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Télétravail : les risques de burnout n’ont pas été confinés

Publié le 17 mai 2020
L'environnement professionnel a radicalement changé avec la pandémie du Covid-19. L'intensité de leur travail n'a pas changé. Jongler avec les responsabilités, la vie de famille et le travail rend le risque d'épuisement professionnel intense. Comment gérer cette crise ?
Agnès Delneufcourt
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Agnès Delneufcourt est Psychologue du Travail & Gestalt Thérapeute du Lien 
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L'environnement professionnel a radicalement changé avec la pandémie du Covid-19. L'intensité de leur travail n'a pas changé. Jongler avec les responsabilités, la vie de famille et le travail rend le risque d'épuisement professionnel intense. Comment gérer cette crise ?

Atlantico.fr : Pour de nombreux travailleurs, l'environnement professionnel a radicalement changé depuis l’apparition du Covid-19, mais l'intensité de leur travail n'a pas changé. Jongler avec les responsabilités, la vie de famille et le travail rend le risque d'épuisement professionnel intense. 

Comment gérer cette crise et trouver un rythme idéal ? La solution est-elle de prendre plus de temps pour soi ? D’organiser son temps ? 

Agnès Delneufcourt : La crise a modifié en effet le rapport au travail pour chacun. Je réponds ici en lien avec la question en réduisant donc le champ de ma réflexion aux personnes qui ont basculé en télétravail, à temps plein et qui sont dans une configuration avec famille. C’est donc une partie de la population et il y a d’autres modèles.  En effet, il s’avère fréquent d’entendre, en tant que psychologue du travail, que l’intensité du travail a augmenté. Plusieurs facteurs pourraient être nommés : le premier concerne le lieu devenu commun annulant les frontières entre vie personnelle et professionnelle, à moins que l’on puisse s’octroyer un espace dédié avec horaires cadrés, qui permet de remettre une limite. Le second  pourrait être un sentiment qu’il faut « travailler » plus pour participer de manière personnelle et singulière à l’effort collectif, dans un contexte où certains publics (hospitalier et services de manière générale) ont été mis en avant, et honorés (à juste titre) dans un engagement éthique et sociétal pour le bien-être de la collectivité. Un 3ème facteur pourrait être aussi une difficulté à poser les limites, à sa propre hiérarchie et/ou Organisation de travail. En termes de solutions ou de réflexions vers des solutions, j’inviterais déjà, à essayer de se saisir de ce « confinement » pour voir ce qu’il nous fait éprouver dans nos habitudes contrariées, dans nos ajustements à trouver, dans nos frustrations, et aussi dans nos possibles. Il est plutôt recommandé en effet, d’organiser un espace-temps séparé (travail et vie personnelle), de s’octroyer un temps-pour-soi, solo, pour un espace de ressourcement (ce peut être de la lecture, méditation, promenade, sport) un temps de centration dédié à soi uniquement. L’idée est aussi de pouvoir repenser son rapport au travail… Cette « crise » permet de comparer, l’avant, le pendant et l’après… et de ne pas reproduire sans en comprendre les enjeux, le même modèle. Ca serait fort dommage… J’espère que pour certains, la sur-activité en confinement permettra peut être une prise de conscience mobilisant une refonte de son propre rapport au travail…. 

Il semblerait que dans l’imaginaire collectif, tout temps non consacré à agir est du temps perdu. Comment notre crise sanitaire actuelle complique-t-elle cette dynamique?

