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© DAMIEN MEYER / AFP
Imaginaire

Si le coronavirus fait irruption dans les jeux de vos enfants, ne vous faites pas de soucis

Publié le 04 avril 2020
Les enfants ont la capacité de transformer leurs angoisses en imaginaire plus fantasmé. Un moyen pour eux d'atténuer leurs angoisses.
Jean-Paul Mialet
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Jean-Paul Mialet est psychiatre, ancien Chef de Clinique à l’Hôpital Sainte-Anne et Directeur d’enseignement à l’Université Paris V.Ses recherches portent essentiellement sur l'attention, la douleur, et dernièrement, la différence des sexes.Ses...
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Les enfants ont la capacité de transformer leurs angoisses en imaginaire plus fantasmé. Un moyen pour eux d'atténuer leurs angoisses.

Atlantico : Pouvez-vous nous expliquer pourquoi les enfants utilisent le coronavirus et les symboles qui lui sont associés dans leurs jeux/pour jouer ? Est-ce une manière d'atténuer par l'imaginaire l'angoisse de cette maladie ?

Jean-Paul Mialet : Les adultes utilisent leur imagination pour transformer les réalités qui leur font obstacle. Cette imagination créative est repérable chez de nombreux animaux, mais elle atteint chez l’humain un degré exceptionnel : loin de réagir directement à son environnement, l’être humain décide de sa conduite en fonction d’une représentation personnelle de son environnement. Cette représentation est une reconstruction que son esprit établit avec une marge de liberté par rapport aux données réelles ; cette liberté qui préside à la représentation ouvre la possibilité de transformations créatives menant si besoin à d’autres constructions.

Après ce détour par l’adulte, venons à l’enfant. Il est lui aussi doté de la merveilleuse imagination créative qui caractérise l’être humain, mais dans son cas, elle n’est pas contenue par le souci d’efficacité de l’adulte. Le monde dans lequel il évolue est délimité par l’adulte. Sa représentation de l’environnement est médiatisée par l’adulte, et ses expériences se font dans un champ clos borné et protégé par l’adulte. Dans l’univers infantile, il y a sans doute plus d’angoisse : car l’enfant dépend de ceux qui sont au dessus de lui et il n’a pas les moyens d’affronter directement les obstacles – obstacles qu’il ne mesure d’ailleurs qu’à travers la version des grands. L’imaginaire infantile n’est donc pas tempéré par l’action dans laquelle s’implique l’adulte pour affronter la menace. N’étant pas borné par les mêmes contraintes de sens par rapport aux réalités, il peut s’exercer très librement. Ce qui s’avère fécond car, en s’absorbant dans des jeux d’imagination, l’enfant affûte sa créativité : il fait ses gammes pour l’exercice imaginatif dont il aura besoin dans le futur lorsque parvenu à l’âge adulte, il aura à surmonter des dangers et à tracer sa voie dans une existence pleine d’obstacle

Ainsi, avant d’être confronté aux réalités de l’existence, les enfants se jouent de ces réalités dans un espace imaginaire où ils peuvent s’ébattre en se sachant protégés.
Leur moyen d’action sont néanmoins nuls. Tout peut s’effondrer s’ils perdent les adultes qui les protègent. Le jeu est leur manière d’agir et de se rassurer en s’offrant une prise sur ce qu’ils vivent. En jouant, ils imitent l’action des adultes qui les protègent et s’approprient une partie de leur pouvoir. Ils apprivoisent également leurs angoisses en les mettant en scène, ce qui permet de les tenir à distance. Enfin, comme nous l’avons dit, ils affinent leurs capacités créatives et s’exercent aux hypothèses et aux solutions

Les jeux des enfants empruntent naturellement aux préoccupations des grands. Et lorsque, comme aujourd’hui, ces préoccupations sont intenses parce qu’elles tournent autour d’un risque de mort qui ébranle les parents et bouleverse la vie quotidienne, les jeux des enfants, eux aussi émus par ces menaces planantes, s’en nourrissent abondamment.

Les parents doivent-ils être anxieux face à cela ? Doivent-ils au contraire voir ces jeux comme une manière pour les enfants d'accepter ce qui se passe actuellement ?

Je ne choisirai pas le terme « d’accepter » ce qui se passe, mais plutôt de « vivre » ce qui se passe. Faute de pouvoir agir sur le monde, les enfants agissent dans leur monde : c’est leur manière de mimer une maîtrise et d’apprivoiser l’angoisse de ce qu’ils vivent sans autre remède que de s’en remettre à leurs parents. Ils vont donc mimer qu’ils ont le coronavirus et qu’ils en meurent – mais tout en continuant à vivre ; ou bien c’est la petite sœur qui a le virus mais ils la soignent et la guérissent ; selon le moment, ils seront également docteurs, infirmiers ou ambulanciers, etc. Autant d’occasion de jouer avec le thermomètre ou la piqûre qu’ils redoutent, de se donner un rôle important, d’évacuer aussi quelquefois l’agressivité secrète qu’ils peuvent avoir pour un camarade ou un membre de la famille qui prend trop de place… Bref, le jeu remplit de nombreuses fonctions utiles et il ne tue personne, même lorsque le diagnostic du docteur en herbe est fatal.

On comprend que des parents légitimement inquiets face à cette épidémie éprouvent une gêne à voir leurs enfants jouer sur ce thème en s’exprimant parfois de façon crue. Mais faire preuve d’un excès d’émotion devant ces enfantillages n’est pas heureux. Car les très jeunes, ceux qui sont les plus crus, ont encore une pensée magique et redoutent profondément qu’une forme de pouvoir magique transforme en réalités leur jeu imaginaire : ce n’est pas leur rendre service que les prendre au sérieux. Rien n’empêche néanmoins de les remettre en place dans le calme, quand ils vont trop loin, en leur rappelant qu’ils jouent avec des situations qui font énormément souffrir certaines familles.

Le fait de laisser ses enfants jouer à ces jeux permet-il de mieux supporter la crise que nous subissons (pour les enfants comme pour les parents) ? En faisant cela, les enfants en sortent-ils grandis ?

Je crois avoir répondu en partie à cette question. Les jeux des enfants leur permettent de mieux absorber cette crise en désamorçant les fantasmes de mort qu’elle véhicule ; quant aux parents, en les laissant jouer, ils apprennent à prendre du recul sur les émotions d’enfant qui sommeillent en eux et à s’en tenir à des peurs d’adulte.

Mais il y a plus à dire. La crise que nous subissons fait sans doute mûrir chacun en rappelant des limites que l’on avait tendance à oublier : nous ne maîtrisons pas tout, et la mort est inscrite dans la vie. Ce sont là des banalités. Mais la toute puissance de la Science entrouvrait la porte à des illusions d’éternité et parallèlement, l’occultation de la mort nous faisait oublier qu’elle ne frappait pas que des aïeux abstraits, relégués en EPHAD. Ce toilettage des mauvais côtés de l’existence avait fini par faire de nous des adultes infantiles, mal préparés à certaines réalités de la vie - des adultes entretenus comme des enfants dans des distractions sans fin, avec l’idée que la vie est une fête permanente. Songeons à Philippe Murray et son Homo Festivus.

L’épidémie de coronavirus siffle durement la fin de la récréation… Donc, pour répondre à votre question : nous voilà tous appelés à grandir. Et cela pourrait donner du côté des parents, des adultes ayant plus à cœur de protéger leurs enfants dans leur jeu que de jouer avec eux. Et, du côté de leur progéniture, par voie de conséquence, des enfants demeurant enfants jusqu’à ce qu’ils deviennent grands, ce qui est la meilleure manière de grandir…

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