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Traquer et terrasser le fléau : la lutte acharnée de Pasteur et d’Adrien Loir contre le mal rouge des porcs dans le Vaucluse

Publié le 28 mars 2020
Maxime Schwartz et Annick Perrot publient "Le Neveu de Pasteur : ou la vie Aventureuse d'Adrien Loir, savant et globe-trotter", aux éditions Odile Jacob. Adrien Loir est peu connu du public, pourtant il a joué un rôle fondamental, d’abord auprès de Pasteur, dont il fut l’assistant personnel. Extrait 1/2.
Maxime Schwartz
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Maxime Schwartz est biologiste moléculaire. Il a été directeur général de l’Institut Pasteur. Il a publié Comment les vaches sont devenues folles (2001), Des microbes ou des hommes, qui va l’emporter ? (avec François Rodhain, 2008) et La Découverte du...
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Annick Perrot
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Annick Perrot est conservateur honoraire du musée Pasteur.
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Maxime Schwartz et Annick Perrot publient "Le Neveu de Pasteur : ou la vie Aventureuse d'Adrien Loir, savant et globe-trotter", aux éditions Odile Jacob. Adrien Loir est peu connu du public, pourtant il a joué un rôle fondamental, d’abord auprès de Pasteur, dont il fut l’assistant personnel. Extrait 1/2.

Dès le 15 novembre 1882, soit à peine 2 semaines après son entrée au laboratoire, Adrien a suffisamment prouvé son savoir-faire pour participer officiellement aux travaux de son oncle. L’objectif sera de trouver un vaccin contre une maladie des porcs. 

Avant la guerre, ses travaux sur les vers à soie avaient conforté Pasteur dans sa conviction que, comme les fermentations, les maladies contagieuses sont dues à des micro-organismes, des « microbes », selon la nouvelle dénomination proposée par le chirurgien Sédillot. Cependant, il y avait loin des vers à soie à l’homme, et la démonstration du rôle causal des microbes dans les maladies des vers était très incomplète. N’étant ni médecin ni vétérinaire, mais chimiste, il avait hésité à se lancer dans l’étude des maladies des hommes et des animaux. La Faculté ne lui accordait d’ailleurs ni écoute ni intérêt. Pour le décider, il avait fallu qu’un jeune médecin allemand inconnu, Robert Koch, prétende, à la fin de 1876, avoir démontré le rôle causal d’un microbe dans le charbon, une maladie animale qui faisait des ravages chez les ovins et les bovins. Piqué au vif, tout en dénigrant les travaux de Koch, Pasteur avait cependant confirmé ses conclusions. Le virage était pris. Il se consacrerait désormais à l’étude des maladies infectieuses. 

Il va isoler des micro-organismes, comme son collègue d’outre-Rhin, mais ce qui l’intéressera sera moins de les identifier que de les combattre. Attaquer les maladies animales lui évitera les querelles avec les médecins. Pour le moment. Les moutons, les poules lui tiendront lieu de patients. Il met au point le vaccin contre le choléra des poules. Premier vaccin. Le microbe atténué d’une maladie immunise contre le microbe virulent de cette maladie. Un principe reproductible. Au tour des moutons et des vaches terrassés par le charbon. L’efficacité de ce second vaccin est démontrée de façon théâtrale à Pouilly-le-Fort, en 1881. Cinquante moutons sont mis à la disposition de Pasteur. Vingt-cinq sont vaccinés avec du microbe atténué et 25 ne le sont pas. Quelques semaines plus tard les 50 moutons sont inoculés avec le microbe virulent. Seuls les vaccinés survivent. Ce second vaccin entre dans la panoplie d’intervention des vétérinaires. Même s’il est encore à Lyon, Adrien apprend avec admiration cet immense succès de son maître. Un succès qu’il lui reviendra, quelques années plus tard, de reproduire bien loin de la rue d’Ulm. Puis ce sera le tour des porcs… 

L’un des normaliens qu’aime côtoyer Adrien est Louis Thuillier. La barbe fournie, taillée, la moustache drue – comme ils la portent tous –, le regard doux, presque timide, il est arrivé au laboratoire 2 ans avant Adrien. Réfléchi, il parle peu, se retranche souvent dans un coin du laboratoire, absorbé par une expérience. Sa « nature profondément méditative et silencieuse » impressionne Pasteur. Un disciple promis à un avenir brillant. Louis Thuillier travaille dur, conscient d’être redevable à sa famille, modeste, des sacrifices consentis pour lui permettre ses études à l’École normale. Bientôt il prendra sa part de gloire en découvrant le microbe du rouget du porc. 

