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Résilience

Faut-il se résoudre à une situation à l’israélienne alors que le Sahel tend à devenir un nouvel Afghanistan ?

Publié le 21 mai 2019
Alors que 28 soldats nigériens ont été tués à la frontière malienne, les 4000 soldats français du dispositif Barkhane semblent impuissants à contrôler la vaste étendue du Sahel. Une incapacité consécutive d'une nouvelle doctrine française de gestion des conflits, plus proche de la politique israélienne qu'américaine.
Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique auprès des forces françaises en...
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Emmanuel Dupuy est président de l'IPSE (Institut Prospective et Sécurité en Europe). Spécialiste des questions de sécurité européenne et de relations internationales, il a notamment été conseiller politique auprès des forces françaises en...
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Alors que 28 soldats nigériens ont été tués à la frontière malienne, les 4000 soldats français du dispositif Barkhane semblent impuissants à contrôler la vaste étendue du Sahel. Une incapacité consécutive d'une nouvelle doctrine française de gestion des conflits, plus proche de la politique israélienne qu'américaine.

Atlantico : Alors que l'opération Barkhane parait enlisée, le faible nombre de troupes françaises impliquées (moins de 5000) et l'étendue de la zone à couvrir (la taille de l'Europe) semble montrer que la doctrine française n'est pas d'occuper le terrain ni de rechercher une hypothétique "victoire décisive". Quelle est la stratégie française de gestion du conflit au Sahel ?

Emmanuel Dupuy : Pour décrypter l’évolution du concept d’emploi des forces armées françaises, il s’agit d’abord de rappeler le cadre géographique et chronologique que sous-tend votre question. 

L’attaque contre les militaires nigériens à Tongo-Tongo dans la région de Tillabéry à l’ouest du Niger, qui a couté la vie à 28 d’entre-eux, le 13 mai dernier, advient précisément là où une précédente embuscade, en octobre 2017 avait causé la mort de quatre militaires américains engagés imprudemment dans une zone - située à la frontière avec le Niger et le Burkina-Faso (dite des «  trois frontières » - devenue le refuge des Groupes armés terroristes (GAT), grâce à la porosité des frontières et un relatif « reflux » des autorités et services publics dans des régions éloignées des centres administratifs et décisionnels. La présence de la forêt Foulsaré (à la frontière,  entre le Mali et le Burkina-Faso) offre la même capacité « d’enkystement » et d’enracinement (parfois avec des complicités locales)  pour les groupes armés terroristes, notamment ceux liées à l’EI - tels que Ansarul Islam - que la forêt de Sambissa, mitoyenne du Nigéria et du Cameroun pour Boko Haram. D’où le changement de stratégie militaire opéré par Barkhane - sur le modèle de celui mis en place au niveau de la Force multinationale mixte (MNJTF, réunissant les forces armées du Benin, Niger, Cameroun, Nigéria et du Tchad)  et ce, depuis la première opération dans la zone en avril 2017, qui vit la mort du chef d’Ansarul Islam, Ibrahim Malam Dicko.

Cela permet ainsi de rappeler que la France n’est pas la seule engagée dans cette guerre complexe contre un ennemi volatil, motivé, bien équipé et très entraîné, hyper-mobile et qui conserve toutes ses capacités opérationnelles, bien que la France ait déjà mis hors d’état de nuire près de 600 combattants depuis 2013 (dont 200, l’année dernière) issus des groupes armées terroristes éparpillés sur une superficie de plus de 5 millions de Km2.  Rappelons que ces frontières mesurent quelque 4 000 km d’est en ouest, et que la superficie de la zone considérée représente 7 fois le territoire de l’Union Européenne !

L’attaque advenue au Niger, n’est qu’une parmi tant d’autres, qui hélas gagnent en amplitude et en régularité. Trois jours plus tard, ce sont quatre militaires des Forces armées maliennes (FAMa) qui étaient attaqués à Diakera, dans la région de Diafarabé, près de Mopti. 

