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Impact du Covid-19

Etats-Unis / France : à quoi s’attendre lorsque des pays qui se prenaient pour les meilleurs systèmes au monde découvrent la réalité de leurs failles ?

Publié le 06 mai 2020
Après les attentats du 11 septembre 2001, ceux de 2015 ou la crise économique de 2008, les Etats-Unis et la France sont à nouveau désemparés face, cette fois-ci, au Covid-19 qui révèle la fragilité de leur modèle politique et souligne leur impuissance.
Raul Magni Berton
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Raul Magni Berton est professeur de sciences politiques. Il a enseigné à Paris, Montréal et Bordeaux et enseigne depuis 2009 à l’Institut d’Études politiques de Grenoble. Spécialiste de politique comparée, il travaille sur les régimes, les élections et...
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Jean-Eric Branaa
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Jean-Eric Branaa est spécialiste des Etats-Unis et maître de conférences à l’université Assas-Paris II. Il est chercheur au centre Thucydide et chercheur associé à l’institut l'IRIS. Il est notamment l'auteur de Hillary, une présidente des Etats-Unis ...
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André Kaspi, est agrégé d'histoire, spécialiste de l'histoire des États-Unis. Il a été professeur d'histoire de l'Amérique du Nord à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et directeur du Centre de recherches d'histoire nord-américaine (CRHNA). Il a...
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Après les attentats du 11 septembre 2001, ceux de 2015 ou la crise économique de 2008, les Etats-Unis et la France sont à nouveau désemparés face, cette fois-ci, au Covid-19 qui révèle la fragilité de leur modèle politique et souligne leur impuissance.

Atlantico.fr : Devant la crise du Covid-19, les citoyens français ont réalisé la fragilité de leur modèle politique, que beaucoup pensaient supérieur aux autres pays européens. Quel impact cette prise de conscience peut-elle avoir sur l'opinion ? Peut-on comparer ce traumatisme à celui des attentas de 2015 ou à celui de la crise économique de 2008 ?

Raul  Magni Berton : Oui, en général les européens ont beaucoup souffert de cette crise, mais il est vrai que la France fait partie des pays qui s'en sortent le moins bien. Ce qui est vrai dans tous les pays est que les crises - et  la crise du Covid 19 ne fait pas exception - ont tendance à accroître la confiance des gens. Cela implique la confiance des uns avec les autres, mais aussi la confiance dans le gouvernement et les institutions. Ainsi, tous les gouvernements ont bénéficié, qui plus qui moins, de cette crise en termes de confiance et de popularité. Cela dit, le gouvernement français est de ceux qui en bénéficie moins et, après une première période faste, les critiques commencent à s'accumuler. Il est certain que la confiance et la solidarité va augmenter, mais en France il n'est pas clair si cette solidarité va se faire contre le gouvernement, ou avec lui. 

En tout cas, pour mieux  comprendre, il vaut mieux regarder de près ce qu'il se passe dans les autres pays voisins, plutôt que voir l'effet des autres crises passées en France. Parce que la différence entre les pays est beaucoup moins grande que la différence entre les crises. La crise économique était moins spectaculaire et a touché très inégalement les gens. On n'était pas tous dans le même bateau. Elle a donc certes produit une montée forte des opinions égalitaristes, mais, dans les faits, elles ne sont pas traduites par des actions particulières. Les attentats de 2015 ont bien resserré les gens, mais il y avait un "ennemi" extérieur, ce qui donne beaucoup plus d'avantages au gouvernement que quand l'enjeu n'est qu'intérieur. 

Après le 11 septembre, les États-Unis se sentaient intouchables et pourtant ils ont été touchés en plein coeur, encore une fois ils pensaient être la première puissance au monde mais se rendent compte qu'ils sont impuissants face à la pandémie. Sur quoi se base le fait que la nation américaine se considère comme la plus grande puissance au monde ?   

Jean-Eric Branaa : C’est vrai que le 11-Septembre a frappé un pays qui se sentait à l’abri, protégé des attaques extérieures. Je vivais aux États-Unis à ce moment-là et j’ai pu sentir « l’avant », et voir venir « l’après », qui a été consécutif à ce choc brutal et violent. Ce changement aussi a été brutal, violent et, on peut l’ajouter, profond.

On peut aussi en effet faire une analogie avec ce qui se passe aujourd’hui. Le président Trump s’y risque lui-même, lorsqu’il évoque « les jours de puissance économique absolue que vivait l’Amérique, avant « qu’ils » ne disent qu’il faut tout arrêter ». 