Le rouget du porc. Encore une de ces maladies qui, comme le choléra des poules et le charbon, atterrent les paysans, les éleveurs. Justement, dans le Vaucluse, à Bollène, le jeune vétérinaire Achille Maucuer s’inquiète de l’épidémie tragique qui ravage les élevages porcins dans son département et dans celui du Rhône. Déjà en 1877, il s’en est alarmé au point d’adresser fin juillet au laboratoire de l’École normale des tubes de sang de porcs morts, lui semble-t-il, du rouget. Malheureusement, le commissionnaire, Léopold de Gaillard, conseiller d’État, peu conscient de la fragilité de son précieux colis, ne parvient que 8 jours plus tard dans un laboratoire déserté pour cause de vacances. Pasteur est à Arbois. Le dernier à fermer la porte, Jules Joubert, vient d’emballer son microscope. Il ne peut rien pour ces échantillons de sang déjà dans un état de putréfaction avancée. 

Pasteur est prévenu de la mésaventure. Entièrement à l’étude du charbon et du choléra des poules, et résolu à entreprendre l’étude des maladies épizootiques, l’étude du rouget l’intéresserait bien. Mais, tout comme les vers à soie lui étaient étrangers, le mot « rouget » lui est inconnu. Maucuer s’empresse de lui fournir de la documentation qu’il consulte avec intérêt. Mais priorité au charbon. Son laboratoire ne dispose pas de ressources suffisantes pour pouvoir s’engager dans un nouveau sujet. En attendant, il se donne intensément à ses travaux en cours. Tout en commençant ses recherches sur la prophylaxie de la rage. Mais il n’oublie pas le rouget et sa promesse faite à Maucuer, et il renoue avec lui en 1881. Voyons donc ce rouget d’un peu plus près. Il lui faut des bêtes. Le premier porc expédié par Maucuer en août 1881 inaugure la série des expériences. 

À ce moment, les vaccinations contre le charbon battent leur plein. Se répandent hors de France, notamment en Hongrie, où se rend Thuillier. Dès son arrivée à Budapest, le 16 septembre 1881, alors qu’il va entreprendre d’introduire dans le pays la vaccination contre le charbon, il avise Pasteur « qu’on perd ici beaucoup de porcs », note que « la maladie se manifeste par des rougeurs » et confirme bientôt, le 12 octobre, que, « après renseignement, le mal des porcs est le rouget ». Intéressant. Thuillier reste sur la piste et désormais traque le microbe. En mission dans la Vienne, au nord de Poitiers, le 15 mars 1882, il identifie la bactérie responsable, ultérieurement nommée Erysipelothrix rhusiopathiae. Inoculée à un porc, elle lui donne la maladie. Les cultures et la recherche des moyens de l’atténuer en vue de la mise au point d’un vaccin peuvent  commencer. Ce vaccin dont rêve Maucuer. Pasteur annonce à ce dernier son arrivée pour le 15 novembre. L’accueil plein d’empressement est à la mesure de l’impatience… Le rouget flambe. Les pertes évaluées en 1882 dans la Vienne et le Nord s’élèvent à plus de 3 millions de francs. L’Angleterre, les États-Unis plus frappés encore ont perdu, en 1879, 900 000 porcs, environ 100 millions de francs. 

Ce mal rouge est « loin d’être éteint » dans le Vaucluse, constate Pasteur dès son arrivée. Il arpente, il décrit la situation comme celle d’un champ de bataille, d’un état de guerre : « Des malades partout, des mourants, des morts, à Bollène, dans la campagne, le mal est désastreux. […] Ce n’est pas dix mille porcs mais vingt mille au moins qui sont morts, et le mal est plus répandu encore dans l’Ardèche. » Il est urgent de trouver un remède, un moyen de prévenir le mal. L’équipe se met au travail. Car Pasteur n’est pas seul. Il a entraîné Louis Thuillier, le disciple qui, le premier, a identifié la bactérie, et son tout nouveau et indispensable factotum, Adrien. 

La tête pleine des recommandations de tante Marie, Adrien doit veiller à la mise soignée de son oncle. À la précision de la retombée de la cravate, à mettre ou à retirer les bottines à élastiques, à tous ces détails de toilette que Pasteur ne peut plus effectuer seul. Il le fait de bonne grâce et de bon cœur, heureux d’être utile à cet homme qui jamais ne manifeste d’impatience. Le valet de chambre asservi le matin et le soir se mue dans la journée en aide-préparateur tout aussi attentif et zélé. Pour assister Pasteur et Thuillier. « On n’est jamais grand homme pour son valet de chambre », dit un proverbe. Comment Adrien parvient-il à vivre cette situation ? Pour lui, son oncle Pasteur est un héros, connu dans le monde entier, et avec qui il va avoir l’immense honneur de travailler. Tout indique qu’il fera mentir le vieil adage, et que Pasteur restera pour lui un grand homme même si, en étant aussi son valet, il connaît toutes ses manies et ses petites faiblesses. 

