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© ALAIN JOCARD / AFP
© ALAIN JOCARD / AFP
Littérature

Prix littéraires 2019 : comme un parfum de nostalgie sur la France

Publié le 07 novembre 2019
Les prix littéraires de cette année ont récompensé des ouvrages, dont ceux de Jean-Paul Dubois et Sylvain Tesson, qui entrent directement dans les thèmes de la nostalgie, de la nature, des hantises du monde moderne et de son passé. Ce lien entre la littérature et la société peut éclairer l'actualité sous un jour fécond.
Bruno Blanckeman
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Bruno Blanckeman est professeur de littérature française du XXe/XXIe siècles, Université Sorbonne Nouvelle Paris 3. Dernier essai publié: Patrick Modiano ou l'écriture comme un nocturne, éditions Passage(s), octobre 2019.
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Les prix littéraires de cette année ont récompensé des ouvrages, dont ceux de Jean-Paul Dubois et Sylvain Tesson, qui entrent directement dans les thèmes de la nostalgie, de la nature, des hantises du monde moderne et de son passé. Ce lien entre la littérature et la société peut éclairer l'actualité sous un jour fécond.

Atlantico.fr : Dans quelle mesure les prix littéraires peuvent-ils permettre de mieux comprendre la société française ? Peut-on établir un lien entre la nostalgie, l'ironie désillusionnée de Jean-Paul Dubois dans son Tous les hommes n'habitent pas le monde de la même façon, et les sentiments de la société française ?

Bruno Blanckeman : Ce qui me frappe avant tout pour le Goncourt 2019, c’est ce petit choc des contraires parmi les finalistes, Nothomb, très connue et populaire, au look aussi travaillé que les degrés de langue, de narration, d’écriture, d’imaginaire sont rudimentaires, et Dubois, qui fait partie de ces écrivains sinon cultes, du moins appréciés depuis de nombreuses années par un lectorat cultivé, des liseurs. Tous les deux ont pourtant en commun l’idée de rapidité, de travail expéditif, un livre par an pour l’une, un livre écrit en un mois – mars – tous les 3, 4 ans pour l’autre. La littérature a changé de rythme, de tempo, de marquage culturel depuis 1919, le Goncourt de Proust, ses longues phrases étirées qui remontent le temps et concentrent des espaces et des temporalités hétérogènes dans les anneaux de leur beau style. Peut-on encore habiter poétiquement le monde, selon l’ancienne consigne d’Holderlin, autrement qu’en décrivant les épreuves avec lesquelles l’humanité doit faire ? C’est l’une des questions que pose le beau roman, l’honnête roman de Jean-Paul Dubois, qui tangue d’un continent à l’autre, d’une existence à l’autre pour un personnage principal tour à tour inclus et exclus. La prison, lieu d’enfermement,en est l’un des foyers romanesques, les espaces aériens, les cieux conquis en avion constituent une alternative, l’envol, la domination, la dissipation de soi dans les éthers…Il n’est de romanesque que par cette course d’épreuves recoupant le tracé d’une vie humaine et cette empathie que l’auteur, ni démiurge, ni satanique quand bien même il éprouve ses personnages, diffuse dans son récit. Notre société du care, de l’hyper-attention prêtée à ceux qui en sont, des indéniables progrès en matière d’accompagnement à tous les âges de la vie, est aussi éminemment réversible et le gardien du temple –métier du héros dans le roman,en quelque sorte -  est toujours susceptible de devenir l’emprisonné dans sa cellule. Entretenir cette conscience là – on n’en a pas fini avec le hasard, la chance et la malchance, le destin, la violence élémentaire…- est aussi l’un des enjeux, doux-amer, du livre.

Pensez-vous que l'ouvrage de Sylvain Tesson puisse par exemple être lu comme une rencontre nouvelle entre une tendance antimoderne et l'appropriation des thèmes écologiques qui hantent l'actualité ? 

