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© PHILIPPE HUGUEN / AFP
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Activité physique

Combien d’heures de marche pour brûler les calories d’une pizza ? Un nouvel étiquetage alimentaire semble faire ses preuves

Publié le 13 décembre 2019
Selon la BBC, des experts proposent un nouvel affichage sur les aliments. L'idée est d'associer la teneur calorifique d'un produit alimentaire avec la durée d'une activité physique, comme la marche ou la course.
Patrick Serog
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Patrick Serog est médecin nutritionniste. Il est membre de la Société française de nutrition et membre du Conseil d’administration de la Fondation Nestlé.
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Bruno Parmentier
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Bruno Parmentier est ingénieur de l’école de Mines et économiste. Il a dirigé pendant dix ans l’Ecole supérieure d’agronomie d’Angers (ESA). Il est également l’auteur de livres sur les enjeux alimentaires :  Faim zéro, Manger tous et bien et Nourrir l...
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Selon la BBC, des experts proposent un nouvel affichage sur les aliments. L'idée est d'associer la teneur calorifique d'un produit alimentaire avec la durée d'une activité physique, comme la marche ou la course.

Atlantico.fr : Ce 11 décembre, la BBC publiait un article revenant sur la proposition par des experts d'un nouvel affichage sur les aliments. L'idée est d'associer la teneur calorifique d'un produit alimentaire avec la durée d'une activité physique, comme la marche ou la course. Une telle mesure pourrait-elle se révéler utile dans la lutte à long terme contre l'obésité ? 

Dans quelle mesure un affichage de l'exercice nécessaire pour brûler les calories d'un aliment peut avoir un intérêt ou pas dans la lutte contre l'obésité ? 

Patrick Serog : Je pense que ça n'a pas beaucoup d'intérêt d'afficher le nombre de calories qu'il faudrait utiliser pour brûler la quantité calorique d'un aliment. D'abord parce qu'un aliment n'a pas simplement cette fonction-là. L'aliment est là pour apporter des nutriments, ce qui ne veut pas dire du tout qu'en faisant un effort physique équivalent à la quantité de calories apportée, on va vraiment "brûler" cet aliment. On va avoir une dépense énergétique, par exemple de 2000 calories, mais ce n'est pas pour ça que si vous prenez des aliments qui auraient une valeur calorique supérieure au total, que vous allez nécessairement prendre du poids. Il n'y a pas là que l'effet calorique qui joue dans le fait de se maintenir en forme et d'apporter tous les nutriments dont nous avons. L'aspect qualitatif est aussi important que l'aspect quantitatif. 

Quant à l'activité physique, on n'a jamais montré que c'était le nombre de calories que l'on dépensait qui était bon pour la santé. On a montré que l'activité physique en elle-même procurait des effets bénéfiques sur un certain nombre de fonction, comme l'endothélium vasculaire ou le muscle cardiaque qui est stimulé par l'exercice, mais pas du tout le nombre de calories. 

Bruno Parmentier : La question de la lutte contre l’obésité devient absolument centrale dans nos pays occidentaux, et dans la plupart des pays émergents également. Particulièrement en Grande Bretagne, le pays européen le plus touché par cette épidémie, qui touche outre-Manche un quart des enfants et 28 % des adultes ! La France s’en sort un peu mieux, avec « seulement » 16 % des adultes (6 millions de personnes quand même !). Bien entendu tout dépend d’abord de ce qu’on mange : tout ce qu’on a dans son ventre est entré par la bouche ! Mais en fait il s’agit d’un équilibre subtil entre ce qu’on ingère, et ce qu’on brûle. Or on observe très souvent que les deux déviances vont de pair : ceux qui mangent trop et trop riche sont aussi ceux qui bougent le moins. On a observé en Grande Bretagne que 6 millions de personnes de 40 à 60 ans ne marchaient même pas 10 minutes consécutives une fois par mois ! Ceci a des conséquences gravissimes sur l’état de santé de la population : problèmes cardiovasculaires, diabètes, cancer, etc.

D’où cette idée de l’affichage sur les produits alimentaires de la quantité d’exercice nécessaire pour l’éliminer, dans le but de frapper les esprits. En effet ces chiffres sont extrêmement spectaculaires : pour brûler les 138 Kilocalories d’une canette de soda sucré, il faut courir 13 minutes ou marcher 26 minutes. Quant aux 265 d’un muffin au chocolat, elles équivalent à 25 minutes de course ou 45 minutes de marche. L’idée est de provoquer une réflexion chez le gourmand : un petit plaisir vaut-il ses énormes conséquences, le jeu en vaut-il la chandelle ?

