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La Lanterne : ce lieu prisé des hommes politiques et des couples présidentiels

Publié le 26 octobre 2019
Fabien Oppermann publie "Dans les châteaux de la République : Le pouvoir à l'abri des regards" (ed. Tallandier). Entre politique, diplomatie et famille, l'histoire des résidences secondaires de la République est aussi celle des pratiques du pouvoir. Extrait 1/2.
Fabien Oppermann
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Fabien Oppermann, historien, est ancien élève de l’École nationale des chartes et de l’Institut national du patrimoine. Il est notamment l’auteur du Versailles des présidents (2015) et du livre Dans les châteaux de la République (2019).
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Fabien Oppermann publie "Dans les châteaux de la République : Le pouvoir à l'abri des regards" (ed. Tallandier). Entre politique, diplomatie et famille, l'histoire des résidences secondaires de la République est aussi celle des pratiques du pouvoir. Extrait 1/2.

En 1969, Jacques Chaban-Delmas investit la Lanterne. Le pavillon lui avait échappé lorsqu’il était président de l’Assemblée nationale, il le retrouve comme Premier ministre. C’est là qu’il célèbre le mariage de son fils Jean-Jacques en 1972. Les Chaban-Delmas ont remisé le mobilier ancien installé par les Debré et utilisé par Malraux au profit d’éléments plus contemporains. Le nouveau locataire imprime sa marque et transforme le lieu, avec des chaises tulipe, des meubles en plastique et métal, du Plexiglas. Pour Alain Malraux, invité à dîner et qui retrouve la demeure de son adolescence, il s’agit là avant tout de rivaliser avec les aménagements modernes des Pompidou. En vain cependant : à la succession des Premiers ministres correspond une variété d’usages et de décoration, pendant près d’un demi-siècle.

La Lanterne est destinée aux chefs du gouvernement jusqu’en 2007 ; résidence officielle, elle est néanmoins méconnue du grand public, qui ne la découvre qu’à une seule reprise dans les journaux, lorsqu’un court article lui est consacré dans Plaisir de France en 1962. Son utilisation dépend des occupants. Maison de week-end, bureau, lieu de séminaires, de rencontres officieuses, la Lanterne permet, par sa discrétion, toutes les formes d’occupation possibles. 

Ceux qui ont des enfants en profitent le plus : les Chirac, avec leurs deux filles de seize et douze ans, qui trouvent le temps un peu long dans le parc versaillais, loin de leurs amis de Paris, et qui s’amusent avec le tracteur du jardinier. Les Fabius surtout : le plus jeune chef du gouvernement de la Ve République, nommé en 1984 à trente-huit ans à peine, a deux jeunes garçons de trois et un an, qui s’amusent le week-end dans le pavillon. Pour la première fois, des rires d’enfants résonnent à la Lanterne. Le plus souvent, le Premier ministre est absent ou n’arrive que très tard, laissant la jouissance de la demeure à son épouse Françoise. La cohabitation avec la famille du gardien, qui a lui-même trois enfants, est parfois difficile. Alain Juppé, enfin, dont la petite dernière, Clara, naît alors qu’il vient d’être nommé à Matignon.

Le tournant Rocard

À la Lanterne, il y a un avant et un après Rocard. Lorsque Michel Rocard est nommé à la tête du gouvernement, en mai 1988, il se doute que ses deux fils adolescents ne goûteront pas particulièrement les week-ends à la campagne, enfermés dans les murs de la Lanterne. Le pavillon n’a pas fait l’objet de travaux importants depuis plus de vingt-cinq ans, et le nouveau Premier ministre décide, à l’été 1988, de moderniser et de rénover la demeure, sur trois ans. Il souhaite surtout aménager dans le parc, derrière l’aile droite en retour et les haies, un court de tennis et une piscine. 

Au ministère de la Culture, le caprice du Premier ministre a du mal à passer. Une piscine et un tennis dans le domaine de Versailles, à quelques centaines de mètres à vol d’oiseau du château, juste à côté de l’ancienne ménagerie royale, cela fait grincer des dents. Versailles est inscrit au patrimoine de l’Unesco depuis 1979, la perspective du château est protégée depuis plusieurs décennies ; autoriser de tels aménagements n’est pas sans risques, et personne, dans la hiérarchie du ministère de la Culture, ne veut en prendre la responsabilité. On ne résiste cependant pas aux demandes du chef du gouvernement : le 7 juin 1989, c’est le ministre Jack Lang lui-même qui signe l’autorisation de travaux, pour « la réalisation d’un bassin de natation et d’un local technique ». 