Côté accueil, la vie est royale à Bollène. La famille Maucuer entend recevoir l’équipe de sauveurs dans sa propre maison. Une maison de bonnes proportions sans être grande, située dans la ville, bordant une large rue sans trottoir, plantée de vénérables platanes. À l’identique de ses voisines à deux étages, trois hautes fenêtres au premier s’ouvrent sur un balcon fermé par une balustrade en ferronnerie, le second éclairé par trois fenêtres plus petites. Une maison simple et chaleureuse. Vivre et couvert. Pas question de les loger à l’hôtel ! On se met en quatre pour ces hôtes qui sont soignés « d’une manière qui pourrait te faire envie », écrit Pasteur à Marie. Il se demande dans quel « cabinet noir » couchent ses hôtes pour leur laisser deux chambres. Et la sienne est chauffée d’un bon bois de chêne vert ; Louis Thuillier et Adrien se partagent l’autre pièce. 

Achille Maucuer, 37 ans, a fait ses études vétérinaires à Lyon. Vétérinaire auxiliaire de 1re classe au régiment des Lanciers de la garde, il a pris une part active à la guerre de 1870. Passionné par son art, il a organisé un petit laboratoire à Bollène. Dès le premier contact, Pasteur a jaugé l’homme, il le trouve « instruit, intelligent, plein d’activités ». Des qualités très estimables. La vivacité de sa jeune épouse, petite brunette enjouée, le séduit. On le sait peu, mais Pasteur se montre sensible au charme des femmes pour peu qu’elles soient jolies, spontanées et qu’elles aient du caractère. De plus, les prouesses de Mme Maucuer dans une cuisine « grande comme la main » l’épatent. Elle leur mijote « des mets exquis ». Au premier dîner apparaît tout odorante une pintade truffée. Suivie d’un gâteau moelleux. L’estime immédiate annonce une amitié qui durera, jamais démentie. Adrien raconte à sa tante Marie : « Mme Maucuer, la charmante et très gracieuse couveuse de microbes, m’a dit bien bas qu’au jour de l’an M. Pasteur recevrait une calotte brodée de sa main, le dessin est splendide, il y aura un soleil au sommet et des feuilles de laurier autour. » Citadin embarqué dans un environnement inconnu il raconte aussi quelques-unes de ses mésaventures, comme celle survenue dans la cour de l’étable où, « tout à coup le terrain cède, j’étais dans la fosse à purin jusqu’à la taille ». 

Mais place à la lutte contre le « mal rouge ». 

Une fois la mise terminée, impeccable, ajustée par les soins attentifs d’Adrien, le savant élégant est prêt pour aller s’intéresser au sort misérable de la race porcine. Adrien court avec lui, dans le vent glacé, de fermes en cabinets de vétérinaires, tous sens alertés, excité. Pasteur en oublie son handicap, heureux de cette activité pourtant harassante. Il bombarde de questions les éleveurs, les vétérinaires, des questions un peu étranges parfois, toujours précises : la race, le poids, la généalogie, la nourriture, etc., qui étonnent et émerveillent Adrien. Qui écoute, écoute, enregistre… Tout sera retranscrit dans le cahier, et dans la tête déjà des hypothèses se font jour. 

Dans une porcherie aménagée spécialement, on observe, on inocule en masse. Si Thuillier est aguerri, Loir ouvre yeux et oreilles, et selon le vœu de Pasteur « se forme sous sa direction », un modèle de pédagogue bienveillant. Ils expérimentent, tels ces 4 petits porcs autochtones, envoyés à Paris pour y subir un essai de vaccination préventive, puis revenus et « placés dans des porcheries infectées qui ont perdu les quatre cinquièmes de leurs porcs » afin de juger de leur résistance à l’infection. Les autopsies des animaux durent longtemps. Assisté par Adrien, « Thuillier y met une ardeur patiente et froide ». 

Par pluie, mistral, froid, ils ne cessent de courir la campagne. Partout une foule de porcs en expérience, dans les villages, les  châteaux. 

