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© CESAR MANSO / AFP
© CESAR MANSO / AFP
Anxieux un jour, anxieux toujours

Une large étude scientifique américaine montre que les tempéraments affichés par les bébés prédisent largement les adultes qu’ils deviendront

Publié le 30 juin 2020
Et si notre personnalité d’adulte venait en réalité de notre comportement... en tant que bébé ? Le tempérament que vous aviez en tant qu'enfant peut avoir prédit votre personnalité en tant qu'adulte, selon une étude de la revue Proceedings of the Natural Academy of Sciences.
Jean-Paul Mialet
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Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.Ses...
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Et si notre personnalité d’adulte venait en réalité de notre comportement... en tant que bébé ? Le tempérament que vous aviez en tant qu'enfant peut avoir prédit votre personnalité en tant qu'adulte, selon une étude de la revue Proceedings of the Natural Academy of Sciences.

Atlantico.fr : Une étude de long terme sur les déterminants de la personnalité, publiée dans la prestigieuse revue américaine Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America, tend à avancer que certains comportements de la petite enfance permettraient de prédire des types de comportement à l'adolescence et à l'âge adulte. Une nouvelle voie dans la compréhension des déterminants de nos interactions sociales ?

En quoi cette étude est-elle réellement une nouveauté ?

Jean-Paul Mialet : Interrogez les parents de plusieurs enfants : la plupart conviendront que dès les premiers mois, ils leur trouvaient une personnalité différente qu’ils conservent à l’état adulte. Il semble donc se mettre en place très tôt un fil rouge psychologique que chacun suit toute sa vie. Trop longtemps, on a cru que l’expérience et les données du parcours l’emportaient sur les données constitutives. Si cette continuité psychologique de la petite enfance à l’âge adulte est frappante, elle n’a jamais donné lieu à des études approfondies. Hostilité de la psychologie pour des approches trop inspirées par la génétique ? Pas seulement. En fait, les notions de « tempérament » ou de « personnalité » sont trop vagues pour se prêter à un suivi objectif. 

La continuité pourrait-elle alors être mieux observée en psychopathologie ? Les troubles psychologiques s’y signalent clairement et ils sont bien définis. Mais on constate un étrange cloisonnement entre la pédopsychiatrie et la psychiatrie de l’adulte, chacun se référant à sa catégorisation spécifique sans tenter d’établir de dialogue. Que deviennent les enfants troublés ? Quelles troubles avaient dans l’enfance les adultes perturbés ? Ces questions sont rarement soulevées. Peu d’échanges, pas de revues ni de congrès en commun : les rapports entre psychiatres d’enfants et d’adulte demeurent limités.

C’est pourquoi il faut saluer cette démarche nouvelle qui consiste à suivre avec une vraie rigueur expérimentale un comportement repérable dès la petite enfance, pour en apprécier, l’âge venu, l’incidence sur le comportement de l’adulte.

Quel protocole a été mis en place par les auteurs de l'étude pour essayer de détecter le développement de traits de personnalité spécifiques ?

Jérôme Kagan, professeur de psychologie de Harvard, a remarqué en 1985 chez certains enfants très jeunes une attitude à part qu’il a qualifiée d’« inhibition comportementale ». Ces enfants manifestent une prudence et une peur des situations non familières, ils se montrent plus réservés et moins joueurs hors de leur cadre coutumier, avec des adultes qu’ils ne connaissent pas ou avec des jouets qu’ils découvrent. De nombreuses recherches ont tenté d’établir un lien entre cette particularité comportementale et certains troubles de l’enfance ou de l’adulte.

Mais les travaux les plus intéressants sont ceux qui concernent le suivi d’enfants présentant ladite inhibition comportementale. Plusieurs études longitudinales portant sur des enfants observés de 3 ans à 26 ans ont mené à des conclusions globalement convergentes : les enfants inhibés auraient quand ils sont adultes plus de risque de faire une dépression ou de développer des troubles anxieux, ils accomplissent moins aisément leur vie professionnelle et affective, ils quittent plus tardivement le foyer familial.

Toutefois, la recherche qui vient d’être publiée par le PNAS va plus loin. Elle part d’enfants examinés à 14 mois et isole 165 cas d’inhibition comportementale sur des critères rigoureux. Les enfants sont réexaminés à 15 ans avec des tests neurophysiologiques. Enfin à 26 ans, la situation de chacun est évaluée à partir de questionnaires de personnalité et de psychopathologie, ainsi que par un recueil de données sociodémographiques. Les résultats sont plus nuancés que les précédentes recherches. Certes, les enfants inhibés sont encore, à l’âge adulte, des enfants réservés, intériorisés, présentant une vulnérabilité majorée aux complications psychopathologiques, mais ils ne montrent pas de difficultés notables dans l’accomplissement de leur vie affective ou académique : ils ont globalement une adaptation efficace à la vie en société.

Les scientifiques insistent sur les conséquences sociales du développement de certains traits de personnalité qui peuvent poser problème dans certains cas, notamment l'introversion. Quelles sont-elles ?

Une constante dans le tempérament, de l’enfance à l’âge adulte, est donc désormais clairement établie par les études sur l’inhibition comportementale. Les enfants inhibés font des adultes introvertis et frileux dans leur comportement social. Ces travaux passionnants rappellent que l’adulte ne vient pas de nulle part, qu’il se construit sur un socle.

