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Malaise sur l'emploi

Malaise sur l’emploi : ces salariés qui rechignent à mettre en oeuvre les objectifs de leur entreprise

Publié le 04 décembre 2019
Des milliers d'employés de Google se sont récemment opposés à la signature d'un contrat juteux entre le géant de la tech et le Pentagone. Ce contrat permettait à l'armée américaine d'utiliser l'intelligence artificielle à des fins militaires.
Franck DeCloquement
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Franck DeCloquement est praticien et expert en intelligence économique et stratégique (IES). Membre du CEPS (Centre d'Etude et Prospective Stratégique), de la CyberTaskForce et membre fondateur du Cercle K2, il est en outre professeur à l'IRIS (Institut...
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Xavier Camby
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Xavier Camby est l’auteur de 48 clés pour un management durable - Bien-être et performance, publié aux éditions Yves Briend Ed. Il dirige à Genève la société Essentiel Management qui intervient en Belgique, en France, au Québec et en Suisse. Il anime...
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Des milliers d'employés de Google se sont récemment opposés à la signature d'un contrat juteux entre le géant de la tech et le Pentagone. Ce contrat permettait à l'armée américaine d'utiliser l'intelligence artificielle à des fins militaires.

Atlantico : Pourquoi les employés refusent-ils cette offre ? Est-ce seulement une question d'éthique ?

Franck DeCloquement : Depuis quelques mois, les protestations véhémentes des employés des grands acteurs de la « Tech » américaines se succèdent contre les projets de partenariats militaires avec le gouvernement des Etats-Unis. Et parmi eux, ceux de Google sur les projets « MAVEN », et « JEDI ». Rappelons aussi en introduction que sous la pression d'une partie conjointe de ses employés, le géant américain avait d’ailleurs renoncé le 1er juin 2018 à l’un de ces contrats controversés avec le Pentagone (le ministère de la Défense américain), dans le registre de l'intelligence artificielle. 

Une pétition lancée en février de la même année avait d’ailleurs recueilli la signature de près de 4000 employés de la firme, demandant expressément à Google de rester en dehors du « commerce de la guerre ». Bien qu'évalué par la presse à moins de 10 millions de dollars, le projet « MAVEN » – sur lequel Google était resté extrêmement discret auprès de ses troupes – avait suscité durant l’année 2018, l'indignation patente de milliers de salariés du groupe. Ceux-ci estimant en substance que cette collaboration impie avec les militaires était parfaitement contraire aux valeurs de leur entreprise. Nous l’avions déjà évoqué ici même, dans les colonnes d’ATLANTICO, le projet en question portait sur les drones, et l'utilisation de l'intelligence artificielle (IA) pour mieux les aider à distinguer sur les terrains de combats extérieurs, les « humains » des « objets ». 

Pour des organisations comme « l'Electronic Frontier Foundation » et le « Comité international pour le contrôle des armes-robots » (ICRAC), cela ouvre d’ores et déjà la voie à la suppression de toute intervention humaine dans la conduite des missions des futurs drones autonomes armés, type « SALA ». L'armée américaine, comme bien d'autres pays, utilise très couramment des drones télé opérés à distance par des personnels militaires qualifiés, pour des missions de reconnaissance à des fins de renseignement. Mais aussi, pour procéder à des bombardements ou des éliminations ciblées en Afghanistan ou en Irak.

Mais le ton et l’ambiance se durcissent aujourd’hui entre Google et une partie congrue de ses employés, après le renvoi soudain de quatre d’entre eux. Les salariés mobilisés dénoncent à l’unisson « une escalade dans les pratiques d’intimidations par la direction de l’entreprise ». Et le géant de Mountain View, doit composer depuis plusieurs mois avec l’activisme durci qui lui est opposé, et contenir certains militants de plus en plus véhéments au sein de ses propres rangs. Google chercherait visiblement à entraver toute tentative d'organisation en interne parmi ses effectifs, estiment plusieurs employés de la firme dans un message posté sur la plate-forme « Medium ». Le harcèlement sexuel semble donc ne plus être le seul point de friction entre la direction de Google et une partie très protestataire de ses salariés. Des sujets sociétaux et stratégiques, on le voit, brulants et très polémiques. Au nombre desquels on trouve les contrats de défense avec le Pentagone, la participation à un appel d'offres de l'Agence des douanes et de protection des frontières, mais aussi le sort des intérimaires employés par la firme américaine… 

Autant de questions particulièrement épineuses en matière d’éthique et d’image de marque pour le groupe américain, qui ont fait l'objet de très forts remous et de pétitions à répétition. Des prises de positions militantes explicites, réclamant à la direction générale de faire « machine arrière toute » dans ses décisions. Des actions réunissant jusqu'à plusieurs milliers de signataires, et obtenant parfois même gain de cause à l’arrachée. Fin 2018, la manifestation « Google Walkout for a Real Change » – qui avait réuni sous sa bannière des milliers d'employés dans des dizaines de villes américaines pour dénoncer l'omerta du harcèlement sexuel sur les lieux de travail de la filiale d'Alphabet – a depuis fait florès. Accusée d'avoir couvert certains cas, la hiérarchie du groupe avait finalement fait son examen de conscience et pris des engagements fermes pour remédier à la situation de conflit.

