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11 Novembre : il y a 100 ans débutaient les années folles… Aujourd’hui, les années vaches (sacrées) folles ?

Publié le 11 novembre 2019
La commémoration du 101e anniversaire est l'occasion de s'interroger sur l'évolution des mentalités qui s'est depuis installée dans nos sociétés. Vivons-nous aujourd'hui une radicalisation comparable à celle des années folles ?
Yves Michaud
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Yves Michaud est philosophe. Reconnu pour ses travaux sur la philosophie politique (il est spécialiste de Hume et de Locke) et sur l’art (il a signé de nombreux ouvrages d’esthétique et a dirigé l’École des beaux-arts), il donne des conférences dans le...
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La commémoration du 101e anniversaire est l'occasion de s'interroger sur l'évolution des mentalités qui s'est depuis installée dans nos sociétés. Vivons-nous aujourd'hui une radicalisation comparable à celle des années folles ?


Atlantico : Ce 11 Novembre 2019, nous commémorons le 101e anniversaire de la signature de l'armistice. Cette date marque une rupture et un passage vers les années folles. Quand on pense à l'entre-deux guerres, trois grandes évolutions des mentalités viennent à l'esprit : la fête, la remise en cause des inégalités entre hommes et femmes, et l'apparition d'une avant-garde artistique. Ces trois tendances semblent encore aujourd'hui au cœur des questions de société avec le développement ininterrompu du festivisme dans les grandes métropoles, l'apparition de théories du genre qui remettent en cause la part biologique du sexe, et un art contemporain qui court derrière une audace toujours plus provocatrice. 


 Atlantico : Peut-on voir dans la comparaison, toute chose égale par ailleurs, entre notre époque et les années folles, une forme de radicalisation de nos sociétés dans ses exigences d'émancipation ? Quelles sont les différences et les continuités ?

Philippe Fabry : On désigne sous l’expression « années folles » la décennie des années 1920, qui a connu, après les épreuves de la Première guerre mondiale, un boom économique, culturel et artistique important, marqué par une quête d’insouciance, de rupture avec les malheurs de la guerre, un appétit de vivre, de consommer, de créer ; un mouvement transversal en Occident, aussi visible en France, qu’en Allemagne – c’est l’époque très libérée de la République de Weimar, au Royaume-Uni ou encore aux Etats-Unis où l’on parle des « années vrombissantes » (Roaring Twenties). Ce phénomène a pris fin avec la crise de 1929 qui a ouvert la période de repli et de pessimisme des années 1930, qui représente la deuxième moitié de cet entre-deux guerres.

En ce qui me concerne, je ne comparerai pas exactement la période des années folles avec celle que nous vivons actuellement, il me semble plutôt que nous sommes, dans une période similaire à celle des années 1930, et que le reflet du boom des Années folles est plutôt à rechercher dans les années 1990 et 2000, c’est-à-dire après la fin de la Guerre froide et la disparition de la menace sourde de la destruction atomique, et la volonté de toucher les « dividendes de la paix » ; la « fin de l’Histoire » faisait écho à l’idée des années 1920 que la guerre achevée était la « Der des Ders ».

Depuis, nous avons connu la crise de 2008, qui a eu un effet psychologique assez similaire à celui de la crise de 1929, c’est-à-dire qu’elle a réintroduit le doute dans l’esprit du temps, et la certitude que non seulement l’Histoire n’était pas finie mais qu’elle pouvait encore être tragique, que la guerre passée n’était pas la dernière mais peut-être seulement le premier acte d’une grande confrontation dont le second acte arrivait à grand pas ; et de fait, le retour de guerre froide entre l’OTAN et la Russie, le chaos renouvelé au Moyen-Orient, les tensions autour de la Chine ont pu confirmer ce sentiment.

Il y a donc, selon moi, une véritable symétrie entre les Années folles et l’état d’esprit que nous avons connu à la fin du XXe siècle et le début du XXIe, et entre la dernière décennie et les années 1930.

Yves Michaud : Je suis très sceptique sur ce genre de comparaison qui prolifère au fur et à mesure que les gens, notamment les jeunes (mais pas seulement eux), ne connaissent plus rien à l’histoire. Si j’accepte d’y répondre c’est pour justement marquer en rouge les différences. 

