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Atlantico Litterati

Tel est sur toi le sceau de ma haine, ou les possédés

Publié le 27 septembre 2020
Etienne de Montety publie « La grande Epreuve » (Stock), beau texte retraçant le martyre du Père Jacques Hamel, assassiné par deux islamistes radicaux. Ce roman sans haine ni pathos mais extrêmement informé trouve en chacun d’entre nous une résonance particulière ces jours-ci.
Annick Geille
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Annick Geille est une femme de lettres et journaliste française, prix du premier roman 1981 pour Portrait d'un amour coupable et prix Alfred-Née de l'Académie française 1984 pour Une femme amoureuse. Elle est également la cofondatrice, avec...
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Etienne de Montety publie « La grande Epreuve » (Stock), beau texte retraçant le martyre du Père Jacques Hamel, assassiné par deux islamistes radicaux. Ce roman sans haine ni pathos mais extrêmement informé trouve en chacun d’entre nous une résonance particulière ces jours-ci.

C’est par indifférence que le Mal s’installe dans le cœur des hommes puis partout dans la société, nous dit Etienne de Montety dans son nouveau roman « La Grande Epreuve ». C’est l’apathie généralisée qui provoque la tragédie à laquelle nous assistons heure par heure comme si nous étions conviés dans un théâtre antique, car dans « La Grande Epreuve », l’auteur procède d ‘abord par une série de plans éloignés avant d’installer des séquences de plus en plus rapprochées, jusqu’aux gros plans des scènes finales. L’idée étant de nous faire assister aux premières loges à l’assassinat par des gamins haineux du Père Georges/Hamel dans son église. (l’auteur ne manifeste aucune haine, notent certains critiques, mais le désespoir blanc de Montety ne vaut pas absence de jugement, au contraire : l’auteur fulmine intérieurement, et chaque plan le prouve davantage). Chacun se souvient sans doute de l’endroit où il se trouvait au moment où fut connu l’assassinat du Père Jacques Hamel, qui célébrait la messe en son église de Saint- Antoine de Rouvray, près de Rouen. « L’attentat de l'église de Saint-Étienne-du-Rouvray est une attaque terroriste islamiste  commise le 26 juillet 2016. Adel Kermiche, sous contrôle judiciaire, muni d'un bracelet électronique, et Abdel Malik Nabil-Petitjean, égorgent et poignardent le père Jacques Hamel, et blessent grièvement un paroissien de 86 ans. Les assaillants retiennent ensuite trois autres fidèles en otage avant d'être abattus par les forces de l'ordre. L'acte est revendiqué le jour même par l'organisation terroriste « Etat Islamique »,dit Wikipedia. Je me souviens avoir aussitôt appelé un ami curé. J’avais besoin de parler à un prêtre. Un pas de plus semblait franchi. La barbarie marquait de nouveaux points. La France perdait pied. Après Charlie et janvier 1915,après Nice, un prêtre célébrant la messe. Décidément, il y avait quelque chose de pourri au royaume de France. La République survivrait-elle ?La patrie recouvrirait-elle jamais ses couleurs, la France,  sa douceur ?