Des quatre salariés dernièrement licenciés par Google, dont les identités n'avaient pourtant pas été communiquées, figureraient Berland, ingénieur en fiabilité des sites à San Francisco et Rebecca Rivers ingénieure de la filiale de Boulder dans le Colorado. Cette dernière avait pris activement part aux protestations relatives aux contrats liant la firme américaine aux services  administratifs de l'immigration américaine, portant notamment sur la fourniture de stockage dans le Cloud de données en ligne. Le 22 novembre dernier, tous deux ont pris la parole à San Francisco pour dénoncer les conditions dans lesquelles cette sanction expéditive avait été prise à leur encontre, après « interrogatoire » par le service des « enquêtes globales de sécurité ». Quelque 200 salariés s’étaient mobilisés pour l’occasion, et étaient venus leur apporter leur soutien lors d’une manifestation publique très animée. Une situation de tension sociale explicite très inhabituelle dans le secteur de la Tech américaine, habituellement beaucoup plus timoré…

Xavier Camby : Ce mouvement est extrêmement intéressant. Mais il ne s'agit pas là d'une première fois : il existe en effet de très nombreux exemples passés ou présents de fortes réactions d'oppositions à un employeur, au motif d'un nécessaire respect de la conscience individuelle ou du bien commun. Les journalistes contractualisent cette nécessité d'intime cohérence entre leurs valeurs et les demandes éventuelles de leurs employeurs. On vit jadis des milliers d'officiers français démissionner -quitter leur employeur- et rompre leur serment, plutôt que de participer à l'arbitraire spoliation des biens d'une église par le pouvoir politique d'alors. J'ai l'expérience d'avoir rencontré de nombreux candidats, alors que je conseillais en recrutement, qui refusaient de travailler, malgré l'intérêt des responsabilités que je leur proposais, pour certaines entreprises : des fabricants d'armes ou des marchands de tabac, des majors du pétroles, des fabricants d'alcool ou même Disney...

Il est essentiel de comprendre et de respecter les valeurs personnelles de chacune et chacun des collaborateurs d'une organisation, si vous souhaitez les garder motivés. Voire employés et non démissionnaires.

On peut donc bien comprendre que les salariés de Google, ayant vraisemblablement choisi cette entreprise technologique et non martiale, se fédérer contre l'utilisation ou la récupération -potentiellement belliqueuse- de leurs compétences et de leurs travaux.

D'autant que le Pentagone, bras militaire très armé de la stratégie impérialiste et prédatrice des USA, est connu pour son inféodation à des agences de renseignement hors de tout contrôle politique et à l'éthique plus que douteuse.

Sommes-nous face à un problème nouveau : des employés qui se mobilisent et qui refusent des activités économiques au nom de principes économiques et moraux ?

Franck DeCloquement : Nous avons pour le moins affaire ici à « un coup mortel porté à la culture d’ouverture et de transparence », selon certains observateurs avisés. Posture éthique dont Google avait pourtant fait aux yeux du monde, un signe distinctif de son action publique, mais aussi l’un de ses chevaux de bataille vis-à-vis de l’opinion. Des promesses qui ne semblent plus beaucoup d’actualité depuis quelques années pour la firme de Mountain View. C'est l'agence Bloomberg qui a d’abord rapporté l'existence d'un courriel adressé lundi dernier aux salariés de l’entreprise, pour les informer du renvoi de leurs quatre collègues. Indiquant sans ambages dans un mail que ceux-ci auraient : « clairement, et à plusieurs reprises enfreint la politique de sécurité des données », en cherchant à consulter – par exemple – des documents confidentiels pour lesquels ils n'étaient visiblement pas habilités. Des propos depuis confirmés par Google. 

Rappelons selon le « New York Times » que Google à la manœuvre, avait très tôt engagé une société spécialisée dans la lutte contre la syndicalisation en entreprise – IRI Consultants. « A peu près au même moment, la firme a amendé ses politiques de confidentialité pour faire de la simple consultation de certains documents une infraction pouvant justifier un licenciement », poursuit le post dans « Medium ».

