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SILICON VALLEY : le célèbre berceau américain de la Tech abandonnerait-il la culture « start-up » que le monde lui envie, en matière d’innovation ?

Publié le 29 janvier 2020
Les structures et la philosophie des entreprises de la Silicon Valley – petites start-up axées sur l'innovation, la décentralisation et la fluidité – semblent avoir été touchées de plein fouet par la guerre commerciale qui les lient contre la Chine.
Franck DeCloquement
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Membre fondateur du Cercle K2 et ancien de l’école de Guerre Économique de Paris (EGE), il est en outre professeur à l'IRIS (Institut de Relations internationales et stratégiques) en "Géoéconomie et intelligence stratégique". Il enseigne également la ...
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Les structures et la philosophie des entreprises de la Silicon Valley – petites start-up axées sur l'innovation, la décentralisation et la fluidité – semblent avoir été touchées de plein fouet par la guerre commerciale qui les lient contre la Chine.

ATLANTICO : Pourquoi la Silicon Valley n'est-elle plus ce qu'elle était selon certains observateurs ? Les start-up de la Silicon Valley auraient-elles raison de calquer désormais leur modèle de croissance sur les géants du net comme Facebook et Amazon, afin de défier la Chine ? 

FRANCK DeCLOQUEMENT : Guerre cognitive oblige, intéressons-nous en premier lieu à ceux qui énoncent ce constat particulier et au contexte de cette énonciation. Car leur prophétie généreusement relayée dans la presse américaine n’est peut-être pas totalement désintéressée à cet égard, comme nous allons le voir. Ce genre de discours suscite une réponse évidente et brusque : il semble que cela soit de l'hypocrisie pure et de l’opportunisme tout simplement. Lorsque Google ou Facebook étaient eux-mêmes de jeunes start-up prometteuses, leurs dirigeants emblématiques déclaraient que les start-up étaient bonnes. Maintenant que Google et Facebook sont devenues des firmes géantes et très profitables, leurs dirigeants préfèrent aujourd’hui affirmer que les grandes entreprises de la Tech sont les meilleurs pour consolider leur pouvoir et leur acquis. C'est cynique, mais c’est ainsi. Ne prenons donc pas tout cela pour argent comptant. 
Globalement dans l’économie de la Tech californienne actuelle, le mot d’ordre est de devenir le plus gros possible, et le plus rapidement possible. Cette injonction ne fait aujourd’hui mystère pour personne. À commencer par les investisseurs eux-mêmes, avides de réussite éclaire et de ROI. Comme le rapporte en substance avec acuité l’un des chroniqueurs de The Atlantic dans les colonnes de son magazine, pendant les décennies précédentes, des régions entières à travers le monde ont essayé de se modeler et de calquer leur démarche de croissance sur cette vision mythologique et idéalisée de « l'innovation technologique » en vigueur dans la Silicone Vallée. Autrement dit, cette composante essentielle qui est désormais devenue indispensable – voire même vitale – pour pérenniser  la dynamique et la croissance de nos économies modernes interconnectées et interdépendantes. 
D'Apple à Facebook, le modèle des nouvelles sociétés de l’économie numérique de la Silicon Valley a indéniablement fait florès et créé d'énormes richesses pour la puissance américaine. Mais il a aussi redéfini dans la foulée tout un pan de l’économie mondiale. La Silicon Valley signifiait jusqu’alors dans « l’esprit du temps » que de jeunes entrepreneurs débridés se démenaient sans compter, pour innover de manière agile, pour créer les prochaines grandes révolutions industrielles qui se déverseraient ensuite sous la forme de produits technologiques disruptifs sur l’ensemble de la planète. Dans l’esprit de tous, l’innovation était alors envisagée comme consubstantielle en quelque sorte à l’écosystème très spécifique des start-up californiennes et de leur management du risque. Les mots-clés étaient alors « décentraliser », « agilité » et « fluidité ». Travailler pour la Silicon Valley signifiait souvent être entreprenant, faire « le grand saut » et oser se lancer « seul contre tous », non seulement pour se faire un nom, mais aussi parce que l'innovation elle-même exigeait de très petites structures animées de convictions fortes, disposant d’une philosophie propre et de nouvelles visions anticonformistes à promouvoir aux yeux du monde. Place était donc faite dans l’imaginaire des succès story aux « makers » débridés, aux bidouilleurs géniaux et autres geeks échevelés nichés dans leurs débuts au fin fond de leur garage parental… 
Par la suite, cette narration largement idéalisée est devenue omniprésente à travers le monde, dans la promotion de ce nouvel esprit du capitalisme de l’immatériel. Storytelling oblige !
Et puis la rhétorique idéologique du capitalisme « libéral-libertaire » de la Silicon Valley des débuts glorieux a commencé substantiellement à muter au fil du temps. Aiguillonnée en cela par les attentes toujours plus exigeantes des investisseurs : les dirigeants des grandes plateformes géantes, Facebook et Google tout particulièrement, ont alors insidieusement commencé à argumenter sur une toute autre ligne sémantique pour défendre leurs intérêts particuliers chèrement acquis : « les entreprises les plus innovantes et compétitives ne sont pas les plus petites, ni même les plus agiles, mais bien les plus grandes et les plus riches en matière de possession et de contrôle des données utilisateurs ». 
Selon ce verdict, le « grand jeu » désormais ne se passerait plus dans l’entre soi des nouvelles pépites en devenir de la Tech américaine : il est maintenant mondial et oppose les géants américains de la Tech aux entreprises géantes chinoises concurrentes qu’appui indéniablement le pouvoir central de Pékin. Un régime doté d’une philosophie du business très offensive et d’une vision stratégique de très long terme, comme le stipule les principes de « la guerre hors limites ». Sécurité nationale oblige : « en concurrence avec un tel pouvoir, les petits perdront » affirme désormais péremptoirement le haut du panier de la Tech américaine. L’heure serait donc à l’union sacrée sur le plan stratégique côté américain. C’est du moins ce que nous vantent opportunément les dirigeants des GAFAM qui préviennent et mobilisent tout à la fois d’un ton grave, opinion publique et sénateurs du congrès, lorsqu'ils font face à la potentielle menace d’une action juridique de démantèlement antitrust qui pourrait - in fine - les frapper durement ou les clouer au pilori... D’autant plus quand tous sont par ailleurs les heureux bénéficiaires d’énormes contrats de défense, signés durant la dernière décennie avec le Pentagone. Jugeant sans aucun doute qu’ils versent ainsi leur « dime révolutionnaire » à l’Etat fédéral, au profit de la défense des Etats-Unis d’Amérique, dans cet affrontement titanesque qui s’annonce avec « l'Empire Céleste ». Cette expression utilisée par la population chinoise elle-même pour désigner leur pays : à savoir tout ce qui est terrestre et se trouve « en dessous des cieux ». 