« Ma certitude profonde est que la part du monde encore susceptible de rachat n’appartient qu’aux enfants, aux héros et aux martyrs », déclara Georges Bernanos (1888-1948).Avec « La Grande épreuve » «(le titre s inspire d’un verset de l’Apocalypse : « Ils viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs vêtements, ils les ont purifiés dans le sang de l’Agneau. »)  d’Etienne de Montety, écrivain et directeur du Figaro- Littéraire, on pense tout de suite à Bernanos . Et l’on se souvient des états-d ‘âme de  l’abbé Donissan, « jeune prêtre tourmenté par l'impiété de sa paroisse et le sentiment de son incompétence ». J’ai songé aussi à Béatrice Beck et à son admirable « Léon Morin Prêtre « (Goncourt 1952). Ce qui me plaisait le plus dans « La Grande Epreuve », c’était cette manière que le romancier avait eue, non seulement de rappeler tant de belles figures de notre littérature, auteurs et personnages, avec cette manière de savoir dire un prêtre de l’intérieur, comme seuls peuvent le faire les grands, car l’intériorité du prêtre est chose périlleuse dans un roman, mais j’aimais beaucoup aussi cet art de réussir dans la foulée un double inventaire. Celui de l’indifférence des Français à l’égard de la laïcité heureuse, donc à l’égard du Christianisme, que le peuple de France semblait abandonner d’un seul et même mouvement. Victime des aveuglements d’une époque portant au pinacle la notion de « liberté individuelle », le peuple de France a longtemps craint de manifester une certaine « islamophobie », si bien que le Père Hamel (lui ou un autre prêtre) était –presque- condamné à périr un jour ou l’autre sous les coups de militants de Daesh. L’Islam progresse chaque jour en France quand « le troupeau chrétien continue de s’amenuiser inexorablement,(…). Le mariage, les obsèques ne ramenaient pas les participants à une pratique plus régulière. Le lendemain de la cérémonie, l’église retrouvait son aspect ordinaire, comme une salle de spectacle après le concert. Livres rangés, micros éteints, allées balayées. Un bâtiment vide et propre, était-ce ça l’ecclesia voulue par les premiers chrétiens ? ». Et encore  : « Frédéric entend parler de diversité, de « vivre-ensemble » ; pas évident que tout cela ait un sens. Ce dont il est sûr, c’est qu’en France quelque chose ne fonctionne plus. «Ça part en sucette», résume Audrey. Pourquoi l’islam prospère-t-il à ce point ? Qu’est-ce qui constitue l’essence de cette religion ? Désormais, elle fait vivre des millions de Français, et pour elle, certains acceptent même de mourir. «  Dans la Grande Epreuve, j’avais beaucoup aimé l’inventaire parfaitement réussi, lui aussi, de l’indifférence à soi -même d’un prêtre las de sa charge et de lui- même (l’abbé Georges donc, figurant le Père Hamel), après vingt-cinq ans de bons et loyaux services paroissiaux. Un prêtre bon comme le pain blanc, mais soudain -et en secret- saisi par une certaine mélancolie, le mal de vivre, l’envie d’autre chose. L’indifférence intérieure. «  D’ordinaire, il aimait retrouver le calme de son presbytère, après le tumulte de la journée, les cris des enfants du catéchisme, les sollicitations des paroissiens. Prêtre depuis vingt-cinq ans, il avait appris à vivre avec la solitude, à l’apprivoiser. Même, à en faire une alliée pour sa prière. Toutefois, depuis quelque temps, il avait changé : cette même solitude lui pesait, l’entravait. Il se souvenait d’un mot utilisé au séminaire : l’acédie. Comment le traduire ? La tiédeur, l’indifférence » (Le mot acedia vient du grec classique akêdia, qui signifie « indifférence », ou « chagrin Troisième réussite de la « Grande Epreuve » : l’auteur ose et réussit la figure du prêtre découvrant soudain que l’on peut aimer Dieu et tomber amoureux. L’amour et le désir ne sont pas des délits, un crime, le Christ ne nous demande pas d’oublier l’amour, de faire fi de notre humanité donc du plaisir.« Dans son examen de conscience, il ménageait Iris. Elle n’y était pour rien. Elle n’était que la révélation de son état, de sa fragilité. Après vingt-cinq ans de prêtrise, il vacillait. (…) Une question surgit à son esprit, violente : « Suis – je encore le type de prêtre dont le Christ a besoin pour porter son feu au monde ? » Etienne de Montety accomplit ainsi le meilleur du livre, à force de délicatesse, de tendresse, de justesse dans l’analyse psychologique.«  Georges se surprit à regarder Iris comme un homme regarde une femme, s’attardant sur sa silhouette. Il en rougit intérieurement. Si on l’avait vu ! «

Le lecteur finit par s’interroger ; et si ces deux indifférences (qui « tiennent » la narration), -celle du peuple français à l’égard de l’Eglise et celle du prêtre Georges envers lui-même- étaient liées, voire dépendantes l’une de l’autre ?Et si les églises se vidaient au prorata de la désolation secrète de l’homme d’église (donc de la désolation secrète de ses pairs, tous prêtres de France), interdits d’humanité, qui ont tous les devoirs et aucun droit et surtout pas celui d’accepter -tel le Christ- leur humanité avec sa grandeur et ses faiblesses, ses hauts, ses bas, prêtres dévoués, généreux, parfois inspirés, dotés de tous les droits de ce monde, tous les devoirs aussi, sauf celui de ressembler au Christ et d’endosser son humanité. Et toute son humanité. Pas une humanité de façade, une demi humanité, s’arrêtant artificiellement à la taille(le prêtre a le droit d’être gourmand, mais il est interdit de désir).

Pendant que le Père Georges s’interroge et questionne les textes sacrés, sa foi, Dieu en somme, qu’il aime plus que tout, découvrant que l’amour de Dieu n’est pas incompatible avec celui d’Iris, ses futurs assassins se préparent en secret.« Daoud a cherché. Pour se connecter avec Daech, quel mot clé utiliser? EIIL? ISIS? Djihad ? Dawla ? Ou Daech tout simplement ?

