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Repenser l'économie

Plan de relance : l’argent ne fait pas le changement

Publié le 18 septembre 2020
Le chiffre de 100 milliards donne peut-être le tournis mais il ne doit pas nous faire oublier que le Covid a plus cassé la croissance française en termes qualitatifs que quantitatifs. Notre économie doit être repensée plus que saupoudrée.
Jean-Paul Betbeze
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Jean-Paul Betbeze est président de Betbeze Conseil SAS. Il a également  été Chef économiste et directeur des études économiques de Crédit Agricole SA jusqu'en 2012.Il a notamment publié Crise une chance pour la France ; Crise : par ici la sortie ;...
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Le chiffre de 100 milliards donne peut-être le tournis mais il ne doit pas nous faire oublier que le Covid a plus cassé la croissance française en termes qualitatifs que quantitatifs. Notre économie doit être repensée plus que saupoudrée.

La croissance française ne repartira pas en fonction de l’argent distribué, soit par le budget, soit par la Banque Centrale Européenne : nous ne vivons pas un « moment keynésien ». C’est ainsi qu’il faut poser la question en France, au-delà des multiples commentaires sur les « 100 milliards du plan de relance ». Il ne s'agit pas de savoir si c'est trop ou pas assez, surtout si la situation se détériore, si la pandémie reprend, s’ils seront dépensés assez vite, si l’argent européen viendra autant que prévu (40 milliards) et assez tôt, ou s'ils alimenteront des effets d’aubaine, permettront en plus la survie d’entreprises zombies ou encore la réélection du Président Macron.

Le COVID-19 n'a pas seulement cassé la croissance française en termes quantitatifs, mais surtout en termes qualitatifs. Les prévisions quantitatives de croissance de l'OCDE le montrent. La croissance française devrait ainsi baisser cette année de 9,5% en 2020 pour monter ensuite de 5,8% en 2021. Autrement dit, nous retrouverions en 2023 ou 2024 le niveau de PIB que nous devrions avoir aujourd'hui, si le virus se calmait et si la géopolitique mondiale s’apaisait. Ce sont donc trois ans de perdus, si nous regardons le PIB avec ces lunettes quantitatives. Mais on voit vite qu’il faut regarder aussi ce qui se passe ailleurs, même avec ces lunettes. Ainsi, les États-Unis devraient redémarrer à 4% en 2021, après une baisse de 3,8% en 2020 ou l’Allemagne à 4,6% après une baisse de 5,4% en 2020.

Le COVID-19 a fait plus baisser la croissance française que celle de ses grands concurrents et nous fait moins remonter : nous sommes proches en fait de l’Italie (-10,5 puis +5,4%). Or on ne trouve aucune trace explicite de ces réalités comparées et de ces risques dans le Plan présenté et dans les débats en cours : celui d’une faiblesse croissante de l’économie française. On peut toujours comprendre ces absences s’il s’agit de rebâtir sur la confiance, en disant qu’il ne sert à rien d’inquiéter. Sauf si l’on remarque qu’il vaudrait mieux décrire un paysage plus complet, si l’on veut être plus puissant et exigeant dans une atmosphère plus concurrentielle. Autrement on risque de ne pas être crédible, derrière une « pensée bisounours ».

Il ne s’agit donc pas de chercher à éviter les « effets d’aubaine », ce mot clef pour ne pas agir. C’est le mot pour ne pas aider ceux qui vont commencer à agir, la recette pour l’immobilisme au prétexte de ne pas gaspiller les deniers publics pour ceux qui n’en avaient pas besoin, au détriment des autres ! L’effet d’aubaine est l’idée que, grâce à une subvention notamment, une entreprise aurait investi ou embauché de toute façon, par exemple, même si cette aide n’avait pas eu lieu. Moralité : non seulement l’effet d’aubaine aide ceux qui n’en avaient pas besoin mais, pire, il détourne les ressources pour ceux qui en avaient vraiment besoin ! Donc, si l’on veut « bien » agir, il faudrait des « conditions », pour bien s’assurer que l’entreprise qui demande en a vraiment besoin. Mais tel n’est pas le cas.

L’effet d’aubaine doit être accepté pour faire repartir la machine, pour décoincer les anticipations et convaincre les suivants qui ont, en général, une situation plus fragile. Les « conditionnalités » conduisent soit à un effet nul, soit inverse à celui que l’on cherchait. On peut toujours dire, après coup, que les entreprises qui ont bénéficié de telle aide n’en avaient pas besoin et ont, en réalité, profité de l’aubaine. Mais on n’en sait rien, par avance. Et le cas du CICE montre les effets pervers d’un excès de conditionnalité. L’idée était de répartir cet avantage fiscal entre Compétitivité (Productivité) et Emploi, pour aider au moins autant les entreprises que les salariés, pour la formation et l’embauche, ceci pour des raisons plus politiques encore que syndicales. Aujourd’hui, les gains de productivité peuvent à peine être mesurés, huit ans après les mesures entrées en vigueur en janvier 2013 (!). On mesure, selon l’étude de France Stratégie publiée en septembre 2020, « un fort effet emploi est trouvé chez le quart des entreprises les plus bénéficiaires du CICE, qui ne représentent qu’un huitième des effectifs, mais rien de significatif chez les autres… et l’emploi créé ou sauvé est de l’ordre de 100 000, ce qui est faible, rapporté au coût du CICE – de l’ordre de 18 milliards d’euros en 2016 ». En réalité, mettre trop de conditionnalités pour éviter les effets d’aubaine, au prétexte de ne pas indûment dépenser, réduit l’effet total, et peut-être au détriment des entreprises les plus fragiles, qui n’osent demander. Vouloir limiter l’effet d’aubaine… le renforce !

Il ne sert à rien, non plus, de demander des « compensations », à accorder sans doute aux salariés, suite aux baisses des impôts de production, au contraire : ce sont les entreprises qu’il faut aider pour qu’elles s’occupent des non-salariés ! C’est la compétitivité française qui est en jeu, au moment même où les difficultés de la reprise montrent les problèmes de l’économie française, surchargée d’impôts et de règles. Les syndicats demandent en effet des compensations pour les 30 milliards de baisse des impôts de production, sans doute en matière d’emploi ou de gouvernance, comme si le problème n’était pas celui des salariés mais des chômeurs, qui peuvent se trouver durablement exclus de l’emploi si les entreprises ne sont pas assez renforcées.

Pas keynésien du tout, le moment actuel est schumpétérien et, en plus, dans une phase d’accélération de la concurrence mondiale, pour ne pas dire de guerre des échanges et des changes. Il ne faut surtout pas passer sous silence en effet, ce qui est dans la tête des entrepreneurs : une croissance rabotée, sans inflation, donc plus concurrentielle, plus tendue, plus violente. Pour les entrepreneurs, il s’agit donc d’accélérer les changements, de digitaliser plus les structures, en attendant la 5G, de s’endetter (à taux bas) pour se concentrer en achetant le concurrent et en renforçant sa part de marché, de réduire ses pyramides de décisions et ses structures de coûts.

Plan de relance : le mot plaît ! 100 milliards : pourquoi pas, puisque les taux sont à zéro et qu’on verra plus tard pour rembourser ? Certaines entreprises ont compris et en profitent pour se renforcer. Mais mieux vaudrait diffuser le message de la croissance future et souligner les enjeux : il s’agit de renforcer le tissu compétitif français, et européen, économique et social, profondément. Autrement, c’est la relance de la grogne sociale qui sera là.

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