-échange intégral des biens, services, hommes et capitaux, bien davantage que toute autre zone du monde. Or toutes les économies se sont construites à l’abri de frontières douanières. Dans le commerce international dû à la mondialisation, le libre-échange illimité nous soumet désormais à un triple dumping. Celui-ci est d’abord social, car les conditions de travail dans de nombreux pays en développement sont insupportables, en raison de l’absence de démocratie et de syndicats libres et représentatifs dans beaucoup d’entre eux. Il est aussi environnemental, leurs conditions de production étant loin de se conformer à une saine écologie. Enfin, le dumping  est également monétaire, car des pays comme la Chine pratiquent une sous-évaluation systématique de leur monnaie afin d’élever leur compétitivité, ce qui ne fait qu’amplifier la surévaluation de l’euro. 

L’accumulation de normes constitue la neuvième cause. Faisant fi du principe de subsidiarité, qu’elle prétend respecter, l’Union européenne a prétendu unifier les modes de fonctionnement dans tous les domaines, en généralisant la méthode de la monnaie unique, l’euro. L’accumulation de normes handicape souvent les ménages, mais encore davantage les entreprises. La Cour de Justice de l’Union européenne a imposé ces normes à tous les États européens, et nos propres juridictions (Conseil d’État, Cour de cassation et Conseil constitutionnel) ont accepté délibérément cette soumission supranationale. Or les normes discutées à l’échelon européen sont, dans tous les autres pays, considérées comme des maximums, alors qu’en France, elles sont considérées comme un niveau minimum qui doit pouvoir être amélioré, et qui l’est souvent. D’où une complexité bien supérieure et donc coûteuse. En outre, si les règles d’une saine écologie sont nécessaires pour lutter contre les gaz à effet de serre, la Commission entrave systématiquement l’industrie chimique, ce dont les Allemands ne tiennent aucun compte, contrairement à nous. 

Enfin, la dernière cause européenne est le refus de la préférence nationale. Non seulement cette politique s’applique en matière migratoire, mais elle interdit aussi aux États de privilégier les propositions nationales quand ils s’adressent aux entreprises, dans leurs différents appels d’offre pour satisfaire la demande publique.

Michel ROBATEL
Jean-Pierre GÉRARD
Gérard LAFAY 

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Commentaires (6)
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Ecirtap
- 06/11/2020 - 12:51
euro
Contrairement à certains commentateurs, je n'ai pas eu le sentiment en lisant cet article que les auteurs préconisent une sortie immédiate de l'euro. Ils dressent un constat. La sortie de l'euro si elle se fait ne pourra pas être le fait de la France seule. La meilleure solution serait que ce soit l'Allemagne qui sorte de l'euro ... dont la valeur baisserait sensiblement, relançant ainsi l'inflation nécessaire et la compétitivité à l'export et partant la relocalisation de notre industrie. Bon il y aurait quelques pots cassés ...
Ecirtap
- 06/11/2020 - 12:44
Brillant !
Une analyse brillante, lucide et argumentée des raisons qui ont conduit la France dans le mur auquel elle se heurte aujourd'hui. Après le constat, les remèdes ?
hoche38
- 03/11/2020 - 16:58
Une bien étrange ressemblance!
N'est-ce pas dans ses grandes lignes l'analyse et le programme de l'opposition populiste à Emmanuel Macron aux présidentielles de 2017 ?