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Gilets jaunes manifestation arc de Triomphe
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Comment le mouvement des Gilets jaunes a révélé les failles et les limites de l’Etat

Publié le 13 septembre 2020
Frédéric Farah publie "Fake State" chez H&O édition. La crise sanitaire liée à la Covid-19 et sa gestion est sans aucun doute le stigmate le plus frappant de l'instauration du ''fake state'', c'est-à-dire un état qui s'est dépouillé lui-même de tous ses moyens d'action et n'est plus que le gestionnaire au jour le jour de sa propre impuissance. Extrait 2/2.
Frédéric Farah
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Frédéric Farah est diplômé de Sciences Po Paris, professeur en classes préparatoires, chargé d’enseignement à l’université de Paris V, ainsi que coauteur des deux derniers numéros de mars et d’avril de la revue Ecoflash relatifs aux dettes publiques en...
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Frédéric Farah publie "Fake State" chez H&O édition. La crise sanitaire liée à la Covid-19 et sa gestion est sans aucun doute le stigmate le plus frappant de l'instauration du ''fake state'', c'est-à-dire un état qui s'est dépouillé lui-même de tous ses moyens d'action et n'est plus que le gestionnaire au jour le jour de sa propre impuissance. Extrait 2/2.

Mais la crise dite des Gilets jaunes est aussi une crise institutionnelle du fake state. Du parlementarisme rationalisé permettant à l’Exécutif de gouverner qui inspira les constituants de 1958 — après les douloureuses expériences de l’instabilité ministérielle des IIIe et IVe Républiques —, la Ve République a évolué vers une dévitalisation du Parlement. Dépossédé d’une grande partie de ses pouvoirs de faire la loi et de décider du budget par les traités européens et l’inversion des normes étudiée plus haut, le Parlement n’est plus qu’une chambre d’enregistrement qui n’a rien à envier au Corps législatif du Second Empire. Sans compter qu’il a été la grande victime de l’institution du quinquennat en 2000 et de l’inversion des échéances qui, en plaçant la présidentielle avant les législatives, a définitivement transformé les secondes en scrutin de confirmation de la première. 

Défigurée par l’intégration européenne et le quinquennat, la Ve République de 2020 n’a plus de président arbitre, garant de l’indépendance nationale, en charge du long terme; elle a un président chef de la majorité parlementaire ou chef de clan, prisonnier de l’immédiat, surpuissant en théorie mais impuissant face aux contraintes européennes. Tandis que le Premier ministre, constitutionnellement chef d’un gouvernement qui « détermine et conduit la politique de la nation » (article 20), a été réduit au rang de collaborateur du président de la République, pour reprendre les mots de Nicolas Sarkozy. 

C’est tout l’équilibre institutionnel de la Ve République qui a été détruit au fil de révisions de circonstances, de sorte que la volonté proclamée par Emmanuel Macron lors de son arrivée d’ignorer les corps intermédiaires a conduit à un face-à-face entre les citoyens en colère et un président sans aucune expérience politique ni contact avec les réalités du pays. D’autant que ni le parti présidentiel ni ses parlementaires ne sont capables de faire prendre conscience de ces réalités à un homme enfermé dans ses certitudes, sa morgue et des comportements vaguement infantiles de provocation et d’autoritarisme. Car LREM n’est qu’un parti fantôme, sans militants et sans cadres de terrain; car les députés macronistes, lorsqu’ils n’ont pas quitté une autre formation par arrivisme, n’ont pas plus d’expérience politique que leur chef; élus par un concours de circonstances et sur la méprise savamment cultivée de la nécessité de la « réforme » (comme s’il n’y avait qu’un type de réforme possible!), issus des mêmes milieux sociaux, ils n’ont pas d’autre imaginaire que la doxa libérale et européiste, sont étrangers à l’idée même d’intérêt général et ignorent tout des classes populaires, de ces employés et ouvriers eux-mêmes absents de l’Assemblée. 

Ainsi le parlement macronien est-il devenu une pièce maîtresse de ce fake state, ce que les citoyens ont compris, car s’ils se sont résignés à occuper des ronds-points dans le froid, à sortir chaque samedi dans la rue plutôt que de se reposer des fatigues de la semaine, c’est qu’ils n’avaient plus le moindre espoir d’être entendus. La crise des Gilets jaunes est donc aussi une crise aiguë de la représentation, comme le montre la revendication du référendum d’initiative citoyenne, expression d’une volonté de reprendre la main sur un État qui ne veut plus agir et sur des représentants qui ne représentent plus qu’eux-mêmes et les intérêts qui les ont portés dans une assemblée qui a abdiqué toute réflexion critique face à l’exécutif — et jusqu’à son honneur, comme on l’a vu de manière éclatante lors de la parodie de commission d’enquête sur l’affaire Benalla à l’Assemblée nationale. 