Bien que les deux attaques, émanant de l’EIGS (Etat islamique dans le Grand Sahara, organisation crée en mai 2015 et dirigée par Adnane Abdou Walid-Sahraoui) au Niger et du GSIM (Groupe pour le soutien à l’islam et aux Musulmans, dirigé par Iyad Ag Ghali) au Mali, répondent à des agendas différents et motivations terroristes divergentes, ils sont pourtant indéniablement imbriqués. Cela explique, en premier lieu, le sentiment d’enlisement et de « relativité »  de la victoire que vous évoquiez. Sur ce dernier point, il convient de rappeler que, contrairement au Levant, en Afghanistan ou encore en Libye, l’Etat Islamique et Al Qaeda jouent parfois de concert contre les forces armées en présence. Bien que numériquement nombreuse (Barkhane et ses 4500 hommes, la MINUSMA et ses 12 000 hommes, les forces armées des pays sahélo-saharien et leurs « supplétifs », issus du Mouvement pour le Salut de l’Azawad  - MSA - et du groupe d’autodéfense touareg imghad et alliés - GATIA - sans oublier l’hypothétique Force conjointe du G5-Sahel, qui devrait réunir près de 5000 soldats venus de Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et du Burkina-Faso), les forces armées constituent des cibles dès qu’elles sortent de leurs camps et casernes. Pire, les attaques récurrentes contre les camp de la MINUSA, à l’instar de celle du 3 avril dernier, à Kidal, ou encore l’attentat suicide qui a visé le QG de la Force conjointe du G5-Sahel, en juin dernier, à Sévaré, démontrent que, par le biais de complicités internes, les terroristes visent désormais les forces de sécurité internationale, régionale et nationale, au sein même de leur « refuge ». 

Or, c’est précisément moins l’évocation d'un dispositif français  « enlisé » qu’il convient d’évoquer, mais davantage celui d’un cadre d’emploi, vu que les forces armées françaises sont désormais plus éparpillées à travers l’ensemble du Mali (et plus seulement au Nord du fleuve Niger) et que ses dernières vont désormais systématiquement au contact des groupes armées. 

Outre leurs bases de Bamako, de Gao, de Tombouctou, de Tessalit et d’Ansongo, les militaires français de l’opération Barkhane sont d’ailleurs désormais installés - pour une centaine d’entre eux - dans la région centrale du Mali, au Gourma, près de la ville de Gossi. Il s’agit, dans ce cas de figure précis, de prendre en compte l’émergence d’un autre front : celui de la recrudescence des heurts intercommunautaires entre agriculteurs sédentarisés d’ethnie dogon et pasteurs nomades peuls qui ont fait, dans les derniers mois, plusieurs centaines de victimes. Pour rappel, l’ONU a recensé 58 attaques ayant causé la mort de plus de 500 personnes, en 2018.

Ainsi, la France, loin d’être enlisée, a été obligé, de ce fait, de se redéployer ; d’autant que nos forces militaires sont engagées plus cinétiquement parlant - en parallèle - dans le Nord, dans le centre et dans la région des trois frontières (Burkina-Faso, Mali et Niger) au sein d’actions mixtes avec le MSA et le GATIA et les Forces armées maliennes (FAMa). 

Bref, ces attaques récentes qui ont endeuillé les forces armées maliennes et nigériennes, révèlent, en fait, l’évolution des techniques d’harcèlement et d’attaque - caractérisée par davantage de combats frontaux émanant de ces groupes terroristes, soucieux d’étendre leur rayon d’action du septentrion malien et nigérien vers le Golfe de Guinée. Cet élargissement du «  théâtre des opérations »  des GAT s’inscrit pour Barkhane, également, dans une volonté manifeste de re-déployement vers le Sud et le centre du Mali En effet, les terroristes sont harcelés tant par les forces françaises de l’opération Barkhane, que par les forces armées nigériennes, burkinabaises et maliennes - ainsi que leurs « partenaires »  issus du Mouvement pour le Salut de l’Azawad (MSA) et du groupe d’autodéfense touareg imghad et alliés (GATIA) dans la région de Menaka et dans celle de la nouvelle région administrative de Taoudenit, créé en 2016. 

