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Indignez-vous… en permanence ! Stéphane Hessel et Twitter ont-il étranglé la démocratie ?

Publié le 22 juin 2019
L'indignation est une posture généralisée dans le champ politique moderne depuis qu'elle a été mise sur un piédestal par Stéphane Hessel.
Eric Deschavanne
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Eric Deschavanne est professeur de philosophie.A 48 ans, il est actuellement membre du Conseil d’analyse de la société et chargé de cours à l’université Paris IV et a récemment publié Le deuxièmehumanisme – Introduction à la pensée de Luc Ferry (Germina...
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Gilles-William Goldnadel
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Gilles-William Goldnadel est un avocat pénaliste aux prises de position contestataires, président fondateur d'Avocats sans frontières. Il fut le défenseur des accusés dans les affaires Sentier I et Sentier II, ainsi que dans l'Angolagate. Il est...
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L'indignation est une posture généralisée dans le champ politique moderne depuis qu'elle a été mise sur un piédestal par Stéphane Hessel.

Atlantico : En quoi cette forme d'expression est-elle devenue aujourd'hui autoritaire, au point d'empêcher toute remise en question et toute critique adverse ?

Eric Deschavanne : L'indignation en tant que telle n'est évidemment pas un phénomène nouveau. L'indignation est une colère qui naît du sentiment d'injustice, du fait qu'un principe moral a été transgressé. C'est en effet le propre de l'homme, parce qu'il est un être moral, de pouvoir s'indigner. L'impassibilité à cet égard, l'absence de capacité d'indignation, peut passer pour de l'insensibilité ou de l'indifférence égotiste. 

La nouveauté consiste dans l'empire de l'indignation, conquis, grâce aux médias de masse puis, surtout, aux réseaux sociaux, aux dépens de l'analyse et de la capacité de débattre. L'indignation, en effet, est une passion démocratique : elle est accessible à tous, indépendamment du niveau d'intelligence et de culture, et place chaque individu, à égalité avec tous les autres, en situation de juger tout le monde et toutes choses. Sans l'analyse et la réflexion, malheureusement, l'indignation conduit à l'aveuglement, on juge avant de savoir ou sans chercher à savoir, à l'intolérance, on juge les autres plutôt que soi-même, à l'inquisition, les propos, faits et gestes de chacun sont décryptés à l'aune exclusive de la morale, ainsi bien entendu qu'à la censure et à l'imposition (ou tentative d'imposition) d'un ordre moral : on ne débat pas avec le diable !

Gilles-William Goldnadel : En réalité, j'avais pressenti cela dès la parution du livre de Stéphane puisque j'avais écrit un « contre-livre » qui s'appelait Le vieil homme m'indigne. Dans ce dernier, je pense avoir montré que le succès planétaire de ce que j'ai appelé le « non-livre » de Stéphane Hessel s'expliquait précisément par son absence de toute idée. Ce livre correspond à peu près à l'antimatière en physique et c'est bien parce qu'il était dénué d'idées et rempli d'émotions qu'il a eu ce succès-là. Mais cette explication aurait été insuffisante si l'émotion qui était véhiculée par le brûlot hesselien ne s'appuyait pas sur l'idéologie dominante du moment que l'on peut caractériser, pour faire bref, par la non-pensée islamo-gauchiste, appuyée très largement par la non-pensée pseudo-antiraciste. Cette idéologie dominante est encore largement à la manœuvre aujourd'hui dans la dictature de l'émotion. L'indignation, c'est de l'émotion décrétée et sécrétée : voilà comment on peut caractériser cette dictature de l'indignation et de l'émotion.

Cette indignation n'est-elle pas à l'origine d'une impuissance politique, notamment des partis traditionnels (PS, LR) qui ne peuvent plus modifier leurs positions après s'être indigné ? Leur défaite peut-elle s'expliquer par l'impossibilité de se transformer qui vient de cette posture ?

Eric Deschavanne : Les partis traditionnels sont pour une part victimes de cet impérialisme de l'indignation morale, qui coïncide avec le déclin des idéologies. L'idéologie était doublement médiatrice : elle constituait un discours rationnel, certes stéréotypé, mais dont la fonction était de lier la morale (une certaine idée de la justice) et la connaissance (un récit historique, une analyse de la société); elle permettait ainsi d'unir dans la durée les électeurs, les militants et les dirigeants d'un parti. Le déclin des grandes idéologies modernes laisse toute la place aux intérêts et aux passions. Les nouvelles forces politiques, beaucoup moins stables et durables que les partis traditionnels, expriment toujours des intérêts sociaux mais se recomposent sur la base de la personnalisation et du moralisme. 

La teneur idéologique de l'affrontement des progressistes et des populistes est faible. La qualité des analyses et du débat politiques est encore plus faible. On assiste à un choc des indignations, qui exprime de manière à peine dissimulée des phénomènes de haine et de mépris de classe. Les uns s'indignent contre la "haine" des populistes (et de la "populace" qui vote pour eux); les autres contre le "trahison" et "l'arrogance" des élites. Le simplisme de l'indignation a pour vertu de reconstituer un facteur d'unité, le combat contre le Mal ne tolérant pas la division interne. Les partis traditionnels étaient traversés par des clivages idéologiques et des querelles d'experts. Bien qu'ils soient devenus avant tout  des machines électorales, ils conservaient un peu de vie intellectuelle. La REM n'a en revanche aucune idéologie : c'est ce qui garantit à la fois son unité au présent et son absence d'avenir.

