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Attentat de Charlie Hebdo, entraves à la laïcité : vers le rétablissement du délit de blasphème ?

Publié le 19 janvier 2020
Nadège Hubert, Marika Bret et Claude Ardid publient aux éditions Eyrolles "Qui veut tuer la laïcité ?". Depuis une trentaine d'années, on assiste à une crispation des identités et, dans l'espace public, à une remise en cause de la laïcité. Cet ouvrage trace le fil rouge des événements qui ont conduit peu à peu à réduire la liberté d'expression et à diviser le pays. Extrait 2/2.
Claude Ardid est journaliste et écrivain. Précédemment reporter à Var-Matin et Nice-Matin, puis grand reporter pour la télévision, il a signé de nombreux documentaires d’investigation. Reporter à Charlie Hebdo depuis 2016 où il a publié plusieurs...
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Nadège Hubert est journaliste indépendante. Collaboratrice régulière de Charlie Hebdo, co-auteure du documentaire Jeunesse à vendre sur la prostitution des mineurs en France, auteure-co-réalisatrice du documentaire Minerve, un mystère insondable. Elle a...
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Marika Bret est responsable ressources humaines de Charlie Hebdo, chargée de la transmission de la mémoire de Charb. Membre du Comité Laïcité République, lauréate 2007 du Prix National Laïcité et République, elle est par ailleurs chroniqueuse à Clara...
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Claude Ardid est journaliste et écrivain. Précédemment reporter à Var-Matin et Nice-Matin, puis grand reporter pour la télévision, il a signé de nombreux documentaires d’investigation. Reporter à Charlie Hebdo depuis 2016 où il a publié plusieurs...
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Nadège Hubert, Marika Bret et Claude Ardid publient aux éditions Eyrolles "Qui veut tuer la laïcité ?". Depuis une trentaine d'années, on assiste à une crispation des identités et, dans l'espace public, à une remise en cause de la laïcité. Cet ouvrage trace le fil rouge des événements qui ont conduit peu à peu à réduire la liberté d'expression et à diviser le pays. Extrait 2/2.

La monarchie, le clergé, l’aristocratie, l’armée, la justice… Toutes les institutions qui relèvent de la pratique d’un pouvoir ainsi que les personnes qui l’exercent ont toujours été ciblées par les journaux satiriques, dont l’origine remonte à la Révolution. Selon les époques, les conséquences ont été variées : saisies, amendes, interrogatoires musclés, destruction d’œuvres, peines de prison, etc., dans le but de décourager les auteurs et éditeurs satiriques. Et le 7 janvier 2015, c’est l’assassinat de Charb, Cabu, Wolinski, Tignous, Honoré, Bernard Maris, Elsa Cayat, Mustapha Ourrad, Franck Brinsolaro, Ahmed  Merabet, Michel  Renaud et Frédéric  Boisseau. Douze personnes ont été littéralement explosées par des armes de guerre au nom de dessins publiés précédemment dans Charlie Hebdo, mettant en scène le Prophète. 

La cruauté a profondément heurté en France et dans de nombreux pays partout dans le monde. Mais elle a aussi déclenché des scènes de liesse populaire dans les théocraties. Et en France, sur quelques places publiques, des salves d’applaudissements sont venues saluer l’héroïsme des assassins et leur sang-froid terrifiant. Ce face-à-face d’opinions aurait pu occasionner une surenchère de violences. En outre, en « droit de représailles », des lieux de culte ont été salis par des tags « les Arabes dehors » et des inscriptions de croix gammées ; leurs murs ont fait l’objet de coups de feu et des têtes de porc ont été accrochées à leurs façades. 

Mais ces actes de vandalisme ont été vivement condamnés par une majorité de citoyens, refusant de mettre à l’écart un groupe d’individus et ne connaissant qu’une communauté, la communauté nationale. Ainsi, des millions de personnes, dont certaines n’avaient jamais lu Charlie Hebdo, voire n’en connaissaient même pas l’existence, ont marché ensemble le 11 janvier 2015 pour défendre la démocratie, seule vie politique valable à leurs yeux, aussi perfectible soit-elle. Il a été expliqué aux jeunes que, dans notre société démocratique aujourd’hui, les dessins satiriques, aussi gênants, dérangeants, heurtant soient-ils, sont, et heureusement, soumis à la justice de la République, et non pas à une sentence religieuse. Que la publication de tels dessins est encadrée par la loi ; que faire appel aux droits de notre démocratie quand on se sent insulté, diffamé, menacé, est l’unique voie possible. 

En outre, les journaux satiriques se sont toujours retrouvés régulièrement face à la justice. Les juges et les avocats ont mené des débats passionnants qui ont participé à l’évolution sociétale, concernant la liberté d’expression et son encadrement par la loi. Charlie Hebdo, comme tant d’autres avant lui, a eu de nombreux rendez-vous devant les tribunaux et n’a jamais refusé ces débats.