D’ailleurs, les GAT, se jouant des frontières administratives, le dispositif français engagé dans des actions mixtes avec les groupes armés cités précédemment semble les avoir poussé dans une nouvelle stratégie, les obligeant à aller plus souvent au contact avec les forces militaires présentes. Il en résulte, hélas, un lourd bilan pour ces dernières, encore insuffisamment coordonnées et manquant cruellement de matériel. Sans doute, le retard pris dans la "génération de force" de la Force conjointe du G5-Sahel, pourtant officiellement crée en juillet 2017, mais qui doit toujours fonctionner avec un décaissement effectif ne dépassant guère 10% des sommes promises à sa création et, alors que 25% est en cours de déblocage (413 millions d’euros) y est sans doute pour quelque chose ! 

Rajoutons à cela que le massacre d’Ogossagou, qui a couté la vie à 134 personnes, en mars dernier, aura été non seulement traumatisante pour les Maliens mais aura aussi eu comme conséquence collatérale, une purge au sein des forces armées maliennes, accusés de laxisme, voire pour certains de complicités. En outre, le limogeage du Chef d’état-major malien, après Ogossagou, le général M’Bemba Moussa Keita, ainsi que celui du Chef d’état-major burkinais, le colonel-major Oumarou Sadou, en, janvier dernier, tout comme le remplacement de celui des forces armées nigériennes - FAN - avec le départ à la retraite du général Ahmed Mohamed qui l’avait précédé, rappelle  que la gouvernance au sein des forces armées pose un problème de continuum et de suivi des dossiers…

Il en va de même, quand certains pays, à l’instar de la Mauritanie, semblent décidés à ré-ouvrir des canaux de communication avec les terroristes. Ainsi, le Burkina-Faso et le Niger semble également y songer, face à la recrudescence des attaques et des prises d'otages. En découle, l’envoi, à Tongo Tongo, il y a deux semaines,  du « missi dominici » Oumarou Roua, conseiller à la Primature nigérienne, parti négocier la libération d’un humanitaire allemand, kidnappé, dans la région d’Ayorou, en avril 2018. Cette opération qui, a, hélas, mal tournée, eu égard à la disparition de ce dernier, vient confirmer que tous les états du G5-Sahel ne sont pas harmonisés dans leurs réponses au terrorisme qui frappe désormais l’ensemble de leur territoires, à l’exception de la Mauritanie, épargné par les attentats depuis une dizaine d’années.

L’attaque de Tongo Tongo au Niger, que vous évoquez, était également vraisemblablement liée à l’attaque contre la prison de haute sécurité de Koutoukalé (située à 45 km de Niamey). Toutes deux ont été revendiquées par l’EIGS (Etat Islamique dans le Grand Sahara, dirigé par Adnane Abdou Walid-Sahraoui). Il faut sans doute y voir aussi la volonté de l’EIGS de libérer certains détenus terroristes islamistes, mettant ainsi en exergue, un autre facteur explicatif de la difficulté à courir vers une hypothétique victoire : celui de l’affaiblissement numérique et de facto le recrutement de nouvelles troupes et la nécessité de libérer ceux arrêtés. Ces groupes terroristes, à force d’être combattus plus systématiquement par les 30 000 hommes présents au Sahel (à travers l’opération française Barkhane,  la Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations-Unies pour la stabilisation au Mali - Minusma - et ses 12 000 hommes -, les opérations d’entrainement européennes - EUTM-Mali / EUCAP Sahel-Niger - , les forces armées des pays concernés, notamment ceux du G5-Sahel - Mauritanie, Mali, Niger, Tchad et Burkina-Faso) ne cessent de se morceler en katibas en quête d’autonomie opérationnelle. Ces groupes terroristes ne cumulent guère plus de 1000/2000 hommes, du reste. C’est donc moins le nombre de soldats qu’ils trouveront en face qui permettra de « l’emporter », mais bien une capacité d’adaptation et de mutation rapide de celles-ci. De ce point de vue, une adaptation à cette menace asymétrique passe, par un recours plus fréquent aux forces spéciales, à l’instar des opérations récentes menées par Barkhane et celles engageant ses partenaires sahélo-saharien -  à l’instar de l’opération « Otapuanu » (Foudre) menée dans le centre-est et l'est du Burkina-Faso ayant abouti à la neutralisation de 200 terroristes.