Le besoin de puissance, et surtout d’affirmer cette puissance, n’est toutefois pas propre au président actuel. Elle s’appuie d’abord sur des constats objectifs : que l’on s’intéresse au domaine militaire, à l’économie ou à l’influence culturelle, les États-Unis n’ont toujours pas le moindre concurrent à leur hauteur dans le monde. Cette supériorité dans quasiment tous les domaines leur donne des marges de manœuvre extraordinaires et la possibilité de mener leur barque à leur guise, voire d’imposer leurs propres règles aux autres. La question de l’extraterritorialité de leur droit se pose régulièrement, comme –par exemple– lorsque Donald Trump a interdit aux entreprises françaises de faire du commerce avec l’Iran et qu’il a obtenu gain de cause. On n’imagine pas notre Président en exiger autant des Américains pour faire pression ou en représailles contre un pays quel qu’il soit et quel que soit le motif. 

Les règles du jeu internationales ont donc été fixées à partir des attentes américaines. Comme toujours, il y a une contrepartie, bien entendu, qui est ici le désir de maintenir les grands équilibres entre les nations et la Paix. La puissance américaine n’est pas un leadership imposé par la force ou la coercition : elle est vécue comme indispensable par les autres pays du monde, basée sur l’héritage de deux guerres mondiales et sur la guerre froide, que les Américains ont de toute évidence gagné. 

Cette puissance a encore une fois été affirmée à Davos. C’était en janvier dernier, alors que le président Trump était venu délivrer son message unique : « Nous sommes la plus grande puissance économique du monde ». Il pensait refermer le chapitre de la montée d’un concurrent en Chine, qui est vécue comme une menace sérieuse aux États-Unis depuis le début du siècle. Il n’imaginait pas alors que le colosse américain avait des pieds d’argile et que sa santé était capable de l’arrêter et de le faire chuter. 

André Kaspi : Depuis les origines de la nation, les Américains ont éprouvé la conviction qu'ils remplissent un rôle essentiel dans l'histoire du monde. Ils ne forment pas une nation comme les autres. Ils ont été le pays d'accueil de millions d'immigrants venus d'Europe - à un moindre degré d'Amérique latine et d'Asie. Ils ont inventé la notion de melting pot. Les attentats de 2001 ont affaibli cette idéologie; ils ne l'ont pas fait disparaître. La pandémie d'aujourd'hui, ils la vivent dans la douleur (près de 70 000 morts, et des prévisions qui font craindre le double), mais avec la certitude que leurs savants, leurs laboratoires, parviendront à créer les obstacles à la survie du virus. Cette certitude ne signifie pas que les Etats-Unis sont prêts à collaborer avec d'autres nations, qu'elles soient européennes ou extérieures à l'Europe. La société américaine continue d'être agitée par les problèmes qui la divisent. Elle vit et survit en milieu fermé. Tout en éprouvant la conviction qu'elle saura se tirer d'affaire mieux et plus vite que les autres.

Quelles seront les réactions de l'opinion américaine lorsqu’elle verra l’ampleur d'une telle faille ? Quel est l'impact d’une telle découverte sur l'identité américaine ?  

Jean-Eric Branaa : Il est encore un peu tôt pour arriver à distinguer comment le pays va évoluer et se réinventer après cette crise. C’est un peu tôt parce que les États-Unis sont toujours en pleine pandémie, avec un nombre de morts qui ne cesse d’augmenter chaque jour et une propagation du virus qui semble faiblir sur les deux côtes est et ouest mais qui donne des signes inquiétants dans les États plus centraux, et plus ruraux, qui sont aussi bien moins équipés sur le plan sanitaire.

Sans doute peut-on s’appuyer sur les déclarations des uns et autres, ou sur les décisions déjà prises pour remarquer que les États-Unis poursuivent leur retrait du premier plan de la scène mondiale, comme l’illustrent la crise avec l’OMS ou la non-participation à l’initiative d’Emmanuel Macron qui a tenté de créer une « internationale pour la recherche du vaccin ».

Mais, en réalité, tout cela n’a que peu d’importance pour le moment : le temps n’est pas venu de tirer des conclusions définitives et la direction qui sera suivie pourrait très bien changer rapidement, soit parce que le président Trump verra un intérêt quelconque à infléchir sa ligne, ou parce que les élections de novembre conduiront un autre homme à la Maison-Blanche et qu’il faudra tout réévaluer.

Ce qui est certain, c’est que les États-Unis vont combler cette attente de façon traditionnelle, en cherchant à combattre les responsables de ce malheur et en lui livrant une guerre totale : Les Américains sont sans cesse dans la guerre du Bien contre le Mal et on aura ce phénomène cette fois-ci encore. L’OMS a déjà été montrée du doigt ; la Chine est désormais dans le collimateur… tout ce qui peut servir cette lutte contre le Mal permettra de préserver l’identité américaine profonde, qui fait le lien entre les citoyens. Ils se reconnaissent tous comme Américains parce qu’ils partagent des valeurs communes qui les fait se réunir autour du drapeau à chaque fois que nécessaire. Donald Trump et ses conseillers ont visiblement bien compris cette dimension du problème et désignent quotidiennement les responsables de ces dizaines de milliers de morts parmi leurs compatriotes. Les déclarations répétées et insistantes sur l’origine du virus dans un laboratoire de Wuhan suffiront certainement à créer un début de sentiment unitaire. Et ce n’est là qu’un exemple et les exemples vont se multiplier au vu de l’urgence.