De nombreux sites sont en arabe, d’autres en anglais. Il est tombé sur jihadology.net. Il a ouvert une vidéo intitulée «Inside the Caliphate » : soit une présentation de la vie quotidienne de ceux qui ont rejoint la Syrie ; souvent sous forme d’interviews. Daoud est frappé : les interviewés insistent sur la fraternité régnant entre eux au Shâm, celle-là même que Daoud a recherchée au sein de la communauté musulmane de Brandes ; les moudjahidin expliquent le bien-fondé de leur combat pour la grandeur d’Allah.)Le père Georges, ignorant la menace qui pèse sur lui, accomplit pour le salut de l’Eglise de demain un périple spirituel qui sera brusquement anéanti par les militants de l’Etat Islamique, alors qu’il célèbre la messe. «Le responsable, c’est celui qui prend possession, qui divise, celui qui perd : Satan. Les voici maintenant face à face. Georges se débat avec une vigueur inattendue. Dans ses yeux, on lit une incompréhension, mêlée de compassion : ils ne savent pas ce qu’ils font.(…) Le sang du Père Georges jaillira sur l’autel, le sang du célébrant innocent, l’agneau de Dieu, prêtre sans tâche, Père de sa paroisse. C’est la France qu’on assassine à l’ arme blanche, l’arme tenue par les bras armés de cet Allah de –La-Mort en lequel de paisibles musulmans -mes voisins- ne se reconnaissent pas.  Le destin des protagonistes s’accomplit à cet instant : le prêtre meurt mais c’est la République qui vacille.

Un extrait de l'ouvrage :

Ceux qui n’étaient pas Charlie

« Les dessinateurs et journalistes de Charlie avaient publié des caricatures de Mahomet qui blessaient les croyants. Ils devaient être punis.
– J’ai entendu à la télé, ils s’en étaient vantés.
– Ouais : genre tous les droits pour eux, et aucun pour les musulmans.
– Y en a qui demandent un droit au blasphème.
– Qu’ils soient maudits pendant soixante-dix ans ! Nardine bebek.

Dans les jours qui avaient suivi l’assassinat des journalistes de Charlie Hebdo, une manifestation monstre s’était déroulée dans Paris, réunissant des centaines de milliers de gens, auxquels avaient été invités des dirigeants du monde entier. Pour Khaled, l’indignation avait été à son comble : « Tu as vu, Hicham, pour défendre prétendument la liberté ils accueillent des dictateurs : y a même le Premier ministre israélien. T’y crois ? Belle leçon de défense des droits de l’homme. »

Une expression avait fleuri en France : « Je suis Charlie. » Pas une personnalité, pas un homme politique, pas une actrice qui ne manquât une occasion de le clamer publiquement.

– T’en connais, toi, des « Charlie » ?

Khaled avait apostrophé Hicham. Des « Charlie », autrement dit des gens qui acceptent qu’Allah et le Prophète soient offensés. Hicham pensait à Mokhtar : si on n’est pas dans la vérité on est dans l’erreur. Il disait qu’en France, on aime bien une phrase qui dit quelque chose comme : « Je ne suis pas d’accord avec vous mais je me battrai pour que vous puissiez vous exprimer. » Le comble de la connerie ! et la preuve de la gangrène qui ronge la France. Mokhtar était catégorique : soit ce qui est dit est vrai et doit être défendu, soit c’est faux et alors il faut le combattre, sans pitié pour celui qui profère ces erreurs.

La complaisance générale à l’égard de « l’esprit Charlie » l’avait dégoûté. Et ce dégoût n’était pas passé. Non seulement le mal avait été défendu, mais, pis, il avait été célébré par tout le monde, du président au plus humble des citoyens ; et le bien, la religion avaient été eux bafoués, ridiculisés par les journalistes, les humoristes.

Khaled et Faudel étaient d’accord :
– Les Kouachi ont lavé l’honneur des croyants.
– Qu’ils reposent au paradis des chahids, que des houris les accueillent, au milieu des fleuves d’eau fraîche et des ruisseaux de lait, de miel et de vin.

Khaled parle volontiers comme un poète, Faudel est plus direct. Cash. Hicham a tout de suite aimé leur mentalité.
– Et les chrétiens, est-ce qu’ils sont Charlie ? Ils ne peuvent tout de même pas avoir défendu ce journal qui caricature leur Dieu et leur pape.
– Tu parles ! J’ai entendu un curé déclarer : «Nous pleurons ceux qui ne nous faisaient pas toujours rire. » Ils hésitent, ils finassent. Crois-moi, Hicham : ils ont choisi leur camp.