La presse satirique Face à La justice

Philipon et La Caricature 

Charles Philipon (1800-1862), dessinateur, lithographe, journaliste, en aura probablement fait la plus longue expérience en se retrouvant chaque mois sur le banc des accusés. Le 4 novembre 1830, il s’associe avec Honoré de Balzac pour créer l’hebdomadaire satirique La Caricature morale, politique et littéraire, titre qu’il changera au neuvième numéro par La Caricature religieuse, littéraire et scénique. Les quatre pages de textes et deux de lithographies font entrer le rire dans les foyers par l’expression de la moquerie, à une époque où de nombreux interdits l’empêchait. Au-delà du rire, la satire pique, provoque, bouscule, dans un seul but : faire réfléchir. 

Le roi Louis-Philippe Ier, au lendemain des journées révolutionnaires des 27, 28 et 29 juillet 1830, appelées « les Trois Glorieuses », remercie la presse qui l’a bien aidé à faire chuter Charles X, en proclamant dans la Charte de 1830, article 7 :

« Les Français ont le droit de publier et de faire imprimer leurs opinions en se conformant aux lois et la censure ne pourra jamais être établie. » 

Mais, dès l’article 12, point trop n’en faut, ça se gâte :

« La personne du roi est inviolable et sacrée. »

Or, le journal La Caricature s’en prend constamment aux défenseurs de la royauté. Si Louis-Philippe ne s’en préoccupe guère, son entourage en revanche ne supporte pas les affronts. Celui-ci se mobilise et obtient gain de cause avec la loi du 9 avril 1831 qui criminalise les dessins outrageants et permet la poursuite des auteurs en cour d’assises.

Les Poires de Charles Philipon 

Dans le numéro 35 du 30 juin 1831 de La Caricature, Philipon publie deux lithographies. L’une représente le roi dans les habits d’un maçon, en train d’enduire un mur afin d’y effacer les inscriptions des revendications de juillet 1830. L’autre figure Talleyrand en costume de Paillasse – personnage issu du théâtre forain, pitre benêt et ridicule – faisant danser trois marionnettes. 

Lors de son procès le 14 novembre 1831, persuadé qu’il sera lourdement condamné, Philipon se défend avec habileté et humour. Voulant plaider que le maçon de sa lithographie ne représente pas le roi, il explique que « tout peut ressembler au roi et qu’il ne peut en être tenu responsable ». Il le démontre avec trois croquis réalisés pendant l’audience, le visage du roi esquissé sur le premier se métamorphose en poire sur le dernier. Il est sanctionné par six mois de prison et deux mille francs d’amende, une peine qu’il commente dans un supplément au numéro du 17 novembre 1831 : 

« C’est un peu cher sous un gouvernement à bon marché. »

Même s’il passe plus de temps en cellule que dans son bureau, Philipon ne se lasse pas. Le 1er décembre 1832, il lance un quotidien satirique de quatre pages, Le Charivari, qui paraîtra plus d’un siècle, jusqu’en 1937, et qui fut défini ainsi par son fondateur :

« [un] panorama complet où se reproduisent incessamment, par le crayon et par la plume, tous les aspects divers de ce monde kaléidoscopique où nous vivons ». 

Les caricaturistes Daumier – qui reprendra les croquades des poires à la demande de son créateur –, Traviès, Grandville et Forest font partie des talents que Philipon a encouragés. Des années plus tard, François Cavanna soutient à son tour de nombreux dessinateurs, lorsqu’il dirige le magazine Zéro rebaptisé ensuite Cordées, Hara-Kiri, puis Charlie Hebdo. Ces caricaturistes savent ce qu’ils doivent à la volonté et à la persévérance de celui qui a réalisé l’un de ses rêves, celui de créer, selon ses mots, « un grand chouette génial journal » !

De L’Assiette au beurre à Charlie Hebdo 

Créé en 1901, L’Assiette au beurre est un magazine satirique illustré qui paraît pendant trente-cinq ans, avec une interruption due à la Grande Guerre. Son fondateur et directeur est Samuel-Sigismond Schwarz, immigrant d’origine hongroise, courtier en librairie. Il s’est notamment enrichi par la distribution quasi exclusive de l’œuvre de Victor Hugo à la demande de Paul Meurice, grand ami de l’écrivain. 

La revue se caractérise par un dessin en pleine page et en couleur, la plupart du temps, et peu de textes. Elle s’attache à valoriser le travail individuel de ses auteurs en proposant des numéros thématiques entièrement conçus et dessinés par un seul d’entre eux. Son slogan, « La plus artistique des revues politiques », fédère de nombreux dessinateurs français et européens et permet la découverte d’une large variété graphique. 