Car il faut désormais lutter aussi contre le sentiment de vulnérabilité qui, comme après le 11-Septembre, devrait envahir profondément le pays et le faire douter. Après le « retour à une Amérique forte », Donald Trump, mais aussi Joe Biden, vont devoir convaincre les Américains qu’ils sont à même de contrôler les nouvelles menaces, dans un monde qui a muté : on n’a plus affaire simplement à des guerres physiques désormais, mais c’est l’invisible qui terrorise : les attaques chimiques, bactériologiques, informatiques semblent hors de contrôle et la puissance supposée d’un pays –même les États-Unis avec son budget militaire colossal qui dépasse 700 milliards de dollars– parait bien terne si n’importe quel petit groupe d’individus peut détruire ce qu’il veut, où il veut, quand il veut. 

On peut donc s’interroger sur les conséquences à venir sur l’identité américaine car le corollaire de ces nouvelles menaces est une tentation à se regrouper dans une cellule plus rassurante, facilement contrôlable, plus petite, et moins ouvertes aux échanges et à l’ouverture aux autres. Mais nous n’en sommes qu’au début de l’observation.

André Kaspi : Je ne crois pas que la société américaine renonce aux divisions qui la secouent. De fait, elle est profondément fracturée. On le voit bien à travers les débats qui la secouent. D'autant plus qu'elle vit aujourd'hui à l'heure de la campagne électorale - un facteur primordial de division. Donald Trump personnifie une moitié de la société; l'autre moitié espère qu'elle parviendra à se débarrasser d'un président "de hasard", qui ne personnifie pas, croit-elle, les valeurs traditionnelles du pays. Les partisans de Trump ne s'intéressent guère au reste du monde. Ils défendent une certaine idée, leur idée de l'Amérique. Leurs adversaires sont peut-être plus ouverts sur le reste du monde, mais ils attachent une importance primordiale à leur idée d'une Amérique, porteuse des valeurs fondamentales de l'humanité - ce qui ne signifie pas qu'ils souhaitent une coopération réelle avec les "autres". Les uns et les autres ont pris conscience, plus ou moins fortement, que désormais les Etats-Unis font face à un adversaire redoutable, la Chine. Les prochaines années verront un combat acharné, et espérons - le, pacifique, entre les deux puissances. 

Les grandes fortunes du pays ont l'impression de détenir le futur du pays par l'innovation mais actuellement elles peinent à trouver une solution à la crise. Que pouvons-nous attendre de l'élite du pays ? 

André Kaspi : Les grandes fortunes ne cherchent pas à mettre au point une solution à la crise. Elles tâchent de ne pas perdre leur dynamisme et leurs gains. Amazon fait de très bonnes affaires, tout comme Facebook ou Microsoft, Apple un peu moins. Warren Buffet, milliardaire parmi les milliardaires, a perdu quelques dizaines de milliards. Il n'en croit pas moins que cette perte sera vite compensée, dès que la reprise économique et financière aura démarré. Je ne suis pas certain que les grandes fortunes cherchent une solution à la crise. Elles lui survivent et continueront de lui survivre.

Ces grandes fortunes, qui proviennent d'entreprises géantes et universelles, ne poursuivent qu'un seul but, continuer à étendre leur domination. Seul peut-être, Bill Gates, qui a quitté le monde des affaires et dispose de moyens considérables, tâche de remodeler le monde, de mettre au point de nouvelles relations entre les sociétés et de combattre la pauvreté. Vaste programme ...

Quelle voie politique se présente aux citoyens français ? Allons-nous vers une soviétisation de la politique (planification jusqu'à effondrement ) ou vers une prise de diagnostic lucide et un effort national pour  "reconstruire" le pays, comme pendant les 30 glorieuses ?

Raul Magni Berton : Il n'y a pas que ces deux options, mais il est évident que la soviétisation n'est pas une option. Il est possible qu'il ait des tendances à la nationalisation d'entreprises - comme d'ailleurs c'était courant dans les 30 glorieuses - mais de là à imaginer une soviétisation, c'est de la science fiction. En revanche, il peut y avoir des risques de restrictions de libertés. Mon collègue Sébastien Roché a montré que les mesures sécuritaires en Europe ne sont pas corrélés avec la gravité de la crise, ce qui signifie que certains gouvernements sont plus enclins à les prendre que d'autres. Le gouvernement français est, avec les pays d'Europe de l'est, l'un des plus autoritaires d'Europe face à la crise sanitaire. Donc, c'est difficile à dire. Pour bien reconstruire, il faut une faible dette et un gouvernement consensuel. L'Allemagne, la Suisse ou la Suède vont s'en sortir. En France c'est plus difficile: le gouvernement est haï par une large partie de la population et la capacité de l'emprunt de la France n'est pas fameuse. La reconstruction, selon moi, ne s'annonce pas facile.

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