Les Maucuer, ces « excellentes personnes » auxquelles s’attache Pasteur, apprivoisent Thuillier, l’introverti… Thuillier proteste auprès de Maucuer des éloges qui lui sont adressés dans un manuscrit : « Nous autres gens du Nord, nous considérons les éloges excessifs (quoique très justes si vous voulez) comme des injures. L’original aurait fort à faire pour ressembler au tableau […]. Je vous permettrais de dire certains passages supprimés sur ma tombe, mais de mon vivant jamais. » Troublantes paroles prophétiques ? Prémonitoires ? 

Bien que les expériences au laboratoire sur le rouget aient été conduites depuis novembre 1881, on est loin de la mise au point du vaccin. Le chemin qui y mène est long et difficile. Pasteur confie à Marie ses espoirs alternés aux doutes, dans ses lettres quasi quotidiennes. Le 4 décembre 1882, jour de son départ de Bollène, confiant : « Nous avons, Thuillier et moi, grand espoir de n’être pas éloignés de pouvoir établir la vaccination préventive du mal d’une façon pratique. » Que de précautions dans une phrase alambiquée pour dire qu’ils touchent au but ! Le temps est exécrable, le moral est au beau. Les résultats plus que satisfaisants sont relatés dans une note pour l’Académie des sciences lue par Jean-Baptiste Dumas. Pour son grand bonheur, le nom d’Adrien y figure, en noir sur blanc : « M. A. Loir, aide-préparateur au laboratoire que je dirige, nous a assistés dans nos expériences » ! Une consécration ! 

Et pourtant, ces « résultats satisfaisants » ne satisfont pas pleinement Pasteur ! Ses certitudes d’un jour doivent être éprouvées jour après jour, sur un plus grand nombre, sur plus de races, et s’assurer de l’efficacité pleine et entière. 

En mars 1883, il a l’intention de retourner dans le Vaucluse, mais il n’ira pas. Il délègue Adrien en mai, le somme de mener rondement ses observations, de prendre des renseignements et de revenir promptement. C’est qu’il ne peut se dispenser longtemps de son « accessoire ». Pourtant, Adrien aimerait prolonger le séjour auprès de la spirituelle Mme Maucuer, qui l’entoure de mille soins. Et la table, on l’a vu, est exquise… Enfin, obéissant aux ordres, il ne s’attarde pas. Les cochons continueront leur va-et-vient entre Bollène et Paris en chemin de fer. 

6 août 1883, une épidémie de choléra éclate en Égypte. Les épidémies appellent les missions d’étude. Un réflexe chez Pasteur. Les pasteuriens doivent en être. Il propose au ministre du Commerce ses fidèles, Roux, Nocard, Thuillier, Straus. Pressé de les envoyer et cependant tourmenté par la privation qu’il s’impose, Thuillier à cause du rouget, Roux à cause de la rage. « Je ne publierai rien sur le rouget, rien sur la rage avant votre retour », assure-t-il à Thuillier. Ce mois d’août, alors que la mission pasteurienne prend la mer pour Alexandrie, Adrien, en villégiature avec sa famille à Arbois, se charge de préparer des vaccins du rouget dans une petite installation aménagée par son oncle. Il ne saurait être de vacances que studieuses et productives dans l’entourage de Pasteur. Le rouget sévit aussi à quelques kilomètres d’Arbois, sur les bords de la Loue, dans les villages de Chissey et de Santans. Deux cents porcs touchés et 24 déjà morts. Adrien est expédié sur les lieux, chargé d’identifier l’épidémie. Une vraie mission. Gonflé d’importance, s’il osait, il endosserait la redingote, mais il s’agit de ne pas faire d’impair ; même éloignée, la surveillance de Pasteur est du genre ubiquitaire. Adrien répète les gestes, la méthode d’enquête qu’il a tant observés. Il interroge, il consigne. Les déplacements des animaux, la fréquence des foires, des marchés. Il dresse la chronologie. Les garçons et les filles de ferme chargés des soins ne seraient-ils pas les véhicules des germes ? Finalement, il établit le processus de l’épidémie et confirme qu’il s’agit bien du rouget du porc, renvoyant le prétendu diagnostic d’un vétérinaire local au rang d’une aimable fable. Aux yeux du maître, sa première note d’une étude épidémiologique le hausse à un degré supérieur dans la classe de jeune assistant… 