Méfions-nous des étiquettes : elles sont parfois plus collantes que les tendances qu’elles entendent désigner. Antimoderne ? Encore faudrait-il que ce que l’on nomme « modernité » en art et en littérature existât encore…La modernité littéraire, en tant qu’elle était portée par une dynamique d’expérimentation radicale et par les combats et esthétiques des avant-gardes, n’a guère survécu aux années 1980, comme le montre, puisque l’on parle de Prix, l’évolution de nos deux derniers Nobel, Modiano et Le Clézio, très portés par une dynamique expérimentale et iconoclaste dans les années 1970, laquelle s’est effacée peu à peu de leur œuvre. Et la modernité comme période historique marquée par l’idée de progressisme irréversible n’est plus vraiment d’actualité dans des sociétés de crise comme les nôtres. Quant à l’écologie, sans qu’on la nomme ainsi, elle hantait déjà certaines œuvres du XXe siècle, et pas des moindres, qui se la sont à leur manière appropriée : Marguerite Yourcenar, dont on sait qu’elle n’était pas un chantre de la modernité triomphante, lui donne ses lettres de noblesse, dans certains récits, dans sa volumineuse correspondance, dans ses combats militants américains.Et Giono, pas vraiment lui non plus un parangon de modernité, fait le lien dès la première moitié du XXe entre un certain romantisme hérité du XIXe siècle et un rapport à la nature inédit, qui se développe tout au long du XXe siècle et que l’on nomme aujourd’hui écologie. Ce qui frappe dans les récits de Sylvain Tesson, entre autres celui qui vient d’être primé, c’est une inscriptiondans cette tradition, mais déplacée sur la scène du monde. Il faut éviter toute association ou toute récupération abusive : la notion même d’écologie désigne aujourd’hui une prise de conscience éthique et politique, un système de valeurs, voire une idéologie, en tout cas un combat collectif mené entre autres par des associations et des partis qui se situent à la gauche, parfois radicale, de l’échiquier. Ou bien alors, de manière plus consensuelle, elle désigne une nouvelle forme de bienséance, de bien-pensance, d’hygiénisme projeté sur notre rapport à la nature, une dévotion proprette pour temps postmodernes épris de « bio » …Dans les deux cas on est bien loin de l’univers, de l’esprit, du style de Sylvain Tesson tel qu’il cultive un sens très dandy de la singularité. La fascination pour la panthère guettée dans son milieu, dans ce Tibet si lointain et si haut perché qu’il en revêt l’allure de quelque ailleurs planétaire, c’est l’amour absolu de la géographie et la détestation assumée de l’histoire. L’une, la géographie, renvoie à la mémoire élémentaire de la Terre, jusque dans son impeccable beauté indistincte d’un principe d’absolue sauvagerie ; l’autre, l’histoire, à la dévoration par l’homme, ce fauve raté, de son propre milieu, sous couvert de progressisme. On peut ne pas partager cette vision du monde, son côté « no future » ou « dansons sur le volcan » tout en admirant sans réserve le tour admirable du style, le salut par le verbe qui révèle l’âme d’un poète.

Laurent Binet a été récompensé, lui, par l'Académie française pour son uchronie, Civilizations, qui imagine la colonisation de l'Europe par les Incas. Ne peut-on pas voir dans ce récit un moyen de canaliser la repentance européenne face à sa propre colonisation du monde ?

L’usage inflationniste du terme de « repentance » dans le débat public actuel me laisse sceptique. Toute interrogation critique portée sur le passé n’est-elle qu’exercice d’auto-flagellation ? Tout sentiment d’une responsabilité collective dans, et de, la marche de l’histoire que vapeurs de vierge ? J’aurais plutôt tendance à croire qu’elle est une marque de contrôle, de self contrôle sur notre propre histoire, celle que l’on vit collectivement, donc aussi celle d’où l’on vient, sur le long terme de l’Histoire. En l’occurrence, le roman de Laurent Binet écarte cette hypothèse sulpicienne que vous évoquez par le dispositif ironique qui lui confère à la fois son argument – celui d’une fable – et sa structure –un jeu d’inversion : et si l’Europe coloniale avait été elle-même colonisée ? Le côté voltairien du projet est plaisant, avec son principe de relativisme historique et culturel. N’est certes pas Voltaire qui veut, mais le brio de l’écriture, le sens du montage, la variation autour de la forme du roman historique, la manière d’entremêler personnages de fiction et figures historiques, confèrent une dimension jubilatoire à l’ensemble. Tout est fait justement pour qu’il n’y ait pas à lecture la chape de plomb de la mauvaise conscience historique mais une sorte d’effervescence romanesque qui donne une impression de tournis. Et puisqu’on n’en finit pas de réécrire l’Histoire, et parfois de la rejouer sur la scène du monde, pourquoi ne pas le faire tête-bêche ? Plutôt donc que l’idée de repentance, c’est celle de la relativité absolue, si l’on peut dire, de l’Histoire qui me semble agir dans ce roman. A quoi tout cela, c’est-à-dire plusieurs siècles de civilisation occidentale, tient-il ? En cela ce roman porte le symptôme de son propre temps : non pas un désaveu ou une négation de l’histoire, mais un principe de relativisation, manière ludique de revisiter le principe du relativisme culturel cher aux Lumières dans des temps plutôt enténébrés comme ceux que nous vivons.

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