De plus cela permettrait de mieux faire comprendre les « calories cachées » qu’on absorbe sans grande conscience : par exemple un verre de vin ou de champagne contient 105 kcal (soit l’équivalent de 5 morceaux de sucre) et une bière ou un whisky 200, l’équivalent d’un hamburger, de 7 petits-beurre ou de 10 morceaux de sucre, et nettement plus qu’un verre de soda qui ne contient « que » 67 kcal. De même, un verre de jus d’orange ou de pomme « sans sucre ajouté » équivaut à un verre de soda.

Bref, si cela peut inciter quelques anglais à manger moins de muffins ou à marcher au moins 10 minutes par jour, ça vaut la peine d’essayer. Gageons que les fabricants de sodas et de barres chocolatées vont alors mener une campagne désespérée pour tenter d’empêcher cet affichage ! Mais il existe dorénavant une parade, avec ces applications de type Yuka qui permettent de connaître instantanément ce qu’on mange en flashant le code barre de l’emballage : elles pourraient à l’avenir nous transformer les calories en heures de marche à pied, ce serait très simple pour elles, et elles n’ont pas besoin d’une loi pour ce faire !

Est-ce qu'au moins l'intérêt de cet affichage ne permettrait pas aux gens d'avoir plus d'activité physique ? Notamment en voyant que la Junk Food demande vraiment beaucoup d'efforts pour ne pas développer de surpoids. A l'instar des applications qui nous permettent de suivre notre apport calorique tout au long de la journée, un tel étiquetage permettrait-il vraiment aux individus d'être plus informés sur la qualité des aliments qu'ils consomment et de les pousser à faire plus d'exercice ? 

Patrick Serog : C'est vrai et c'est faux, mais par exemple si vous avez un jeune qui est mince et qui mange de la Junk Food, il brûlera sans doute tout ce qu'il mange. Mais le danger est dans l'effet pervers : il y a un risque de stigmatiser un certain nombre d'aliments qui sont néanmoins très bons pour la santé. Prenez un yaourt aux fruits qui est à 120 calories, et que vous voyez qu'il faut trois quarts d'heure de marche rapide pour arriver à l'éliminer, vous n'allez plus manger de yaourt non-plus, alors que c'est un bon aliment. L'effet pervers très important est à considérer. Alors bien-sûr vous verrez l'importance calorique de la Junk Food, mais comme cela ne se passe pas comme ça dans le corps, avec un simple mécanisme de consommation d'énergie ; c'est donc une fausse bonne idée. 

Bruno Parmentier : Oui et non ! Car le raisonnement en termes de calories n’est pas si simple à apprécier.

Les pouvoirs publics nord-américains recommandent une consommation de 1 600 kcal par jour pour une femme sédentaire et 2 200 pour un homme. La consommation effective semble être autour de 1 877 kcal pour les premières et de 2 618 pour les seconds. Non dépensées, ces calories excédentaires entraînent inéluctablement une prise de poids. Nous avons le plus grand mal à réguler notre alimentation en l’adaptant à notre activité physique (ou inversement). Le problème n’est pas donc la quantité globale mais le petit excès journalier de quelques dizaines de kilocalories, qui, 365 fois par an, finit par nous faire rapidement prendre du poids. L’ennemi n’est pas le gâteau au chocolat en tant que tel, c’est le gâteau quotidien en trop ! Or le point d’équilibre entre « manger suffisamment » et « trop manger » devient très difficile à tenir dans les sociétés d’abondance.

Tout se joue à très peu en fait. Aux 170 Kcal d’un paquet de chips bien huileuses en trop ou d’un bol de céréales bien sucrées, relativement marginales par rapport aux 2 200 dont nous avons besoin. Si elles restent à l’intérieur de cette enveloppe, aucun problème : en effet il faut bien manger pour vivre et les 2/3 de l’énergie consommée quotidiennement nous sert déjà à exister tout simplement, c’est-à-dire chauffer notre corps ou le refroidir, digérer les aliments, respirer, faire fonctionner notre cœur, maintenir notre cerveau en état, etc. C’est le « métabolisme de base » qui nous est vital, même si on reste au lit toute la journée ! Le reste sert à soutenir notre activité journalière, laquelle peut être très différente selon les individus : c’est le « niveau d’activité physique ». Un affichage uniforme destiné à l’ouvrier de la voirie qui manie un marteau piqueur aussi bien qu’à la standardiste de l’immeuble d’à côté est donc finalement un peu vain ! Les intellectuels qui s’aventurent parfois dans les « restaurants ouvriers » sont surpris par la taille des portions qu’on leur sert, et qui ne sont absolument pas adaptées à leurs dépenses énergétiques à eux !