En réalité, le mouvement des Gilets jaunes a pris acte que notre caste dirigeante, aussi bien publique que privée, a définitivement rompu tout lien avec ce que l’historien Edward P. Thompson nommait l’économie morale. Dans celle-ci, le prix des biens ne doit pas paraître excessif par rapport aux coûts de production, la réciprocité doit l’emporter sur les logiques de marché — alors que, si la logique de marché s’étend trop largement à différentes sphères sociales, la notion de « juste prix » permettant à chacun d’accéder aux produits dont il a besoin disparaît et le peuple se trouve légitime à se révolter contre cette extension injustifiée de la marchandise.

Il y a là une résonance frappante avec les Gilets jaunes: la taxe sur le diesel décidée par le gouvernement répondait à une logique de marché, puisque, en augmentant le prix de ce carburant, il s’agissait d’inciter à l’achat de véhicules ne roulant pas au diesel et notamment d’encourager la filière des véhicules électriques — bref, il s’agissait de réguler par le marché en jouant sur un système de prix. 

L’État poursuivait ainsi sa mue, quitte à frapper au hasard et sans bien sûr se soucier ni de justice sociale ni des réalités vécues par une population enchaînée à sa voiture, parce que l’État a désertifié, par le retrait des services et des transports publics, les territoires où ils vivent — souvent par contrainte économique plus que par choix. Les prix « feraient le boulot » en orientant sans heurt les choix des consommateurs: où l’on retrouve cette gouvernance par les nombres, et non par les lois, qui est au cœur du fake state. 

Lorsque l’on regarde les revendications des Gilets jaunes pourtant moquées par des médias complaisants et acquis en grande majorité au pouvoir en place, elles expriment bien un désir de renouer avec l’économie morale qu’il s’agisse de la défense des travailleurs les plus vulnérables, d’une meilleure rémunération des salariés, du renforcement des solidarités, de la restauration de services publics efficaces sur tout le territoire. 

Au demeurant, cette économie morale, qui permet l’acceptation de l’ordre économique par l’ensemble du peuple reste plus favorable aux classes dirigeantes qui ont néanmoins pris l’initiative de rompre le pacte et de rendre l’ordre social et politique insupportable — par conviction que, une fois de plus, le peuple ne bougerait pas, par besoin de satisfaire les exigences du cupidalisme, ce capitalisme de prédation qui s’est substitué au capitalisme de production et qui assure aux élites politiques une vie après le pouvoir, des emplois et des missions parfois fictifs mais généreusement rémunérés, par arrogance… Chacun se souvient de: « Jojo le gilet jaune », de ces « Français qui fument des clopes et roulent au diesel », de « ces gens qui ne sont rien  », de toutes ces petites phrases qui suent le mépris du peuple que ces élites ne veulent pas gouverner mais dominer, humilier, faire plier de gré ou de force. Chacun se souvient aussi des mots définitifs du « philosophe » et ancien ministre de l’Éducation nationale Luc Ferry : « Ce que je ne comprends pas, c’est que l’on ne donne pas les moyens aux policiers de mettre fin aux violences […] Qu’ils se servent de leurs armes une bonne fois, ça suffit! » 

Tous ces mots révèlent que le commun entre les gouvernants et les gouvernés s’est dissous. 

Le fake state, c’est le siège de l’activisme communicationnel d’un pouvoir qui veut livrer des pans entiers de l’activité humaine à la logique de marché et est déterminé à légitimer les pires injustices et inégalités au nom d’une immanence économique, de la croyance réelle ou feinte que les riches vont faire ruisseler leurs richesses sur le reste de la société. C’est pourquoi le fake state doit produire sans cesse des fake news, égarer l’opinion dans une agitation communicationnelle permanente et le cas échéant recourir à la matraque et au lanceur de balles de défenses : grand débat et grande répression se tiennent la main! Fausse agora et yeux crevés vont de pair! D’un côté, un citoyen qui parle dans le vide et de l’autre la nécessité de le faire taire, en lui faisant perdre la vue et en le mettant en garde à vue — quitte à tordre cet État de droit qui est prétendument un des principes de l’Union européenne et à généraliser des pratiques proches de la lettre de cachet d’avant 1789.

A lire aussi : Fake state : les raisons de l’impuissance de l’Etat

Extrait du livre de Frédéric Farah, "Fake State, l’impuissance organisée de l’Etat en France", publié chez H&O édition

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