ATLANTICO : Y a-t-il en somme une remise en question du système des start-up qui a pourtant été loué durant des années ? Pourquoi ces petites structures hier prometteuses ne fonctionneraient-elles plus aujourd’hui ?

FRANCK DeCLOQUEMENT : Comme nous le disions plus haut, c’est un peu plus subtile que cela. Nous en voulons pour preuve que lorsque Mark Zuckerberg, PDG de Facebook, a témoigné devant le Congrès en avril 2018, un photographe américain avait subrepticement capturé l’image de ses notes à la volée. L’une d’elles indiquait ceci : « Break up FB ? Les entreprises technologiques américaines sont un atout clé pour l'Amérique ; la rupture renforce les entreprises chinoises. » Ce qui affaiblit d’emblée la thèse défendue par ce même PDG qui semble être aussi – et surtout – un argumentaire très orienté pour défendre la primauté de son modèle business face à une concurrence mondiale exacerbée, et répondre ainsi aux nombreuses attaques auxquelles il a dû faire face comme dirigeant-fondateur de la plus grande plateforme sociale mondiale. En ligne de mire : affirmer la légitimité de son pouvoir en l’adossant à celui des impératifs de Sécurité Nationale de l’Etat américain, et aux efforts conséquents qu’il y concède pour ne pas à subir ses foudres en retour. 
Ne nous y trompons pas : c’est en somme et sans doute du « donnant-donnant » en bonne intelligence de son point de vue ! Sa chef d'exploitation, Sheryl Sandberg, a d’ailleurs placé ces mêmes mots dans la bouche d’autres témoins pour leur faire dérouler le même laïus argumentatif : « Permettez-moi de partager avec vous quelque chose d'autre que j'ai entendu lors de mes réunions à Washington DC, et j'ai entendu cela lors de réunions privées des deux côtés de l'allée », avait-elle déclaré sur CNBC l'année dernière. « Alors que les gens sont préoccupés par la taille et le pouvoir des entreprises technologiques, il y a aussi une préoccupation aux États-Unis avec la taille et le pouvoir des entreprises chinoises, et la prise de conscience que ces entreprises elles, ne vont pas être démantelées. » 
L'ancien PDG de Google, Eric Schmidt, a lui aussi substantiellement déroulé la même sémantique argumentative l'année dernière. Morceaux choisis : « Les entreprises chinoises se développent plus rapidement. Elles ont des valorisations plus élevées et elles ont plus d'utilisateurs que leurs homologues non chinois […] Il est très important de comprendre qu'il existe une concurrence mondiale autour de l'innovation technologique, et la Chine est un acteur important et susceptible de le rester. » Le plaidoyer en faveur de la petite entreprise innovante et de l'écosystème entrepreneurial a d’ores et déjà cédé la place à de plus en plus de justifications sur la taille des entreprises innovantes (économie d'échelle, avantage concurrentiel, etc.). Mais soyons-en certain : cette ligne « Big is Beautiful » vient surtout des grandes entreprises (Facebook, Google, Amazon, Apple) qui sont menacées par les ententes, et doivent dès lors justifier de leur ampleur…