Steinlen, Vallotton, Forain, Caran d’Ache, Willette, Josso, Grandjouan, Benjamin Rabier, Poulbot, Kupka – impossible ici de citer tous les talents ! –, vont s’en donner à cœur joie pour « parler, sous une forme très mordante, très cinglante des problèmes de la vie sociale ». L’anticléricalisme, l’antimilitarisme, l’anticolonialisme, l’anticapitalisme, tout y passe, ce qui vaudra au magazine une réputation politique de brûlot anarchiste. Celle-ci est cependant erronée, car entre 1880 à 1914, période de la Belle Époque, la ligne éditoriale semble plutôt guidée par la carte blanche offerte aux contributeurs pour jouir pleinement d’une liberté de ton. C’est une mise à profit totale de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, à la condition, tout de même, de sa rentabilité.

La loi du 29 juillet 1881 

Cette loi, votée sous la IIIe République, définit les libertés et responsabilités de la presse française. Elle est aujourd’hui considérée comme le texte juridique fondateur de la liberté de la presse et de la liberté d’expression en France.

Toute opinion est publiée. Les francs-maçons, les communistes et les parlementaires n’échappent pas aux griffes acérées de la revue qui publie même des dessins antisémites et misogynes. Mais aucun numéro n’est interdit de publication. Des procès sont principalement intentés lorsque des dessins viennent perturber les liens diplomatiques de la France avec ses alliés britanniques, russes, portugais ou espagnols. 

Durant cette période, dans le sillage de la Révolution, c’est le délit d’outrage aux bonnes mœurs qui est le plus souvent invoqué contre les journaux satiriques, au nom de la protection de la jeunesse et de la moralité. Décidée par un préfet, la sanction immédiatement applicable consiste à interdire d’affichage le numéro concerné, ce qui équivaut à un retrait de la vente, les marchands de journaux ne pouvant plus le disposer à la vue de leurs clients. 

C’est le scénario qui s’applique, sur ordre du ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, contre l’hebdomadaire Hara-Kiri, après la parution du numéro du 17 novembre 1970, avec sa célèbre une titrée : « Bal tragique à Colombey : un mort ». Cette couverture se référait à deux actualités : d’une part, l’incendie de la discothèque de SaintLaurent-du-Pont, le Cinq-sept, qui avait provoqué la disparition de 146 personnes ; d’autre part, la mort, dans son lit, du général de Gaulle. 

Le télescopage de deux événements est un ressort majeur du dessin de presse. Il permet de secouer avec humour le lectorat confronté à l’immédiateté de l’information vite engloutie et peu analysée. Il s’agit de « faire un pas de côté », comme le disait Gébé, un dessinateur pilier de l’équipe de Cavanna, qui savait lier humour, poésie et politique. 

Une semaine après la censure de Hara-Kiri, Charlie Hebdo naît en proclamant fièrement :

« Hara-Kiri est mort, lisez Charlie Hebdo, le journal qui profite du malheur des autres. »

Un slogan qui énonce un choix courageux : s’exprimer joyeusement et sans tabou, sur tous sujets. Ces exemples de la riche histoire de la presse satirique française mettent en évidence le fait que susciter la réflexion par un dessin d’humour a toujours été redoutable et… redouté. Se retrouver dans les colonnes de Charlie Hebdo ou du Canard enchaîné effraie encore, attestant de l’utilité du rôle d’aiguillon du langage satirique. Un dessin politique représente en même temps le monde du réel et l’avis de l’auteur. Parce qu’il transgresse par nature d’habituels codes de lecture, il donne conscience au lectorat de sa liberté de rire et de penser, en partageant ou pas l’opinion énoncée. Ce n’est pas juste mais, à qualité égale, l’image fait réagir plus immédiatement et marque plus durablement que le texte. Pour cette raison, elle provoque une colère exprimée de plus en plus violemment, sur les réseaux sociaux, mais pas seulement.

Vers Le rétablissement du délit de blasphème ?

À l’heure actuelle, en réponse aux textes et images satiriques, d’aucuns édifient deux camps : l’intouchable sacré et le profane amoral. En outre, certains responsables religieux et politiques, au nom de « il ne faut choquer personne, il ne faut pas heurter la sensibilité des individus », militent pour le rétablissement du délit de blasphème. Pourtant, émettre une idée, contester, dénoncer ne suppose aucune exception dans le cadre de nos règles démocratiques qui font valoir la liberté d’expression. Tous sujets sans exception, quels qu’ils soient, méritent d’être portés à la connaissance publique, et peuvent être abordés avec le ton de l’humour. C’est d’autant plus légitime lorsqu’une société voit ses principes démocratiques menacés par une idéologie religieuse. Tel que l’exprimait Averroès, grand philosophe arabe :

« L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine et la haine conduit à la violence. »

Extrait du livre d’Alice, Biche, Nadège Hubert, Marika Bret et Claude Ardid, "Qui veut tuer la laïcité ?", publié aux éditions Eyrolles

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