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Passage de relais

Désenchantement, fatigue, harcèlement... Lunise Marquis raconte pourquoi elle abandonne son mandat d'élue locale

Publié le 09 février 2020
Après deux mandats d'adjointe à la maire du XIIème arrondissement de Paris et chargée de la petite enfance, de la protection de l'enfance et des familles, Lunise Marquis retourne "à la vie normale" selon ses mots.
Lunise Marquis
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Lunise Marquis est adjointe à la maire de Paris 12, jusqu'en mars 2020.
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Après deux mandats d'adjointe à la maire du XIIème arrondissement de Paris et chargée de la petite enfance, de la protection de l'enfance et des familles, Lunise Marquis retourne "à la vie normale" selon ses mots.

Atlantico : Quel bilan tirez-vous de ces douze années passées auprès des habitants du XIIème arrondissement ? Pourquoi mettre fin à votre carrière politique ? 

Lunise Marquis : Tout d’abord, merci de me donner la parole ! Le mandat de conseiller municipal est pour moi l’un des plus beaux. Etre au cœur de la transformation de sa ville, de la vie de nos concitoyens, est un honneur. Le bilan pour ma délégation est positif car entre 2008 et 2020, il y aura eu 1100 places de crèche supplémentaires pour les usagers. Là je parle en chiffre alors que ce n’est pas que cela, derrière ces chiffres, c’est des vies. C’est l’égalité entre les hommes et les femmes qui avec la naissance d’un enfant peut créer un décrochage dans une carrière si il n’y a pas de mode de garde. C’est l’endettement des jeunes couples, obligés de prendre des crédits pour faire garder leurs enfants. C’est ne pas perdre son emploi et ou en trouver un. C’est toutes ces vies derrière ces chiffres.

Je mets fin à ma carrière politique car c’est un engagement à 300% où le fait d’être élue ne s’arrête pas le soir en rentrant chez soi. C’est intense et c’est tout le temps. On en finit par en oublier sa propre vie, sa propre carrière professionnelle, de faire attention à sa vie privée et à sa santé. J’ai fait face à des moments très difficiles sur le plan de ma santé pendant ces douze ans, et tout en étant malade je ne pouvais pas vraiment m’arrêter, tout continuait car j’étais en responsabilité.

Je fais partie des personnes qui sont pour qu’il n’y ait pas de cumul de mandat également dans le temps sur un même mandat. Deux mandats de six ans, c’est du temps long où l’on est à la genèse des projets et l’où l’on voit les résultats concrets. Je suis pour le renouvellement et le passage de relais sinon la démocratie peut étouffer. Je pense qu’il est bon de ne pas être figée uniquement dans la vie publique et d’être capable de faire des allers retours dans le privé.

Que pensez-vous de l'état actuel de la politique en France ? Pourquoi existe-t-il un tel désenchantement de la part des citoyens envers le politique ? 

Je suis désenchantée et atterrée. La politique noble a volé en éclat. Il n’y a plus de figures incontestées qui puissent porter un corpus idéologique que ce soit à droite ou à gauche. Oui, j’aime cette binarité car au moins il y a des lignes de fractures et des combats sur le fond peuvent se mettre en place, là, qu’avons nous ? Tout est déliquescent. En tant que citoyenne, je ne me sens plus représentée.

C’est d’autant plus difficile de dire cela, quand je suis moi-même élue et partie prenante de la politique. Je suis réaliste. Il y a une divergence entre les actes et les paroles. Je fais partie des élus qui pensent que l’on doit des « comptes » à nos concitoyens, que l’on doit tout expliquer, tout le temps, au risque de se répéter. Nous avons des budgets qui sont de l’argent public. Nous sommes les garants de l’utilisation vertueuse des deniers publics. J’ai toujours tenu à expliquer pourquoi nous prenions ce type de décisions, comment nous allions les mettre en œuvre, en combien de temps, et pour qui cela serait fait. Nos concitoyens ne sont pas idiots, ils aiment qu’on les respecte et qu’on leur parle sans abaisser le niveau de la langue et en étant franc. Je m’y suis appliquée pendant douze ans, en réunions de concertations, en réunions d’explications, en appliquant des feuilles de route, sur les réseaux sociaux, lors des conseils d’arrondissement, lors des réunions modes de garde, etc.