Cette doctrine d'un engagement limité, différente de celle de l'opération Serval au Mali, constitue-t-elle une nouveauté pour la France ? 

L’Opération Barkhane (initialement composé de 3100 hommes, puis, désormais de 4500), qui a succédé à Serval (11 janvier 2013-1er août 2014), constitue un tournant stratégique dans la lutte contre le terrorisme, car elle s’inscrit dans une logique de régionalisation pour contrer un ennemi qui s’affranchit sans difficulté des frontières ; lesquelles ne sauraient d'ailleurs s’inscrire dans une logique de Ligne Maginot ! L’enjeu réside ainsi dans la transformation d’une opération militaire frontale de contre-terrorisme au Mali à celle, nettement plus « globale » , de lutte contre la résilience terroriste résiduelle dans la région sahélo-saharienne. Fondée sur un partenariat avec les forces armées des pays partenaires du G5 Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad), Barkhane s’appuie aussi avec succès sur une démarche d’approche globale (à travers le Projet d’appui à la coopération transfrontalière au Sahel - Acts - placé sous l’égide de la Direction de la Coopération de Sécurité et de Défense - DCSD du ministère des Affaires étrangères) qui incarne un indispensable continuum entre sécurité et développement.

Aucun de ces engagements sur le terrain, même s’ils témoignent d’un très haut niveau de maîtrise opérationnelle, ne s’effectue en l’absence de risque. Si ce risque peut être variable en fonction du théâtre, nos militaires restent toujours exposés. Pour mémoire, 27 militaires français ont été tués au combat dans le cadre des opérations Serval et Barkhane. Une soixantaine de militaires sont revenus blessés, physiquement et psychologiquement, du Mali ; il convient en outre de saluer le sacrifice des hommes de l’ombre (notamment ceux venant du Commandement des Opérations Spéciales - OCS - et ceux du Service action de la DGSE en Libye, en 2016, à Benghazi dans le cadre de la lutte contre Daesh, ou en Somalie, à l’occasion de la tentative de libération de Denis Allex en janvier 2013), une réalité tactico-opérationnelle avec laquelle il faut compter.

La doctrine française en matière d’Opex consiste à «  entrer en premier »  sur un théâtre donné pour y résoudre une crise sur court préavis : ce que permet en Afrique le pré-positionnement de nos forces, puis à passer rapidement (en seulement trois ans pour nos dernières Opex) le relais aux forces de stabilisation onusiennes (Minusma au Mali), aux missions européennes de formation, entraînement et équipement des forces locales (EUTM-Mali & EUCAP - Niger-Sahel), et à l’avenir, aux Forces régionales de réaction rapide qui se mettent en place, telle que celle de l’Union Africaine (Caric - Capacité africaine de réponse immédiate aux crises - née d’une fragile gestation entre 2014 et 2016).

Pour rappel, c’est bien à la demande malienne, que la France décide d’intervenir, le 11 janvier 2013, sur la foi de renseignements émanant de nos partenaires maliens et d’observations satellitaires, pour arrêter une colonne de près de 600 véhicules de rebelles (MNLA), mêlée à des narco-djihadistes (AQMI, Mujao, Ansar Dine) menaçant de traverser le fleuve Niger en profitant du délitement d’une armée malienne putschiste et incapable de récupérer la partie septentrionale du pays.