Je vais répondre en ré-intégrant dans ma réponse l’autre polarité à savoir l’invitation de cette crise qui met par nature un coup d’arrêt, pour certains, au ralentir et /ou au non-agir… cette expérience permet pour certains de prendre conscience du « trop agir » dans l’avant et à réajuster leurs curseurs pour l’après, avec un équilibre à trouver entre agir et non agir ou plus justement un agir autrement….Par ailleurs cette vision par trop binaire se teinte de surcroit d’une leçon de moralité « le bon ou le mauvais » qu’il serait de bon ton de modifier par une réconciliation ou une simple intégration de ces deux données… l’agir et le non-agir comme une homéostasie de notre système… physiologique, psychique et plus largement social… Si je réponds plus précisément à la question… La crise pourrait compliquer cette « croyance » par une activation de l’angoisse face au non-agir… qui invite du coup à le maintenir à distance, puisque non expérimenté, non incorporé dans ses vertus positives, et donc à compenser par une sur-activité… Qui ne s’est pas, aux premiers jours du confinement, lancé dans une opération grand ménage ? Manière d’agir toujours doublé d’un illusoire pouvoir de repousser symboliquement le « sale, le toxique, le viral »… Une fois mieux compris le temps d’arrêt, les logiques économiques se sont adaptées en jouant avec le télé-travail, pour maintenir un niveau d’activité. Ce niveau a pu être sur-activé comme évoqué au préalable, par la difficulté à poser des limites claires entre privé et pro tout autant qu’il a pu aussi être une tentative de se créer un « autre lieu symbolique » distinct de l’unique lieu partagé, comme une limite territoriale incarnée par les heures de travail… 

L'anthropologue et auteur Rahaf Harfoush estime que les solutions pour agir contre cet épuisement professionnel doivent aller au délà du traitement de symptômes tels que l’épuisement et l’anxiété. Peut-on dire que cet épuisement professionnel lié au télétravail est un cas que nous n’avions pas encore connu jusque là ? 

Si le télétravail était jusqu’à cette crise, une modalité non généralisée et utilisée souvent dans le cadre d’adaptations pour des problématiques de santé et/ou d’organisation personnelle, donc répondant à des logiques particulières, il devient du jour au lendemain, la modalité presque exclusive, passant d’un modèle presque de « compensation / réparation » à un modèle « d’action / propulsion » modifiant de manière brutale nos représentations mêmes du système… sans accompagnement au changement. L’homme s’adapte vite et le télé-travail et les ressources techniques ont été l’occasion pour une majorité de se familiariser, de s’ajuster, et de goûter aussi les potentialités de ces différentes offres. C’est donc à la fois le changement de modèle, où l’outil devient sur-puissant et tout puissant par sa condition d’unique media pour que puisse se réaliser, se poursuivre l’exercice professionnel… tout autant qu’il mobilise différemment nos adaptations neuronales et psychiques dans un rapport à l’autre transformé et médiatisé par l’écran. L’individu est amputé et réduit à la partie supérieure du corps (tête et buste au mieux)… La tête devient omniprésente, surexposée, avec de manière symbolique, une exigence implicite où elle doit « être optimale et efficace ». Le corps est coupé, non visible, donc potentiellement non pertinent dans le champ… Il est prouvé que le cerveau pour autant cherche à recréer l’image mentale globale du sujet, mobilisant donc une énergie supplémentaire non visible, qui s’ajoute à celle qui est attendue par l’activité professionnelle. Des études post confinement pourraient être intéressantes à mener entre sujets travaillant en vision uniquement, sujets hors vision et sujets alternant présentiel et visio au niveau des neuros-sciences.  

Quel est le danger d'un manque de repos pendant cette période de télétravail ? Quels conseils donneriez-vous à celles et ceux qui se sentent épuisés par cette nouvelle manière de travailler ? 

Les risques possibles sont d’une part de ne pas avoir pu ? su ? profiter de cette expérience du ralentir imposée par le confinement… et d’avoir maintenu un modèle « connu » à quel prix ? Le risque possible pourrait être un contre coup non anticipé comme des décompensations, qui seront plus sensibles, dans le corps médical, où l’intensité de travail a été poussée à ses limites… Dans une moindre mesure, peut être de la démotivation plus marquée à la reprise, des terrains dépressifs, sans que le sujet puisse clairement trouver la source… puisque a priori, content de retrouver son activité, de refaire lien et d’être à nouveau inscrit dans une logique d’action et donc logique du vivant et du mouvement…. Pour les personnes qui continuent à télé-travailler, il est important de s’octroyer plus de mini pauses par exemple, de mettre le corps en mouvement, de bien délimiter la durée du travail, de poser les limites pour le week-end, de ne pas consulter mails et messages hors temps de travail. 

Pour retrouver l'analyse de Xavier Camby, Anthony Marais, Edouard Husson, Gilles Saint-Paul sur le télétravail, cliquez ICI 

Pour retrouver le décryptage de  Michel Debout sur la baisse des suicides au Japon, grâce au télétravail, cliquez ICI

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