Pour rendre compte de cette continuité, deux explications sont proposées qui font intervenir l’enfant ou les parents. Dans le premier cas, c’est la disposition à éviter les interactions qui conduit à un cercle vicieux. Faute d’être exposé à des situations nouvelles, les habiletés sociales ne se développent pas, le repli et l’intériorisation s’accentuent. Dans le second cas, la responsabilité incomberait aux parents qui, confrontés à un enfant inhibé, se montreraient trop protecteurs en lui évitant les contacts et les expériences dérangeantes.

On peut néanmoins adresser à ces recherches un reproche. L’inhibition comportementale et sa conséquence à long terme, l’introversion, n’y sont envisagées que sous l’angle péjoratif d’un déficit adaptatif. Or, comme l’indique la dernière étude, les enfants inhibés ne font pas tous des introvertis inadaptés. L’introversion est-elle d’ailleurs un mal ? Certes, à une époque qui valorise l’extraversion et où chacun n’a d’autre but que d’apparaître, l’introverti apparaît plus que jamais comme un anormal. Mais beaucoup d’esprits sensibles et profonds sont intravertis.

En fait, l’introversion ne pose problème que quand elle est exagérée au point de devenir un handicap social, ou quand elle entre en conflit avec des attentes personnelles : si, par exemple, l’enfant inhibé ambitionne de devenir animateur de télévision, on peut s’attendre à des soucis…

Quelles implications pour l’attitude des parents ?

Etre parent est le rôle plus difficile au monde. C’est un rôle que l’on ne peut pas vraiment apprendre : il faudrait, pour bien faire, se laisser guider par l’amour. Or, la dimension fondamentale de l’amour, c’est l’attention.

Je m’explique. Ces études montent un point essentiel : les enfants ne se ressemblent pas tous. Et ils feront des adultes qui ne se ressemblent pas. L’attention des parents doit se porter sur ce point avec l’humilité du jardinier : on ne transforme pas une tulipe en une rose. On donne à chacune de ces fleurs les conditions qui favoriseront au mieux son développement. Si l’on constate chez son enfant une inhibition comportementale, on doit l’encourager à affronter les situations qui lui font peur en le rassurant quand elles sont indispensables ; celles qui sont inutiles pourront être évitées, mais sans pour autant le surprotéger. En s’appuyant sur des parents bienveillants, il apprendra à apprivoiser certaines de ses peurs. Et à prendre conscience de sa valeur en dépit de sa timidité :  chez ces enfants-là plus que d’autres, il faut savoir déceler la richesse qu’ils abritent sans chercher à en être ébloui.

Parmi les patients qu’il m’a été donné de suivre, il y avait deux formes d’introversion inadaptée et donc maladive : des introvertis « contrariés » que leurs parents avaient tenu à pousser vers des carrières brillantes (je me souviens ainsi d’un musicien de concert qui s’est effondré brutalement après quelques années de succès..), et des introvertis « effacés » surprotégés par des parents qui, peut-être parce qu’ils manquaient de confiance en eux, n’avaient jamais su leur donner confiance.

Ce genre d'étude peut-il permettre d'envisager un suivi préventif des individus qui pourraient avoir un risque plus élevé de dépression ou d'isolement ? Dans quelle mesure un traitement d'une introversion pathologique peut-il être envisagé ?

Le risque de ce genre d’étude est de donner l’idée que tout est joué dès l’âge de treize mois. Le suivi préventif pousse à un étiquetage dangereux : si des parents ou des médecins surveillent de près certains enfants, comment ces enfants pourront-ils vivre sans s’inquiéter sur eux-mêmes ?  L’inhibition comportementale n’est pas une maladie : elle est un style de comportement observé chez certains enfants très tôt, dès la première année. Certes, elle semble être un terreau propice au développement de certaines maladies anxieuses ou dépressives, et elle peut mener à l’adolescence à un malaise incitant à consommer des drogues : à ce titre elle réclame l’attention des professionnels du mal être, psychiatres et psychologues.  Et il est bon que des études soient faites pour mieux articuler certains troubles avec cette dimension psychogénétique.

Mais pour les parents, un enfant un enfant qualifié d’inhibé doit demeurer un enfant timide. Or la timidité n’est pas une maladie même si, aujourd’hui, l’extraversion est la norme. Des enfants réservés peuvent avoir une vie réussie. Méfions-nous de points de vue dangereusement normatifs qui conduisent à regarder avec méfiance tous ceux qui sortent du cadre, agités ou inhibés.

Rappelons encore que même si la dimension d’inhibition comportementale représente bien un axe important du tempérament, présent dès l’enfance, cet axe n’est pas seul à peser et ne doit pas être en soi considéré comme un handicap. Il interagit avec d’autres dimensions personnelles, certaines elles aussi innées et d’autres acquises au cours du développement.  (Dans l’étude du PNAS, le protocole comprend, à l’adolescence, une exploration neurophysiologique de la tolérance à l’erreur. Les enfants qui se montrent le plus contrarié par leurs erreurs sont ceux qui, à 26 ans, ont les stigmates les plus sévères de l’inhibition comportementale, tandis que les autres sont moins affectés. Décidément, chez l’homme, rien n’est simple…)

Pour autant, il existe bien de vrais replis sur soi lourds à porter. Et dans le cas malheureux où un enfant inhibé en serait affecté l’âge adulte, n’oublions pas qu’on dispose aujourd’hui des moyens d’aide psychologiques efficaces. Des thérapies cognitives améliorant l’estime de soi, permettent de moins redouter le jugement des autres dans les interactions sociales. Et des thérapies familiales peuvent également, si besoin, aider la famille à ne pas aggraver la situation en tolérant mieux la singularité.

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