En sortant de leurs refuges urbains (Gao, Tombouctou, Kidal, Menaka) et en donnant l’impression qu’ils souhaitaient livrer combat dans la partie encore sous contrôle malien, au Sud de Mopti, et soit se diriger sur Bamako, soit se disperser dans les pays voisins accessibles à travers les axes de communications qui bifurquent vers le Niger, le Burkina-Faso, la Cote d’Ivoire et la Mauritanie, les mouvements terroristes rebelles avaient créé - en 2013 - une situation militaire imposant une opération de contre-terrorisme frontale, ponctuelle mais décisive. Quatre ans plus tard, les terroristes n’ont pas été vaincus, malgré d’indéniables réussites. Pire, les chefs terroristes, présentés comme décédés, réapparaissent, à l’instar du prédicateur peul, Amadou Koufa, commandant de la katiba Macina / Front de libération du Macina (FLM) : c’est, ce dernier, qui a revendiqué l’attaque - pour le compte du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) contre le camp de Dioura, qui a causé la mort de 30 soldats maliens, le 17 mars dernier.

Face des effectifs de “djihadistes” estimés à guère plus de 3 000 à 5 000 hommes - dont 300 à 500 repoussés dès les premiers jours des combats, dans leurs derniers retranchements dans le Massif des Ifoghas -, près de 1 000 auraient ainsi été éliminés, et quelque 400 faits prisonniers, dans les premiers jours de l’opération Serval, en janvier 2013.

Bref, après la dissolution du dispositif Serval, les 25-26 mai 2014 à Bamako et Gao et sa « mutation » en Barkhane, dispositif transfrontalier de lutte contre le terrorisme, le plus compliqué reste néanmoins à accomplir : transformer une opération militaire frontale de contre-terrorisme au Mali en celle, plus globale, d’une lutte contre la résilience des groupes terroristes dans l’ensemble de la région sahélo-saharienne, de l’Ouest de la Mauritanie à l’est/ nord-est du Tchad, et englobant les septentrions malien, nigérien, burkinabé ainsi que les confins sud algérien, tunisien et libyen.

Toutefois, les attaques qui ont émaillé depuis 2015 - à l’instar de celles perpétrées contre la Minusma à Kidal et Tombouctou, contre les hôtels Radisson Blu à Bamako et Splendid à Ouagadougou, jusqu’à Grand-Bassam en Côte d’Ivoire ou encore à travers la prise en otage des deux touristes français dans le Parc de la Pendjari,  à l’extrême Nord du Bénin, montrent que ce que perd en concentration la mouvance djihadiste, démantelée dans son organisation collective, est compensé par une extension géographique de ses actions ponctuelles, et que, de facto, nos forces armées ne peuvent entièrement s’en tenir à ce “cantonnement” septentrional sahélo-saharien entre les 20ème et 12ème parallèles Nord.

En quoi cette politique se rapproche-t-elle de la doctrine israélienne de lutte contre le terrorisme ?

La comparaison avec la doctrine israélienne de contre-insurrection peut s’avérer, en effet, tentante, eu égard à la relative efficacité de cette dernière, notamment dans sa lutte conjointe avec les forces de sécurité égyptienne, dans le Sinaï et dans la bande de Gaza, face au mouvement Ansar Fait al-Maqdis, ayant prêté allégeance à Daesh. J’aurai néanmoins tendance à la questionner, voire à la minorer. Premièrement, le rayon d’action des forces de sécurité israéliennes (Forces armées - Tsahal - et forces de sécurité intérieure, Shin Bet) est avant tout urbain et inter-dépendant dans ses missions de contre-terrorisme. L’engagement des forces françaises et locales, notamment au sein de Barkhane et du G5-Sahel est nettement plus « segmenté » et impliquent des forces initialement dédiés à des opérations militaires. Cela ne veut pas dire, que les forces spéciales ou celles issues des services de renseignement ne soient actives. Elles le sont d’ailleurs très activement, depuis le début, notamment dans le cadre de la libération des otages occidentaux, dont sept Français détenus entre 2013 et 2017 (sachant que la travailleuse humanitaire française Sophie Pétronin est toujours détenue quelque part au Mali, depuis son enlèvement à Gao, en décembre 2016) ! Cependant, la nature du terrain (désertique, montagneux, rocailleux) différencie sensiblement notre action militaire, par nature cinétique : nous chassons et poursuivons les terroristes dans des zones difficiles d’accès.