ATLANTICO : Qu'en est-il en Europe ? Il semble que la France a attrapé depuis quelques années le « virus de la start-up ». Faudrait-il que notre hexagone se calque sur les Etats-Unis en décidant de ne se concentrer que sur de grandes structures phares ?

FRANCK DeCLOQUEMENT : En France, le contraste entre la communication gouvernementale promotionnelle d’aujourd’hui autour de la « FrenchTech », et les errements de nos politiques industrielles par ailleurs, menée depuis des décennies est assez saisissant. Cette mythologie contemporaine qu’est la « start-up nation » a en effet fait florès dans les allées du pouvoir, et dans la logorrhée de campagne d’un certain candidat en marche pendant les dernières élections présidentielles. Mais ce modèle très largement fantasmé et caricaturé est aussi d’ailleurs très fortement critiqué pour sa vacuité conceptuelle dans de très nombreux cercles particulièrement éclairés. 
A l’image également de certains essais de librairies délicieusement caustiques tels que : « Start-Up Nation : Overdose Bullshit » d’Arthur de Grave aux éditions rue de l’échiquier, ou encore « le startupisme : le fantasme technologique et économique de la start-up nation » d’Antoine Gouritin paru chez FYP éditions… Nous ne saurions que trop conseiller à nos lecteurs de les lire séance tenante. 
Pour l’heure, il semble que l’émergence et la constitution de « Licorne » en France soit bien l’un des derniers « must » en date dans les allées du pouvoir en place. L’envers du mythe précédent est devenu à son tour aujourd’hui, la dernière marotte managériale du moment.  Ayant peut-être pour but de ne se concentrer, cette fois, que sur les grandes structures supposément efficientes de demain ? Rêvons… 
Cependant, quelle logique économique y a-t-il à apporter un soutien financier – certes légitime – à nos start-ups prometteuses, tout en bradant allègrement de l’autre côté nos champions industriels ? Tout du moins, en le laissant faire… Une fois que ces jeunes pousses auront grandi, subiront-elles alors le même sort funeste elles aussi qu’Alstom ou qu’Alcatel-Lucent hier ? Ou que Technip et Latécoère aujourd’hui ? Notons au passage que ces entreprises ont parfois bénéficié d’argent public via le Crédit Impôt Recherche (6,2 milliards d'€ en 2019 ce qui n’est pas rien), afin de développer leurs technologies. Il est donc tout à fait légitime que l’Etat exerce un droit de regard sur ces fusions-acquisitions, et empêche que nos industries stratégiques nous soient soustraites par des investisseurs étrangers très avisés, bien souvent aux bénéfices de leurs propres Etats stratèges… 
Justement : l’Etat français lui et ses « stratèges » n’ont jamais véritablement eu la main verte par le passé en matière de vision stratégique... C’est le moins que l’on puisse dire. La détection précoce des bonnes filières ayant presque toujours systématiquement échouée, sous l’égide de nos dirigeants politiques dépassés par les enjeux réels… On pense immédiatement de mémoire aux errements de Thomson Multimédia, l’un des fleurons de l’industrie française revendue en 1996 sous l’ère du Premier ministre Juppé ; « le meilleur d’entre nous » ;  au groupe Daewoo pour un franc symbolique. Et cela, alors même que l’entreprise était pourtant détentrice des brevets et licences de la totalité des supports numériques sur disque (CD, CD-Rom, LaserDisc, DVD, disques magnéto-optiques, disquettes, etc) qui rapportaient pourtant une énorme manne de royalties. Heureusement, la vente n’eut pas lieu, mais la fin n’en demeura pas moins funeste et tragique la aussi...
On pense aussi aux savoir-faire technologiques irrémédiablement perdus d’Alcatel – laminé des années durant par sa fusion avec l’américain Lucent – cet ancien mastodonte français des télécommunications racheté de guerre lasse en novembre 2015, par le finlandais Nokia… Aujourd’hui, Nokia et Huawei sont devenus les principaux récipiendaires de ce passé glorieux et de ses innovations d’alors… Comme si l'histoire de nos Licornes d’hier se réduisait finalement à la chronique d'un désastre financier et stratégique annoncé… Triste tropisme français, trop amoureux de l’échec… 

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