19 septembre 1883. Coup de tonnerre dans la quiétude d’une fin d’été. Une dépêche venant d’Alexandrie apporte la nouvelle. Thuillier est mort, foudroyé par le choléra. Roux détaille la fulgurance des symptômes, leurs efforts pour sauver leur ami. Le petit papier bleu tombe des mains de Pasteur, désespéré. Adrien n’ose pas un mot, il ne peut pas. Il comprend soudain la tristesse et l’héroïsme contenus dans ces mots « mort pour la science ». Le doux, le passionné Louis ne le guidera plus. Il pleure son ami, son soutien, discret, attentif. À sa marraine il écrit : « Tu sais l’épouvantable malheur qui vient de frapper le laboratoire. Je regrette beaucoup ce brave Thuillier. Mais enfin il est mort en martyr du devoir et sa mort héroïque rejaillit un peu sur nous tous. » Drame immense que cette disparition. Pasteur partage son chagrin avec les Maucuer, eux aussi bouleversés : « Vous qui avez été les témoins de son courage et de sa valeur personnelle, mieux que d’autres vous comprenez l’immense perte de la Science et du pays et quelle doit être ma douleur. J’avais pour lui tant  d’estime et d’affection. » Plus tard, il écrit : « Ce cher jeune homme de tant d’avenir, si laborieux que nous aimions comme un fils et que la science embrasait d’un feu intérieur si pur et si désintéressé ! » 

Drame immense, mais la vie, la science doivent continuer. Et Adrien doit suppléer la disparition de Thuillier. « Observe », ne cesse de répéter Pasteur. Alors il observe les risques que présente le vaccin, il observe que, dans les lots d’animaux soumis aux inoculations expérimentales, il peut y avoir des décès, mais que ce sont toujours les porcs adultes qui meurent. Pasteur retient cette remarque pertinente et confirme : « Ne vaccinez que les porcs âgés de moins de 4 mois. » Cette constatation, cette recommandation faite aux éleveurs sont dues à Adrien. Un nouveau bon point pour son assistant. 

Un incident, une minitragédie, allait permettre à Adrien de gagner un autre bon point. Le microbe du rouget était très difficile à voir avec le microscope en usage au laboratoire et ressemblait à un minuscule chiffre 8. Un jour Roux demande à Adrien une culture de vaccin du rouget et, quelques instants après, le lui fait voir après avoir coloré le bacille grâce à une technique qu’il vient d’acquérir. Or voici que Pasteur arrive dans le laboratoire. Roux lui propose de mettre l’œil au microscope. Alors, racontera Adrien : « Pasteur releva la tête et dit : Qu’est-ce que c’est que ce micro-organisme en forme de bâtonnet ? Roux répondit : “C’est ce que ce jeune homme cultive comme vaccin du rouget.” Ce fut un coup de massue pour Pasteur. Il se mit à se promener, comme toujours dans les grandes occasions, de long en large dans le laboratoire en soupirant : “Ah mon Dieu ! Mon Dieu ! Qu’est-ce que tu as fait ? Pourquoi ai-je eu confiance en toi ?” » 

Pour lui, le vaccin qu’Adrien cultive ne peut être le bacille du rouget, qui a la forme d’un 8 et non d’un bâtonnet. Adrien doit avoir contaminé ses cultures ! Erreur impardonnable ! Adrien est pourtant sûr de son fait. Mais on ne tient pas tête à Pasteur et celui-ci envoie Adrien à Lannion faire des prélèvements sur des porcs atteints de rouget. Il s’agit de comparer les microbes prélevés sur ces porcs avec ceux du vaccin sur lequel Adrien travaille. Et Adrien de poursuivre : « Après un envoi au laboratoire de la rue d’Ulm de plusieurs lames avec du sang étalé, je reçus une lettre du Dr Roux me disant : “Mes félicitations pour votre autopsie à 4 heures du matin, au moment de la mort de l’animal, le microbe est bien le même que celui que nous avons ici. Faites plusieurs autopsies et envoyez des pièces.” Trois jours après je revins à Paris. En me voyant, Pasteur m’ouvrit ses bras ; il embrassait rarement, aussi ce geste me montra-t-il que j’avais regagné sa confiance. » Marie Pasteur écrit : « Le cher petit préparateur revient ce matin de Lannion fort content de sa mission sur les résultats de ses expériences. » Adrien n’avait donc pas commis d’erreur. Simplement, le bacille qui semblait avoir la forme d’un 8 sans coloration avait la forme d’un bâtonnet après coloration. C’était plus qu’un bon point supplémentaire, c’était l’adoubement.

Extrait du livre de Maxime Schwartz et Annick Perrot, "Le Neveu de Pasteur : ou la vie Aventureuse d'Adrien Loir, savant et globe-trotter", publié aux éditions Odile Jacob. 

Lien vers la boutique : ICI (le livre est également directement accessible en version numérique)

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