Faudel a renchéri :
– Ils ne valent pas mieux que les blasphémateurs.
– Ils paieront.

Khaled et Faudel passent du temps sur l’ordinateur de l’association, à consulter des sites.
– On s’informe, expliquent-ils à Hicham, et pas avec BFM TV. Tu veux qu’on te montre de l’info pas très « Charlie » ?

Le site se présente comme l’agence de presse officielle de l’État islamique: Al-hayat Media Center. La page de garde est barrée d’un slogan: « It is now time to rise. » En cliquant sur un onglet, on tombe sur une sorte d’e-kiosque. Les magazines proposés ont pour titre Rumiyah, Dabiq, pour les éditions en anglais, et Dar-al-Islam en français. Hicham n’en revient pas : c’est comme les hebdos qu’on voit dans la salle d’attente du médecin. Photos couleurs, interviews, longs articles.

– Regarde.

Justement, un « dossier exclusif » traite des attentats commis en France en 2015. Hicham a tendu le cou et commencé à lire. Ils sont qualifiés de « voie prophétique ». Un long article réfute les diverses interprétations données en France de ces actes. Ils n’ont « rien à voir avec l’islam », assurent certains experts sur les plateaux de télévision. « Bien sûr que si », rétorquent les journalistes de Dar-al-Islam, ces attaques sont au contraire « so Daech » : elles en sont l’expression même. Dans le même esprit, les arguments des autorités civiles, intellectuelles et musulmanes de France, qu’Hicham a entendus cent fois, sont réfutés point par point: «Le djihad n’est pas la guerre sainte », « Il doit être compris comme une analogie : c’est un combat intérieur symbolique ». Faux, écrivent posément les auteurs : le djihad consiste précisément à combattre les mécréants. Par tous les moyens. Toutes les écoles juridiques de l’islam le confirment.

Cette pensée simple et claire, cette évidence, lui ont rappelé Mokhtar ; le doute, l’hésitation, la pensée flottante et relative sont l’apanage des faibles. Si Allah est tout-puissant, la soumission de l’homme doit être totale et ce qui Lui résiste, L’entrave, pour ne pas dire ce qui s’oppose à Lui, doit être combattu sans relâche. Agression des Américains et de leurs alliés contre l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, politique d’Israël vis-à-vis des Palestiniens, partout les soldats du califat sont en situation de légitime défense contre une société qui bafoue Allah et dégrade l’homme : le vote en France autorisant le mariage homosexuel l’atteste. L’article fait aussi référence à la loi sur le voile, aux débats récurrents sur la laïcité, aux polémiques sur le burkini.

– Ils connaissent bien l’actu française, fait remarquer Hicham.
– C’est rédigé par des frères français.

Il aime parcourir ce site qui lui donne l’impression étrange et jouissive de présenter enfin la France selon son goût. Tiens, l’imam de Brest, Rachid Abou Houdeyfa, est qualifié de « serpillière ». C’est curieux, dans les médias français, il est au contraire présenté comme un dur du fait de ses déclarations sur la musique ou le port du hijab considéré comme obligatoire. Ceux qui chantent seront transformés en singes et en porcs, a-t-il affirmé, provoquant une tempête de protestations. Pour la rédaction de Dar-al-Islam, sa condamnation panurgiste des attentats et de la violence prouve au fond sa mollesse, et sa soumission à la mentalité occidentale.

Un portrait l’a passionné. Celui d’Umar al- Firansi : Omar le Français. Soit, racontée sur plusieurs pages, l’histoire d’un enfant d’un quartier populaire de Roubaix, parti plusieurs fois en Algérie pour rejoindre les moudjahidin, puis, ayant combattu au Mali avant de gagner la Syrie, « le Shâm » selon l’expression consacrée, où il a fait allégeance à l’émir Abou Bakr al-Baghdadi. Il est mort glorieusement. Sa veuve témoigne, saluant son sacrifice et celui de ses compagnons : « Louanges à Allah, ils ont été tués dans le sentier d’Allah et c’est ce qui leur permet d’être main- tenant vivants auprès de Lui par Sa volonté. Les mécréants passent par la vie pour aller à la mort et nos maris passent par la mort pour aller à la vie. »

Des hommes qui vont au bout de leur engagement : Hicham trouve ça magnifique ».

La Grande Epreuve/Etienne de Montety/Stock/20 euros

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