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© GIANLUIGI GUERCIA / AFP
© GIANLUIGI GUERCIA / AFP
Bonnes feuilles

Le rôle méconnu joué par le Vatican pour apaiser les rivalités ethniques en Centrafrique et au Soudan du sud

Publié le 26 octobre 2019
Jean-Baptiste Noé publie "François le diplomate" aux éditions Salvator. Le pape François s'active sur la scène mondiale depuis son élection en 2013. Dépourvu d'expérience diplomatique, à la différence de ses prédécesseurs Pie XII et Paul VI, François s'est imposé avec charisme et intelligence comme un interlocuteur privilégié des leaders de ce monde. Extrait 1/2.
Jean-Baptiste Noé
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Jean-Baptiste Noé publie "François le diplomate" aux éditions Salvator. Le pape François s'active sur la scène mondiale depuis son élection en 2013. Dépourvu d'expérience diplomatique, à la différence de ses prédécesseurs Pie XII et Paul VI, François s'est imposé avec charisme et intelligence comme un interlocuteur privilégié des leaders de ce monde. Extrait 1/2.

La diplomatie vaticane s’est également activée en Centrafrique et au Soudan du Sud, illustrant les slogans répétés du pape quant à la nécessité « d’initier des processus » et de « construire des ponts et non pas des murs ». Comme d’autres pays du continent, ces deux États subissent les rivalités ethniques et voient ressurgir les affrontements séculaires entre peuples nomades et peuples sédentaires qui avaient été suspendus durant la courte période coloniale et qui reprennent de plus en plus fortement depuis les années 1980. Ce réveil des ethnies, qui donne la primauté au sang sur l’eau du baptême, touche l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. La question religieuse est secondaire ; elle vient se surimposer aux réalités ethniques qui structurent les espaces et la vie des États. Les guerres ne sont pas religieuses. Ce sont d’abord des guerres ethniques sur lesquelles viennent se greffer des habillages religieux adaptés aux cultures séculaires.

Centrafrique : la centralité de la miséricorde

La République de Centrafrique est touchée par une série de révoltes civiles et ethniques qui se sont accélérées depuis le début des années 2000. En 2003, le général François Bozizé prend le pouvoir avec l’aide de miliciens du Tchad et chasse les milices congolaises installées dans la région de Bangui. La guerre civile larvée dure jusqu’en 2012. En mars 2013, la Seleka lance une offensive sur Bangui et s’empare de la capitale, provoquant la fuite de Bozizé. Répondant aux exactions de la Seleka et aux cas de purification ethnique, des milices de défense se créent, qui prennent le nom d’anti-balaka. Face à un risque de génocide, l’ONU décide l’envoi d’une force internationale pour séparer les belligérants. La France prend la tête de la coalition et débute l’opération Sangaris (décembre 2013). L’armée française parvient à contrôler Bangui et à stabiliser le pays, évitant de trop nombreuses destructions de populations. Si les Seleka se rattachent à l’islam et les anti-balaka au christianisme, ce sont les religions traditionnelles qui dominent sous le vernis musulman et chrétien. Les milices anti-balaka se dotent ainsi de colliers porte-bonheur autour du cou, capables de chasser les mauvais esprits et de leur apporter la victoire. Néanmoins, l’archevêque de Bangui, Dieudonné Nzapalainga, reste la seule et unique autorité politique stable dans le pays. C’est lui qui est en contact régulier avec le commandement de la force Sangaris, qui organise les négociations pour la libération des otages, qui assure le contact avec les différents groupes religieux. Le Saint-Siège a joué un rôle souterrain durant cette guerre, de captation de l’information et de tentative de conciliation entre les différents groupes. En novembre 2015, François effectue une visite apostolique en Centrafrique, célébrant une messe dans la cathédrale de Bangui. Il y ouvre la première porte sainte du jubilé de la Miséricorde, faisant de cette ville ravagée par la guerre la capitale spirituelle du monde. Puis, en novembre 2016, il crée cardinal Mgr Nzapalainga, faisant de lui le premier cardinal de la Centrafrique. Ces gestes d’une grande force symbolique se veulent l’expression de la diplomatie de la miséricorde que promeut le pape François.