La fête de l’après-guerre, c’est le défoulement d’après les années noires, même s’il y a plus de 4 millions de blessés revenus et pas mal en très mauvais état (les gueules cassées). Il faut oublier les quatre années de cauchemar. Le défoulement sexuel fait partie du programme mais les progrès de l’égalité homme-femme tiennent encore plus à ce que les femmes ont souvent remplacé les combattants  dans les usines et dans les champs. Quant à l’avant-garde artistique, elle ne vient absolument pas de la guerre : le mouvement à commencé bien avant, à partir de 1907 (Les Demoiselles d’Avignon) puis du cubisme. Et pas seulement en France. Le futurisme italien a commencé avant la guerre et de même les avant-gardes russes. Il n’y a guères que Dada qui vienne en fin de guerre d’Allemagne et de Suisse.

Pour nos sociétésactuelles, toutes choses inégales d’ailleurs, tout est différent.  Artistiquement, il n’y a plus aucune avant-garde et depuis longtemps. Absolument plus rien, juste du fric. Pour la fête, c’est le propre d’une société riche, d’abondance et surtout techniquement de plus en plus facile : tout marche tout seul. Quant au sexe, la liberté sexuelle des années 1970 est morte avec le Sida et depuis on est dans le puritanisme et le moralisme des genres sexuels, y compris les genres qui n’en sont pas. A la liberté, on a substitué le contrat : tu me baises si je te l’accorde et pendant tant de temps. 

Est-il possible de dater un basculement dans les mentalités qui aurait progressivement rendu les revendications des années folles banales, et aurait ouvert à une radicalisation de leur héritage ? 

Philippe Fabry : La cause de l’égalité entre hommes et femmes a connu une progression très lente : les premiers mouvements féministes datent du milieu du XIXe siècle, bien avant les Années folles. Toutefois, la Première guerre mondiale a évidemment donné un coup d’accélérateur puissant à la cause féminine, la guerre totale impliquant autant les femmes à l’arrière que les hommes à l’avant, et l’on a assisté à la conquête du droit de vote des femmes, au lendemain de la guerre, en Allemagne (1919), en Russie (1917), au Royaume-Uni (1918) et aux Etats-Unis (1920). La France faillit faire de même dès 1919 mais le projet voté par l’Assemblée nationale fut finalement rejeté par le Sénat en 1922, pour que ce droit ne soit acquis finalement qu’en 1944.

La deuxième phase du mouvement a eu lieu dans les années 1950 et 1960, lorsque la technologie a libéré les femmes des tâches ménagères et a permis leur sortie du foyer et leur émancipation économique, qui en entraîné ensuite la libération sexuelle des années 1970. Si ces revendications sont aujourd’hui « banales », c’est qu’elles constituent tout simplement l’ordre établi dans lequel nous vivons, par l’effet du passage des générations.  Et comme un ordre établi est toujours contesté par une proportion de déçus et de rebelles dans la population, qui s’y sent mal intégrée, ou à une position décevante, la contestation doit revêtir de nouvelles formes. Aujourd’hui, à l’extrême-gauche, on en trouve deux sortes essentiellement : les mouvements animés par les théories du genre, et les mouvements islamistes – qui forment parfois une alliance de la carpe et du lapin, comme sur la chaîne AJ+, chaîne qatarie qui porte la parole LGBT+ et indigéniste.

Yves Michaud : Ce qu’apportent les années folles, ce sont des bouffées de liberté mais aussi, versant à la fois optimiste et très vite pessimiste, la prise de conscience de la puissance de l’industrialisation et de la mécanisation. La fin des années 1920 voit apparâitre beaucoup de réflexions sur la société industrielle aux USA comme en URSS et ça débouchera sur Le meilleur des mondes de Huxley en 1932. Nos mentalités, elles, ont basculé (et continuent à bsculer en ce moment) à partir de 2000-2005 : le terrorisme spectaculaire du 11 septembre 2001, la guerre d’Irak, les progrès constants de la génomique et surtout internet et le numérique. La créaation de Facebook et Youtube date respectivement de 2004 et 2005. Je ne sais pas si l’homme a changé de nature mais son fonctionnement mental et affectif oui. Par rapport à ça ; les Années folles, c’est la préhistoire magdalénienne.

