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© LOIC VENANCE / AFP
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Tout nouveau, tout beau

L'amour sur Instagram ? C'est de l'art !

Publié le 23 octobre 2019
Comment se fabrique l'esthétique des corps. Marie Martin revient sur le sujet des relations amoureuses sur Instagram.
Marie Martin
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Marie Martin n'est pas un pseudonyme. Passée par des études de lettres puis de droit, elle travaille aujourd'hui dans le milieu de l'informatique et du droit fiscal.  ...
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Comment se fabrique l'esthétique des corps. Marie Martin revient sur le sujet des relations amoureuses sur Instagram.

Mélissa et moi sortons un peu trop tard de soirée. Il n'y a pas encore de bus ou de métro. C'est l'aube, à une heure creuse, et je ne suis pas assez alerte pour nous trouver un moyen de transport. Je capitule.

Mélissa est absorbée par autre chose de toute façon. Elle a les yeux fixes et rivés sur son portable. Elle cherche assidûment (elle « stalke ») le beau mec qu'elle a croisé dans la soirée.

Mélissa est du genre canon. Vraiment canon. Elle a vingt-et-un ans, ni trop grande, ni petite. Elle est brune. Elle prend soin d'elle, fait attention à ce qu'elle mange, s'habille toujours bien. J'ai connu de grands moments de solitude auprès d'elle. Je deviens l'invisible. Ou juste la copine moche en fait.

Le mec qu'elle a croisé ce soir doit être l'ami d'un ami d'ami... Elle n'a aucune idée de son pseudo Facebook, Instagram, Twitter ou Snapchat... Encore moins de son nom. Mais elle est bien déterminée à le trouver, et fouille les réseaux des amis de ses amis. Elle cherche une photo dans laquelle se serait glissé au hasard ce jeune homme, en espérant qu'il soit tagué ou cité dans les commentaires. Sait-on jamais. Mélissa se transforme en détective des temps modernes.

« Sais-tu quelle chance j'ai de trouver un mec qui m'attire sans passer par les appli de drague ? » me demande-elle. Je sais que c'est de plus en plus rare. « C'est quasiment une rencontre à l'ancienne », selon elle. « On sort de moins en moins, aussi », lui dis-je. C'est vrai pour moi, mais pas pour elle.

Mélissa jubile. Elle pense avoir trouvé le compte Instagram de son bel inconnu. Son compte n'est pas privé, ce qui est assez rare et donc plutôt symptomatique de sa volonté à s'exposer. Son compte a les allures communes de ses contemporains : photos de voyages, photos semi-artistiques de soirée où des visages apparaissent flous, clichés de plats instagramables pris dans des lieux branchés. Quelques touches d'humour aussi.

Il a vingt ans à tout casser. Vu les photos qu'il poste de lui, on pourrait penser qu'il est en couple. Qui prend les photos ? Mélissa reprend sa casquette de détective et se met en quête de trouver s'il est célibataire, casé, ou prêt à craquer. Elle clique sur plusieurs comptes de filles qui sont abonnées au compte du jeune homme.

Le compte Instagram de Mélissa est encore plus canon qu'elle ne l'est au naturel. Photos sur la plage, couchers de soleil, tatouages, maquillage, ventre extrêmement plat, jeans 501 taille haute, nombrils, jambes interminables, maigreur exposée comme un slogan. Un slogan pour dire quoi ? Confondre être et avoir. Exposer un reflet amélioré de soi-même dans des lieux aseptisés où les guerres, les maladies et les soucis sont absents. Elle expose son rêve, apparemment devenu réalité, de posséder des choses, de beaux objets, un corps sain (donc mince) et de sortir dans les beaux endroits. Il y a comme une esthétique particulière qu'on retrouve chez beaucoup de jeunes filles et de jeunes hommes.

Tout le monde tend à être pareil sur Instagram. Les coins branchés du monde entier tendent à tous se ressembler, dans une tendance à la « brooklynisation », comme le dit Jean-Laurent Cassely (dans son livre No fake, aux éditions Arkhé). Instagram fait partie de la culture populaire, car cette application est accessible et distrayante. Depuis longtemps la culture populaire est tournée vers la consommation. Le beau, l'attrait et la convoitise sont depuis longtemps des moyens de nous faire consommer. Car Instagram, avec ses filtres et son algorithme qui cible les contenus qui pourraient nous plaire ou nous choquer, fait naître en nous un sentiment particulier d’esthétisme.