Gilles-William Goldnadel : Ce faisant, il faut bien reconnaître aussi que cette dictature de l'indignation s'appuie très largement, et c'est un peu l'objet de mon ouvrage Névrose médiatique, sur le nouveau médium que sont les réseaux électroniques. C'est ce que j'appelle le phénomène de « foule déchaînée », puisque les individus isolés dans leur coin mais réunis en réseaux électroniques réactifs, sécrètent infiniment plus d'émotions indignées que d'idées. Dans ce cadre médiatique dictatorial comme une foule et émotif comme une foule, où l'on est davantage dans la croyance que dans la pensée, les politiques sont évidemment sous le joug de cette non-pensée émotionnelle, additionné au fait qu'ils sont soumis chaque jour durant à un feu de sondages qui fait qu'ils ne peuvent pas prendre le recul nécessaire pour ne pas réagir à l'indignation. C'est dans ce cadre à la fois médiatique et idéologique que tous les hommes politiques sont aujourd'hui prisonniers, et pour aller plus loin, j'ai été sévère évidemment et je le demeure et ne le regrette pas, à l'égard d'Hessel et de ses émules, mais il faut reconnaître que, dans le cadre de l'information qui succède et chasse la précédente information, nous sommes tous des indignés. Il faut tout de même voir ce que nous sommes devenus. De ce point de vue-là, nous sommes pas prêts de sortir de ce système-là.

La question écologique est aujourd'hui un motif d'indignation fort. Est-ce selon vous le signe qu'on a dépassé le stade de la connaissance et qu'on est passé à un stade de la croyance irrationnelle sur ces questions là ?

Eric Deschavanne : L'écologie est une véritable idéologie, qui peut associer des discours rationnels (scientifiques et philosophiques), des peurs irrationnelles et des indignations : ce pourrait être une martingale politique si les "Verts", venus pour la plupart de l'extrême-gauche, n'étaient pas débiles politiquement. Il n'est cependant pas impossible que l'écologie permette de recomposer la gauche : avec le multiculturalisme, l'écologie est en effet le seul élément de programme commun à toutes les forces qui s'en réclament.

Gilles-William Goldnadel : Tous ceux qui se permettent d'ériger en doute les informations qui sont données sur le climat, pas seulement sur le phénomène du réchauffement climatique mais sur la part de l'homme et les manières de pouvoir y résister, sont traités de révisionnistes. On remarque au passage que le mot « révisionniste » est un mot dérivé de la Shoah et de sa contestation pour montrer qu'on est au plus haut degré de l'indignation émotionnelle et médiatique. Si aujourd'hui, le domaine privilégié de l'indignation encolérée et excommuniant est l'écologie, je l'explique principalement par le fait que la pensée gauchisante dominante médiatiquement a été décrédibilisée fortement non seulement sur le terrain économique, au regard du désastre des économies collectivistes, mais également sur le terrain du pseudo-antiracisme, au regard des dégâts qui ont été commis par l'islamisme (alors même que lorsqu'on critiquait l'islamisme il y a quelques années on était immédiatement taxé de raciste), cette pensée-là qui est toujours en mouvement a envahi aujourd'hui non seulement le terrain écologique mais aussi celui du nouveau féminisme pour continuer à dominer le débat en excommuniant et en utilisant l'indignation émotionnelle. C'est ce qui explique principalement aujourd'hui l'investigation de ce champ.

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Commentaires (11)
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Alain Proviste
- 24/06/2019 - 10:54
MEFIANCE
De toute façon il est toujours suspect qu'on essaye de faire appel à nos émotions plutôt qu'à notre raison. Ça sent la manipulation et la gauche y excelle.
Guy Bernard
- 23/06/2019 - 08:50
mutation.
s'indigner est une attitude et sa premiere composante est cognitive et non affective comme en France.
Toute l’économie actuelle, qui était monopolisée par des keynésiens manipulateurs se transfère au profit de comportementalistes.
notre journal ferait bien de s’intéresser à cette mutation.
Guy Bernard
- 23/06/2019 - 07:47
un choix leibnitzien s'impose
une gouvernance quelle qu'elle soit a des impératifs de gestion (1 + 1 = 2) mais est aussi soumise à des dilemmes (on peut opter pour a ou b) ; or, en France, tout est "géré" par l'Etat avec comme priorité son intérêt propre, et des choix d'énarques en fonction de leur carrière, par exemple.
un choix leibnitzien s'impose entre ce qui relève de la gestion (impersonnelle) et ce qui relève du dilemme (qui peut faire l'objet d'un vote démocratique).
c'est plus ou moins le choix de la Suisse, avec des limites comme le prouve la manipulation des votations à Genève.