Ne peut-on pas dire que les héritages des années folles ont finalement pris un sens de plus en plus contraignant ? On pense notamment aux différences hommes-femmes, où tout ce qui paraît contraire à un discours émancipateur se trouve vilipendé publiquement. Dans quelle mesure ces discours de liberté sont-ils devenus un ressort stratégique pour imposer une idéologie et une certaine pratique sociale ? 

Philippe Fabry : Il est manifeste que la quête de l’égalité hommes-femmes se mue fréquemment en une quête d’indifférenciation hommes-femmes, qui peut prendre l’aspect d’une hyper-différenciation entre un tas de « genres » différents qui permettrait d’effacer la dichotomie naturelle des sexes.

Ce à quoi nous assistons est en fait simplement le résultat de l’institutionnalisation de la rébellion : ce que Philippe Muray appelait fort justement l’ordre rebellocrate. Lorsqu’un rebelle arrive au pouvoir, ce qui a été le cas de la génération soixante-huitarde, elle ne se met pas simplement à adopter le point de vue du pouvoir ancien contre ses idées, elle amène ses idées au pouvoir et entraîne une mutation de son discours. Et si le cœur de ses idées est la rébellion, la contestation de l’ordre moral et social traditionnels, alors le pouvoir impose la rébellion comme nouvel ordre, et chacun est sommé de s’indigner du passé et d’appeler à la table rase.  Nous vivons dans une société où le pouvoir a été pris par une génération dont le principal slogan était « il est interdit d’interdire », des gens qui ne voulaient pas mettre en place un certain modèle : une société libérale, une société communiste ou que sais-je, mais un non-modèle, un non-projet. Le résultat est l’injonction à la fête et à la dérision, y compris lorsque ces gens sont au pouvoir, c’est-à-dire une sorte d’institutionnalisation, d’adoption permanente de la disposition d’esprit des Années folles ou de la décennie ayant suivi la chute du Mur de Berlin, alors que par définition ces élans ne sont que des respirations historiques au lendemain d’événements traumatisants, et que la vie d’une société dans la durée implique nécessairement un minimum de lieux communs.

On peut d’ailleurs se demander si l’obsession pour la question de l’égalité hommes-femmes, qui un siècle après les Années folles est une question largement réglée en Occident, n’est pas un moyen, conscient ou inconscient, pour détourner l’attention de divisions, beaucoup plus profondes et évidentes, qui se creusent entre les communautés dans des sociétés devenues multiculturelles, et face auxquelles on préfère faire l’autruche. N’est-ce pas une tentative de trouver un projet commun, en ignorant superbement le fait que la question de l’égalité hommes-femmes ne se pose évidemment pas avec la même acuité en fonction des populations composant cette société multiculturelle ?

Yves Michaud : Les prétendus héritages n’existent pas. En revanche c’est vrai que les discours émancipateurs ont aujourd’hui fait leur temps et se voient substituer des discours autoritaires, castrateurs et parfois quasiment fachos (je ne dis pas fascistes car le fascisme, c’est encore autre chose). Du coup, je ne trouve pas du tout que les discours de liberté soient devenus des moyens d’imposer une idéologie. C’est bien pire : la liberté n’a plus de place. On impose des idéologies totalement liberticides. Il y a de moins en moins de liberté d’opinion et encore moins d’expression. Il y a de moins en moins de liberté de comportement. Il n’y a plus aucune liberté de sentiment : il faut être bienveillant, correct, pleurnichard, gentil, jouer la victime et obéir aux avocats. S’il y a quelque chose à retenir des années folles, c’est encore une fois dans le style pas très fun Le meilleur des Mondes. Même 1984 Orwell n’est plus pertinent aujourd’hui car ce ne sont plus les gouvernements qui nous oppressent mais nous-mêmes qui nageons dans le conformisme pseudo-libertaire. 

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