Cela dit, tant qu’on ne l’a pas essayé, on ne sait pas ce qu’une mesure de ce type peut provoquer. A titre d’exemple, aux USA, depuis la mi 2018 une loi votée du temps d’Obama oblige les restaurants et points de vente de nourriture aux Etats-Unis à afficher le nombre de calories contenus dans les aliments et plats proposés à leurs clients ; les études semblent montrer que cela a provoqué une réduction d'entre 30 et 50 kilocalories consommées à chaque passage au restaurant…

A contrario, cette méthode de lutte contre l’obésité ne risquerait-elle pas de pousser les gens vers une obsession des calories absorbées ? En d'autres termes, un tel système ne pourrait-il pas pousser les individus à penser en termes de calories et pas de plaisir (sans que pour autant manger n'importe quoi n'importe quand) ou de qualité ? 

Bruno Parmentier : En effet cette mesure est typiquement anglo-saxonne, adaptée à leur culture qui reste très éloignée de la nôtre !

Les nord-américains, qui n’ont pas de culture culinaire traditionnelle unique et structurée, raisonnent d’abord en terme moléculaires. Ils appliquent à la cuisine leur utopie libérale : du moment que l’étiquette explique par le menu la composition des aliments, chacun peut manger ce qu’il veut et tout doit toujours être disponible dans l’immense supermarché mondialisé. L’administration, par principe non interventionniste, encourage l’abondance du choix qui fait que l’on peut manger n’importe quoi n’importe où à n’importe quel moment, tout en garantissant toute l’information nécessaire. Mais elle ne cherche pas à influencer les consommateurs. Ceux-ci pensent que l’acte de se nourrir est un acte individuel, fruit d’une décision rationnelle, aidée par des scientifiques qui raisonnent en termes de grammes, calories, protides et lipides. Chacun, responsable de ce qu’il mange, doit devenir une sorte d’ingénieur de son corps, et concevoir et construire son alimentation pièce à pièce. D’ailleurs là-bas, quand on paye le restaurant à plusieurs, chacun paye pour ce qu’il a consommé (alors qu’en France, on divise généralement la note en parts égales). Dans la famille, chacun va donc prélever dans le réfrigérateur ce dont il estime avoir besoin, et ça ne regarde pas les autres.

Et du coup, dans ce pays de libre commerce, les quantités absorbées deviennent astronomiques. Dans les années 50, la bouteille familiale de Coca-Cola contenait 768 ml. Aujourd’hui, un maxi-gobelet individuel délivre jusqu’à 620 ml. La « super grande taille » de soda fait maintenant 2 litres et contient l’équivalent de 48 cuillères de sucre. Une boisson « géante » de la chaîne de distribution 7-Eleven coûte 42 % de plus que sa version « normale », mais fournit 300 % de calories supplémentaires (450 Kcal), soit l’équivalent d’un petit hamburger ; un sac de pop-corn « medium » ingurgité au cinéma coûtait 23 % de plus qu’un petit format, mais délivre 125 % de calories de plus ; un cheeseburger de McDonald’s, accompagné d’une « grande frite » et d’un grand Coca (1 380 Kcal) ne vaux, certes, que 8 cents (6 centimes d’euro) de plus que sa version standard avec « petite frite » et « petit Coca », mais augmente de 83 % sa valeur énergétique. Les portions nord-américaines dans des restaurants comparables sont globalement 30 à 40 % plus abondantes que les portions européennes.

De ce côté-ci de l’Atlantique, les européens font remarquer que presque personne ne lit ce qui est inscrit en tout petit sur les étiquettes, que la maîtrise permanente de soi qu’implique la diététique désincarnée est une pure vue de l’esprit et qu’il est quasi-impossible de s’autogouverner durablement dans une société d’hyperabondance. Ils observent que les Américains sont libres, lucides, formés… mais obèses ou en surpoids (44 % des hommes et 48 % des femmes, record mondial). Pour eux, le mirage de l’information pleine, entière et complète, garante de la bonne santé s’avère n’être qu’une utopie, bien loin de la réalité. 

Comment lutter alors contre l'obésité ? 

Patrick Serog : La lutte contre l'obésité passe moins par des affichages que par l'éducation. Cela passe par l'éducation des enfants, le repérage des enfants développant déjà du surpoids. Mais il faut aussi et surtout cibler les familles, car l'alimentation à l'école ne représente que 4 ou 5 repas par semaine ; le reste se passe à la maison. Les parents doivent être aidés à mieux nourrir leurs enfants. 