Le simple « bassin de natation » s’avère en réalité être une piscine de dix-neuf mètres de long sur dix de large, éclairée et chauffée. Pendant six mois, on creuse, à l’aide d’un bulldozer qu’on a fait passer avec une grue par-dessus le mur d’enceinte qui sépare la Lanterne du domaine de Versailles, pour épargner les précieux massifs de buis. La fête d’inauguration est mémorable ; on déplore juste l’absence d’un pool-house qui permettrait aux hôtes de se changer à côté de la piscine et non dans la maison elle-même. Qu’à cela ne tienne : la Lanterne est une demeure simple, sans protocole : on enfile son maillot de bain dans sa chambre, puis on déambule ainsi dans la propriété. Une vraie maison de campagne.

Luxe, calme et volupté

À partir de Michel Rocard, tous les occupants de la Lanterne profitent de ces équipements avec ravissement. Édith Cresson ne vient que quelques heures, le soir en semaine, pour jouer au tennis, Lionel Jospin y passe presque tous ses week-ends pendant ses cinq années à Matignon ; il joue au tennis avec ses officiers de sécurité, et fait installer un canon à balles pour s’entraîner. Dominique de Villepin fait de longs footings dans le parc du château, puis enchaîne les matchs sur le court avec ses amis, politiques ou mondains. 

Lorsque les présidents de la République succèdent aux Premiers ministres à la Lanterne, tous feront honneur aux installations sportives : Nicolas Sarkozy, qui alterne le footing, les échanges de balles avec le personnel et les longueurs de natation, au point de faire un malaise, en pleine séance de sport dans le parc du château, le 26 juillet 2009. Il fait très chaud ce jour-là, et le président s’effondre au milieu de ses gardes du corps. Vite remis, c’est à la Lanterne qu’il se repose. Le président a une relation particulière avec la Lanterne ; son épouse Cécilia l’apprécie particulièrement et sait gré à son mari de l’avoir récupérée. Les Sarkozy reçoivent beaucoup à l’été et à l’automne 2007 : amis, politiques, ministres, dirigeants d’entreprises se succèdent à la table du chef de l’État. Mais la Lanterne ne suffit pas à retenir Cécilia Sarkozy. Comme les Malraux, comme les Rocard, comme les Villepin, qui ont tous tant apprécié le pavillon, les Sarkozy finissent par divorcer à l’automne 2007. Le président conserve la Lanterne et s’y réfugie autant que possible. En décembre suivant, c’est au bras d’une nouvelle femme, la chanteuse Carla Bruni, qu’il visite le château de Versailles, au milieu de la foule dans l’ancienne demeure royale bondée, guidé par le président de l’Établissement public Jean-Jacques Aillagon. C’est la première apparition publique du couple, mais curieusement, rien ne filtre dans la presse. Il faudra une visite à Disneyland Paris quelques jours plus tard pour que les journaux s’emparent du scoop. Rapidement, la Lanterne devient la résidence secondaire préférée du nouveau couple. Il y célèbre son mariage, le 2 février 2008, entouré d’une cinquantaine d’invités, famille et amis, prévenus la veille au soir. Le président et sa nouvelle épouse déambulent parmi les convives, l’acteur Vincent Perez, l’écrivain Florian Zeller, l’essayiste Alain Minc, l’homme d’affaires Nicolas Bazire, quelques conseillers de l’Élysée. Le lendemain, les Sarkozy s’offrent une courte promenade dans les rues de Versailles. Comme à l’époque de Cécilia, le pavillon de la Lanterne bruisse de nouveau des rires des invités aux nombreux dîners organisés par le couple présidentiel. 

C’est encore à la Lanterne que, une quinzaine d’années après celui d’Alain Juppé, un bébé de la République passe ses premiers jours. Pour la première fois, un chef de l’État en exercice devient père, avec la naissance de Giulia en octobre 2011. Carla Sarkozy vient à l’ombre du château de Versailles se reposer avec son nouveau-né. La Lanterne est de nouveau une maison de campagne, simple et familiale. 

Nicolas Sarkozy mélange allégrement à la Lanterne vie privée et vie politique. Reprenant à son compte l’habitude de certains Premiers ministres, comme Pierre Mauroy, Édith Cresson ou Jean-Pierre Raffarin, il y convoque ses conseillers, organise des réunions, reçoit ses invités du week-end. Le protocole est allégé, mais il s’agit de vraies séances de travail, dans le bureau ou le salon s’il fait frais, sur la terrasse en plein soleil aux beaux jours. Dans ces moments-là, pas question de profiter de la piscine ou de se promener dans le parc. Avec Sarkozy, le pavillon devient l’annexe de l’Élysée. Il y reçoit discrètement et simplement les responsables syndicaux, comme Bernard Thibault, François Chérèque ou Jean-Claude Mailly. Il y compose et y défait ses gouvernements – pour le premier, en mai 2007, les prétendants aux maroquins défilent un par un à Versailles. Il y convie même, le 28 octobre 2008, le Premier ministre anglais Gordon Brown pour une réunion sur la crise financière internationale. À cette occasion, pour la première et la dernière fois de l’histoire de la République, on entrouvre les portes de la Lanterne aux journalistes, invités le soir à une conférence de presse dans la cour du pavillon. 