La jeunesse actuelle post hipster continue dans la lignée de l'apolitisme et se borne à une culture consumériste. C'est le monde tourné vers son nombril. Une remarque toutefois pour le flagrant esthétisme de la prise de conscience climatique d'une partie de nos adolescents. L’eco-anxiété, nouvelle névrose, est instagramable.

Ce n’est pas la création de complexes ou de standards diminuants pour les femmes, et même pour les hommes, qui est nouveau. C’est la violence de son accessibilité. Ces images de maigreur, de corps féminins quasiment évanescents, ou bien exagérés (taille hyper fine mais fesses de Vénus stéatopyge), de vacances, de fringues hyper chers, nous y avons accès tout le temps, à portée de main dans nos smartphones. Ces standards ne sont plus cantonnés à la publicité, aux films ou aux magazines. Ces standards sont dans nos poches, accessibles à tout moment. Selon une étude publiée par l'agence Santé Publique France, en moyenne, entre 2006 et 2015, le temps quotidien passé devant un écran a augmenté de près de 30 minutes chez les enfants de 6-10 ans, d’1h15 chez les enfants de 11-14 ans et de près de 2h chez les 15-17 ans. Toujours selon cette l'étude, en 2017, près d'une adolescente sur 5 est touchée par la maigreur.

Instagram est une méthode de communication en miroir, mais aussi une nouvelle méthode de consommer : on parle d'un monde d'inflluenceurs. Ces personnes qui présentent via leurs réseaux un style de vie en conseillant des achats, un style vestimentaire, les lieux branchés où se prendre en selfie.

À force de véhiculer tant d'images, Instagram devient le précurseur de ce qui sera beau demain. Les chaussures étranges qui nous répugnent l’œil aujourd'hui deviendront tendances et belles à force de les avoir vues et revues. Car Instagram tape dans notre imaginaire, peuple nos têtes d'images et guident l'utilisateur régulier vers ce qu'il consommera demain.

Actuellement, la consommation est fortement tournée vers la chirurgie esthétique. C’est ce qui change ces dernières années. Le standard de beauté et les méthodes pour y arriver changent. La chirurgie esthétique semble plus accessible, plus banale. Certains passent sous le bistouri en vue de ressembler à leurs selfies avec filtres. Mélissa est obsédée par la netteté et l'épaisseur de ses sourcils. Elle se fait poser des extensions de cils tous les quatre mois. Elle envisage déjà une chirurgie plastique des seins (pour qu'ils ne tombent pas), et des pommettes (car elle ne sont pas assez saillantes et elle a une bouille de bébé joufflu quand elle n'a pas de maquillage). Elle pense aussi que les injections sont banales et rendent les lèvres plus belles.

Si le credo des jeunes est aujourd'hui « Fake it 'till you make it » (simule jusqu'à ce que ce soit vrai), crédo éminemment consumériste, je leur conseillerai de reprendre cette phrase de Jackson Pollock : « Fais n'importe quoi, à condition que ce soit de l'art ». Nous attendons avec impatience de voir l'art qui ressortira de cette jeunesse qui s’empiffre de réseaux sociaux. Certains considèrent déjà leur profil Instagram comme de l'art. Leur contenu devient art dès lors qu'il s'humanise, fais appel à l'humain qui est en nous, et non pas uniquement à la carte de crédit ou au caddie. Certains artistes se servent de leur compte Instagram comme d'une vitrine (voir le superbe compte de Callum McCormack : @yamesphoto). Et certains utilisent les codes d'Instagram et deviennent des artistes (je vous conseille le compte de @lisabouteldja).

Au final, Mélissa n'a pas réussi à capter l'attention de son mystérieux inconnu. Elle a compris qu'il avait une petite amie qui cherche à être influenceuse sur les réseaux sociaux. Cette jeune femme expose des photos parfaites de leur couple sportif, lisse, sans anicroche. Elle met en avant tout ce qu'elle consomme et tente d'attirer les marques à lui proposer un partenariat. Quant à moi, j'ai eu un rendez-vous avec un inconnu qui m'avait donné son numéro dans la rue. Ça n'a rien donné, mais j'ai eu le sourire pendant trois jours.

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