Soudan du Sud : l’armistice vaut bien une retraite

Situé dans le bassin du Nil et de ce fait arrière-cour de l’Égypte, le Soudan est divisé entre un nord musulman et un sud chrétien. Ces diversités religieuses et culturelles se calquent sur les fractures ethniques, comme souvent en Afrique. Tenu à la fois par l’Égypte et par l’Angleterre, le Soudan a obtenu l’indépendance en 1955, avant de sombrer aussitôt dans la guerre civile. Les deux blocs, le nord et le sud, se sont affrontés, le nord arabisé et islamisé voulant contrôler le sud. À l’issue de la deuxième guerre du Soudan (2005), il fut décidé de l’organisation d’un référendum sur la question de l’indépendance du sud. Celui-ci devait être organisé six ans plus tard, ce qui laissait du temps à Khartoum pour éviter l’indépendance. Le référendum se tint comme promis en juin 2011 et près de 98 % de la population du sud vota en faveur de l’indépendance, qui devint effective le 9 juillet 2011. La paix espérée fut de courte durée. Le nouvel État sombra à son tour dans la guerre civile, deux ethnies se partageant la main mise sur le pays et voulant évincer l’autre pour s’assurer seule son contrôle. Il possède de nombreuses réserves de pétrole, ce qui attise les convoitises et faisait espérer la création d’un émirat pétrolier africain. Peuplé de 8,5 millions d’habitants, le Soudan du Sud est l’un des pays les plus pauvres d’Afrique. La mortalité maternelle y est la plus élevée au monde et 10 % des enfants meurent avant l’âge de cinq ans. De plus, par manque de structures et d’écoles, la très grande majorité de la population est analphabète. Dans ces conditions, un développement du Soudan du Sud était une illusion, même avec l’indépendance acquise en 2011. Tout y était à faire et à bâtir, et le pétrole ne pouvait pas être la réponse à tous les maux. D’autant plus que, comme dans de nombreux pays, le pétrole est plus un mal qu’un bienfait. Excitant les jalousies et les désirs de richesse, il aiguise les appétits guerriers et ravive les tensions entre les groupes humains. Alors que 2011 devait ouvrir une période de paix et de construction, l’indépendance marqua l’écriture d’une nouvelle page d’affrontements et de conflits. En 2011, l’ONU estimait que les deux guerres avaient causé la mort de deux millions et demi de personnes et de quatre millions de réfugiés. La guerre qui secoue le pays depuis 2011 a fait 50 000 morts et trois millions de réfugiés. La violence et les drames humains continuent donc de s’étendre.