Bruno Parmentier : L’Europe latine, et la France en particulier, possède sa propre utopie, celle de tout savoir sur l’histoire du produit plutôt que sur son contenu. La nourriture est d’abord un récit, une aventure, issue d’une chaîne de solidarité allant de la fourche à la fourchette et elle se consomme d’abord dans un repas où tradition culinaire et convivialité jouent un rôle fondamental. Ils observent que la sensation de satiété met 20 minutes à remonter de l’estomac au cerveau, et que les repas pris en moins de 20 minutes ne sont donc pas naturellement régulés, a fortiori s’ils sont pris devant la télé : pizza devant la télé, obésité assurée, cassoulet avec ses copains, tout va bien ! Le repas gastronomique à la française a même été reconnu au patrimoine de l’humanité !

Chez nous, ce n’est pas tant le nombre de calories qui importe, mais le fait de continuer à se mettre à table et à consacrer du temps, en famille ou avec des amis, à cette activité essentielle qui est de se nourrir avec des plats traditionnels qui ont fait leurs preuves. Et à y consacrer un peu plus d’argent : nous y réservons 14 % de nos revenus, contre 9 % en Angleterre et 7% aux USA (et du coup nous dépensons beaucoup moins qu’eux pour nous soigner, et nous avons moins d’obèses !). Chez nous finalement la recherche du plaisir de bien manger nous préserve peut-être davantage de l’obésité que la connaissance précise du nombre de calories que nous absorbons… Il paraît finalement plus important en France de maintenir une vraie pause déjeuner qui laisse le temps de prendre un repas complet à la cantine ou au restaurant que d’afficher le nombre de calories sur les sandwichs et sodas.

Une bonne hygiène alimentaire chez nous consisterait à manger de tout mais avec modération, prendre trois repas équilibrés et diversifiés chaque jour en éliminant les grignotages entre les repas, se détendre avant de s’alimenter, manger assis, avec des couverts et une assiette, sans rien faire d’autre (ni télévision, ni radio, ni lecture), poser de temps en temps ses couverts, mâcher complètement avant d’avaler, faire des pauses au milieu du repas, laisser un peu d’aliments dans son assiette, savoir attendre d’être rassasié et quitter la table immédiatement après le repas !

De même, lorsque 40 % des enfants vont à l’école en voiture et qu’au retour ils passent de nombreuses heures à grignoter devant la télévision ; lorsque l’on est dans une logique de négociation de chacun des plats avec son enfant dès l’âge de 2 ans ; lorsqu’il n’y a pratiquement pas de cours d’éducation alimentaire à l’école et donc pas de culture nutritionnelle ; lorsqu’on passe tout l’hiver dans des locaux surchauffés sans jamais affronter le froid ; lorsque l’on cache soigneusement les escaliers dans les immeubles modernes pour n’indiquer que les ascenseurs ; lorsqu’on ne se déplace plus pour porter un pli au bout du couloir, attendant que l’huissier passe ; lorsque l’on prend sa voiture pour aller à son bureau à un ou deux kilomètres de son domicile… nul besoin d’être spécialiste pour comprendre pourquoi et comment nous fabriquons une génération d’obèses. Il ne s’agit donc pas tant de calories que de mode de vie !

De plus, est ce que les affichages gore sur les paquets de cigarettes avec le slogan « fumer tue » diminuent réellement la consommation de ce poison ? Est-ce que le fait d’y ajouter que fumer une cigarette raccourcit la vie de plus de temps qu’il ne faut pour la fumer (10 minutes en moyenne par cigarette) aurait un effet ? Ca n’est pas sûr, mais soyons réalistes, ça vaut la peine d’essayer !

Ce type d'affichage n'est-il pas au fond infantilisant en mettant des chiffres très forts en avant ? 

Patrick Serog : Cela augmente la peur des gens, et nous sommes dans une période propice pour la peur ; il y a une véritable peur de prendre du poids. Les nombreuses nouveautés sociales et technologiques amènent de la peur et cette peur se voit au niveau alimentaire. La peur peut mener à des revendications et des pratiques déraisonnables. Ce qui est à craindre avec ce genre d'affichage, c'est que les gens rentrent dans des pratiques alimentaires qui se privent de produits juste à partir d'un jugement sur les calories. Outre ce manque de recul sur l'aspect qualitatif, il faut aussi penser que cet effet de peur se module dans le temps : les gens peuvent au début avoir des craintes vis-à-vis des produits à forte teneur calorifique et puis finalement revenir à leurs habitudes alimentaires. Dans tous les cas, la variation aura été au mieux inefficace dans la durée, au pire aura poussé à négliger de bons aliments.

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