Les successeurs de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, François Hollande et Emmanuel Macron, se gardent bien de renoncer au pavillon. En 2007, le rapt de la Lanterne avait fait murmurer dans les journaux et donné un coup de projecteur à cette demeure méconnue des Français. En 2012 et 2017, il suffit juste d’annoncer, en une phrase, que le président conservera la Lanterne. François Hollande laisse ses enfants et leurs amis profiter de la piscine, pendant qu’il travaille en solitaire dans son bureau. Contrairement à son prédécesseur, il reçoit rarement ses conseillers et ministres. Il sort peu, ne se promène pas dans le parc, ne visite pas le château. La Lanterne est un refuge, où il célèbre les anniversaires et les réveillons, orchestrés par sa compagne Valérie Trierweiler, en compagnie de leurs proches, à l’instar de l’acteur Gérard Jugnot, de son ministre Michel Sapin et sa femme, de Manuel Valls et son épouse Anne Gravoin. 

Mais la Lanterne ne réussit décidément pas aux couples de la République. Valérie Trierweiler vient y passer une semaine après la révélation de la liaison du président avec l’actrice Julie Gayet. Durant une semaine, dans ce palais discret de la République, elle soigne son mal-être, rumine son humiliation, pense à sa vengeance. Le couple discute, réfléchit, et Valérie Trierweiler reçoit ses amis et conseillers. Elle quitte définitivement Versailles en janvier 2014. C’est encore à la Lanterne que le locataire du moment officialise sa nouvelle relation, un an plus tard, avec des photos prises au téléobjectif qui dévoilent, dans le parc, le président accompagné de sa compagne et de sa famille. La nouvelle maîtresse des lieux continue de recevoir à la Lanterne, d’y organiser des soirées et réveillons entre amis, sans se mêler de politique. Trois semaines avant de quitter le pouvoir, c’est dans le parc de la Lanterne qu’ils sont de nouveau photographiés, pour un article paru dans Paris Match, l’ancien journal de Valérie Trierweiler… 

À peine élu, Emmanuel Macron a passé un week-end en famille dans le petit pavillon ocre, les 20 et 21 mai 2017. Et il y est retourné régulièrement, assidûment, pour fêter par exemple ses dix ans de mariage, en octobre  2017. Contrairement à son prédécesseur, Emmanuel Macron prend la mesure symbolique du lieu, à quelques centaines de mètres du château de Louis XIV, où il accueille, dès son élection, le président russe Vladimir Poutine pour un sommet bilatéral. Il renouvelle l’expérience, en organisant en janvier 2018 dans le palais des rois de France des rencontres avec les patrons des grandes entreprises multinationales. Et, à l’instar d’André Malraux à la Lanterne ou du général de Gaulle à Marly, qui avaient chacun trouvé un havre de paix aux deux extrémités du Grand Canal, non loin du grand château où la République, dans les années 1960, recevait ses partenaires diplomatiques, Emmanuel Macron s’est installé à la Lanterne. 

Mais la maison a, de nouveau, besoin de travaux : la piscine, qui a près de trente ans, commence à se fissurer, un ballon d’eau chaude a explosé, provoquant un important dégât des eaux. Le terrain de tennis ne serait pas au goût des occupants. Mais est-il possible de le changer ? Lorsque Michel Rocard l’avait fait construire, seul un article du Canard enchaîné en avait fait mention, sans provoquer de remous particulier dans l’opinion publique qui ne connaissait pas l’existence de cette résidence – l’historien Alain Decaux, alors ministre de la Francophonie dans le gouvernement Rocard, ne l’apprend que tardivement, en y étant invité par le Premier ministre. À l’heure où la vie présidentielle est scrutée, observée, analysée, commentée, dans les journaux, sur les réseaux sociaux, le président peut-il se permettre de faire rénover des installations sportives alors que les finances du pays sont au plus bas ? Le coût d’entretien de la Lanterne est estimé à 260 000 euros par an, salaires compris, en 2014. En 2015, une enveloppe de travaux de 330 000 euros a été inscrite au budget de l’État. L’opinion publique n’est plus la même qu’il y a trente ans, et ces informations ne contribuent pas à rendre les dirigeants populaires auprès des masses. 

Mais la Lanterne reste le dernier refuge présidentiel, celui où la discrétion et le secret continuent à régner. À la Lanterne, rien n’est impossible.

Extrait du livre de Fabien Oppermann, "Dans les châteaux de la République : le pouvoir à l’abri des regards", publié aux éditions Tallandier 

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