L'avez-vous ressenti lors de vos mandats ? Avez-vous vu une évolution d'un mandat à l'autre ?

Lors de mes mandats ce que j’ai ressenti c’est la puissance de l’individualisme grandissant des usagers, une impatience qui frôle parfois le harcèlement comme sur les réseaux sociaux, mais dans la vie réelle.

Le vrai bouleversement a été l’année 2015 avec les attentats de janvier puis ceux de novembre. C’est un peu mon année zéro où je suis passée d’un état de quasi « Bisounours », je l’avoue, à il faut faire front et assurer pour tous.

Je m’explique, la petite enfance à Paris est l’une des seules délégations qui n’a eu aucun sacrifice de budget, où l’on embauche du personnel qualifié. C’est une délégation à millions d’euros qui fait l’unanimité avec les élus de l’opposition.

Et tout d’un coup nous étions attaqués, des crèches et des écoles proches de la porte de Vincennes ont été confinées en janvier 2015. Et très vite, nous avons eu des réunions sur la sécurité, sur la mise en place de salles de confinement dans les structures, sur l’arrêt de la transparence des structures. Avant les enfants pouvaient interagir avec l’extérieur  derrière des grandes baies vitrées. Il a fallu changer tout cela, en apposant des filtres sur les fenêtres, les enfants peuvent continuer à vous voir, mais vous ne pouvez plus les voir de l’extérieur. Tout cela a été mis en place car nous avons constamment des menaces d’attaques de structures. Nous avons également appris aux parents à ne plus être polis, à ne plus tenir la porte pour la personne qui les suit quand ils entrent dans une structure. Vos enfants sont en sécurité dans nos établissements.

Vous représentez une voix singulière à gauche, critiquez sur les réseaux sociaux le politiquement correct et défendez fermement la laïcité. Au vu de ce qu'il se passe actuellement dans le pays (crise sociale, communautarisme, hausse de la délinquance, censure...), êtes-vous inquiète pour les années à venir ?

Je suis de gauche et lucide sur nos turpitudes. J’ai d’ailleurs fait le choix de rendre ma carte du Parti Socialiste dès juin 2017 car j’étais dissociée. Ma ligne sociale démocrate, réaliste sur l’économie de marché, aimant les entreprises, faisaient que je m’en prenais pleins la tête, considérée par les uns de droite économiquement, par les autres gauchistes socialement, ce n’était plus possible. De plus le candidat choisi à la présidentielle, était tout ce que je combattais au parti, le communautarisme, l’accommodement avec la laïcité, et le côté je rase gratis m’étaient insupportables. J’avais déjà trop combattu de l’intérieur, pour continuer, quand on est presque seul à porter ce type de valeur, c’est difficile.

Ma parole a toujours été libre sur les réseaux sociaux, mais je l’ai payé très cher. Heureusement pour moi, je n’avais pas des grandes ambitions, car au moins je n’ai pas été déçue. Certains ont tout fait pour que je n’accède pas à certains postes, certains ont tout fait pour m’anéantir socialement. C’est maintenant, que je verrais si ils et elles me nuisent toujours. La censure n’est pas uniquement verbale dans ce milieu, la censure est sociale. Il faut faire disparaître ceux qui ne pensent pas comme eux car en face ils n’ont pas d’arguments construits pour contredire l’autre. Beaucoup de mes amis se retrouvent devant les tribunaux, pour avoir parlé et dit ce qu’ils pensent, c’est inadmissible ce « jihad judiciaire ». C’est le moyen pour anéantir la parole dans le débat public.

Dans les années à venir, il y aura des moments difficiles. Ma plus grande inquiétude est pour les habitants de la France périphérique, les vrais délaissés des services publics.

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