Xavier Camby : Ce n'est pas un problème et comme déjà évoqué ici, ce n'est pas nouveau. Ce qui l'est en revanche, c'est l'aspect collectif et structuré de cette démarche. Et c'est là une excellente nouvelle, voire un très bon exemple. Face au "fanatisme" financier devenu quasi-universel (toute prédation devient légitime, si j'en tire un cent de profit : la déforestation, toutes les pollutions alimentaires, terriennes, fluviales, lacustres, maritimes ou atmosphériques, la destruction de l'emploi... se voient alors ainsi aveuglément justifiées) ; face donc à cette "peste d'immoralité" fardée des meilleurs atours nommées "économie capitaliste libérale", la mobilisation des salariés, quel que soit ses motifs -mais pour promouvoir leurs valeurs partagées- constitue un gage d'avenir et une belle espérance.

Aux employeurs donc de veiller à ne pas tout accepter, sauf à perdre leurs meilleurs salariés.

D'autres entreprises sont-elles touchées par cela ? Amazon commerce avec la CIA par exemple. Les employés sont-ils au courant ?

Franck DeCloquement : Les salariés ne sont pas toujours tenus au courant par leurs directions, assurément. Pour des questions essentiellement de confidentialité, et pour éviter aussi la survenue impromptue de troubles salariaux, comme évoqués plus haut. Les géants de la Tech américaine comme Google, Microsoft ou Amazon, sont régulièrement sur les rangs pour remporter d’énormes contrats avec le Pentagone. Un Département de la Défense qui souhaite naturellement recourir au « Cloud » informatique privé, plutôt que de recréer la roue. Le dernier en date étant le contrat connu sous l'acronyme « JEDI » (Joint Enterprise Defense Infrastructure) depuis remporté par la firme Microsoft. Rappelons pour exemple que le patron emblématique d’Amazon, Jeff Bezos lui-même, n'a eu aucun scrupule à travailler avec le Pentagone. Laissant entendre à moult reprises qu'il ne se désengagerait pas de l'appel d'offres à 10 milliards de dollars du Pentagone dans le cadre du projet précédemment cité de Cloud computing : « JEDI ».

Une position différente à l’époque de celle prise par Google, qui avait au contraire décidé de se retirer de la compétition, sur fond d'interrogation éthique d'une fraction de ses salariés. « La roue tourne » ! Quoi qu’il en soit, à l’image d’un Sundar Pichai chez Google, les patrons des GAFAM sont aussi naturellement tenus de rassurer leurs investisseurs. Indiquant très régulièrement dans les médias, pour complaire à leurs oreilles, qu’ils continueront inlassablement à travailler avec un département de la Défense très pourvoyeur en subsides. Et notamment dans des secteurs stratégiques comme la cybersécurité et de l’innovation de défense. 

Les Etats-Unis sont « un grand pays et il faut le défendre » avait déclaré Jeff Bezos en 2018. « Et nous allons continuer à soutenir le ministère américain de la Défense » avait-il fermement conclu dans une déclaration publique. L’affaire est entendue !

Xavier Camby : Je l'observe presque chaque jour en Europe : le nombre de démission éthique de cadres pour aller exercer leurs compétences ailleurs, conformément à leurs valeurs personnelles, ne cesse de croître. Et cette conscience s'exerce à deux niveaux. Premièrement, le respect de ma personne. Je ne peux plus accepter d'être malmené, mis sous pression d'objectifs individuels à court terme imposés, sans rime ni raison, autre que le dividende. Deuxième, la finalité collective de nos travaux collectifs. Sommes-nous en train de travailler pour créer un authentique bien commun à partager ? Ou bien exclusivement pour les actionnaires ?

En terme de bientraitance des salariés, je ne crois pas qu'on puisse utilement comparer Google -animé à l'origine d'inspirations très humaines- avec Amazon, dont le soin ni l'information loyale ou transparente de ses collaborateurs n'est certainement pas la 1ère préoccupation...

Une tendance apparaît comme de plus en plus forte, universelle, transcendant les différences culturelles : réfuter et refuser toute prédation financière (cause de la destruction de nos ressources) pour lui substituer la volonté de créer un Bien-Commun. A partager !

Les commentaires de cet article sont à lire ci-après
Commentaires (2)
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zelectron
- 04/12/2019 - 13:11
Si vis pacem . . .
Ces employés travaillent contre leur pays et leur entreprise
ajm
- 04/12/2019 - 11:27
Militantisme politique.
Ces révoltes soi-disantes " éthiques" sont surtout du militantisme politique d'extrême gauche très orienté et partial. Comment imaginer de faire tourner une entreprise si des groupes de salariés exigent de choisir les clients de l'entreprise ? Si la loi du pays est respectée et si ces clients ne sont pas " hors la loi" ils doivent faire leur boulot ou démissionner.