Les racines des oppositions tribales

Dès l’indépendance de 2011, deux hommes ont pris le contrôle du pays, Salva Kiir, un dinka devenu président, et Riek Machar, de l’ethnie des Nuer, qui fut vice-président. Les deux hommes ont fondé et dirigé un gouvernement provisoire en 2005, qui a organisé le référendum de 2011 et qui est ensuite devenu le gouvernement officiel au moment de l’indépendance. Ce sont deux guerriers, habitués à se battre et à faire le coup de feu. Ils ont vécu une partie de leur vie dans l’opposition à Khartoum et dans l’organisation et la structuration des milices d’opposition. L’attelage entre les deux hommes a tenu deux ans. Des élections présidentielles étant prévues pour 2015, Riek Machar a annoncé en 2013 vouloir s’y présenter. Salva Kiir l’a aussitôt limogé, ainsi qu’une partie du gouvernement, afin de contrôler seul le pays. Aidé par les Nuer, Machar a alors débuté une guerre armée. Le tribalisme et la corruption structurent cet État corrompu, qui comptait 300 000 fonctionnaires en 2011 pour 8,5 millions d’habitants. C’était une façon habile de créer des féodalités et de tisser des liens de clientélisme, ces personnes étant rémunérées avec l’argent du pétrole. La corruption assure la survie des groupes humains et des réseaux de fi délité, quitte à nuire au développement du pays. Le sentiment national est inexistant dans ce pays, qui demeure artificiel. L’opposition à Khartoum a permis l’union des Dinkas et des Nuer pendant de nombreuses décennies. Maintenant que le Soudan du Nord n’est plus l’ennemi prioritaire, les rivalités ethniques du sud éclatent et cette opposition n’a aucune raison de s’arrêter. L’Ouganda et le Kenya interviennent en sous-main dans le jeu soudanais. Ces deux pays ont soutenu l’indépendance du sud, espérant ainsi pouvoir profiter de sa manne pétrolière. La guerre qui dure ne fait pas leurs affaires, car cela bloque la production du pétrole. D’après l’ONU, la crise humanitaire de ce pays est pire que celle qui existait au Rwanda. En 2018, la sécheresse s’est abattue sur le pays, aggravée par la guerre, ce qui a accru les famines et donc les morts et les réfugiés. Hélas, pour les populations civiles, aucune sortie de crise ne semble en vue pour l’instant et le drame humanitaire ne cesse de perdurer. Le Saint-Siège a proposé sa médiation aux deux parties pour tenter de trouver une conciliation et assurer l’édification de la paix. François a invité les deux chefs militaires à une retraite spirituelle au Vatican, qui s’est tenue les 10 et 11 avril 2019. C’est un cas unique et original : c’est la première fois que le Saint-Siège propose une retraite aux belligérants dans son action de médiation. Salva Kiir et Riek Machar étant théoriquement catholiques et presbytériens, la retraite fut prêchée par un archevêque catholique ougandais. Des responsables anglicans et presbytériens étaient également présents, dont l’archevêque de Canterbury, Justin Welby. À la fin de cette retraite, François a eu un geste inattendu : il s’est agenouillé devant les deux miliciens et leur a embrassé les pieds. Geste surprenant et insolite, rappelant le lavement des pieds du Jeudi saint que François affectionne beaucoup et qu’il effectue tous les ans dans des prisons. Cela n’aura pas suffi pour ramener la paix, mais François a ainsi voulu marquer son grand intérêt pour ce pays oublié.

La paix, pour les croyants, s’invoque devant Dieu. Et on doit l’invoquer en priant encore plus face au sacrifice de tant de victimes innocentes de la haine et de la guerre. Quelque chose a dû arriver dans ces heures à Sainte-Marthe, avant tout entre les leaders du Soudan du Sud qui ont accueilli l’invitation de l’évêque de Rome, qui a comme titre celui de « Serviteur des serviteurs de Dieu ». En s’agenouillant avec difficulté pour embrasser leurs pieds, le pape s’est incliné devant ce que Dieu a suscité durant cette rencontre de prière.

Accomplir des gestes forts et marquants, servir de médiateur, rappeler les responsables politiques à leur conscience et à leur rôle de chef d’État, François utilise tous les attributs classiques de la diplomatie du Saint-Siège, lui qui ne dispose ni d’armée ni de moyens de pression pour mettre un terme aux conflits et faire advenir la paix. Il cherche toujours à initier des processus et à créer un dialogue, dût-il être trahi par les personnes qu’il reçoit, dusse la paix ne pas aller aux pas de Dieu, mais aux pas des hommes. Très marqué par l’ensemble des conflits et par les souffrances humaines, François cherche à être un homme de miséricorde apportant la paix au monde. Les résultats ne sont pas toujours visibles, mais il sait pouvoir terminer les actions de ses prédécesseurs et initier des chemins qui pourront être poursuivis après lui. S’appuyant sur le Christ, il cherche à recoller les morceaux de la paix et de la justice brisées par la troisième guerre mondiale fragmentée abattue sur le monde.

Extrait du livre de Jean-Baptiste Noé, "François le diplomate : la diplomatie de la miséricordre", publié aux éditions Salvator

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