Peut-être faudrait-il néanmoins se préparer, à une autre forme d’engagement contre-terroriste, eu égard à l’hybridation terroriste dans des zones plus densément peuplées, au sud de la bande sahélo-saharienne, «  ciblant » les métropoles du Golfe de Guinée (Dakar, Abidjan, Lomé, Cotonou…) et impliquant un « discernement »  plus complexe entre groupes armés, dont la motivation n’est plus exclusivement liée à une radicalisation religieuse de nature djihadiste. C’est particulièrement vrai, compte-tenu des violences intercommunautaires au Mali, qui ne visent pas explicitement les intérêts occidentaux, mais n’en remettent pas moins en cause la souveraineté et sécurité des pays impactés. Le débat sur la légitimité de cet engagement a été posé, quoique, vite évacué, quant au soutien opérationnel des forces françaises de Barkhane contre le mouvement de rébellion de l’Union des Forces de la Résistance (UFR) au Tchad, en février dernier, dont le lien avec le terrorisme international est loin de faire l’unanimité. 

Du reste, le recours annoncé, sur une modalité plus fréquente et plus systématique, aux drones armés, comme la ministre de la Défense, Florence Parly l’a laissé entendre, encore très récemment, nous rapprocherait, de jure, d’un emploi plus proche de la doctrine anti-terroriste américaine. L’évolution vers une privatisation de la sécurité dans la bande sahélienne-saharienne, largement imputable aux Etats-Unis, trouve, ici, une résonance partculière à votre question. Elle a, du reste, déjà été largement pratiquée en Irak, à partir de 2009, tout comme en Afghanistan, à partir de 2011. Pour autant, les récentes révélations quant aux ambitions des entreprises de services de sécurité et de défense (ESSD) chinoises pourrait également constituer un « cheval de Troie » de l’influence chinoise dans la région du Sahel. Nous aurions tort de l’évacuer d’un revers de main.

C’est le cas, notamment de la société Frontier Services Group - FSG - propriété pour 25% de son capital par la CITIC Bank de Hong Kong - mais ouvertement liée financièrement avec la société militaire privée américaine d’Erik Pince (ex-Blackwater devenu Academi). Le fondateur de la Société militaire privée (SMP) américaine se montre, d’ailleurs, insistant à convaincre le président Donald Trump de « confier » à ses contractors, certaines missions, jusqu’ici l’apanage légitime de la puissance régalienne américaine, qui cherche à réaffirmer sa présence militaire sur le continent africain, tilt en cherchant à éviter que l’opinion américaine ait à se poser la question de la légitimité des décès de soldats américains sur le sol africain. 

Il en résulte que le Commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM, crée en 2008) compte plusieurs milliers hommes répartis sur 35 pays dont plusieurs centaines au Niger, où la future base d’Agadez est déjà le complexe logistique le plus onéreux pour Washington (250 millions de dollars ayant été nécessaire à sa construction). Cela s'impactera inévitablement sur les modalités d’actions militaires au Sahel.

Par ailleurs, la présence de forces européennes, à l’instar des quelque 1000 soldats de la Bundeswehr au sein de la MINUSMA  constitue un engagement « opérationnel » marquant une évolution notable du concept d’emploi des forces armées allemande (limité par la Loi fondamentale de 1949, mais désormais assumé par la nouvelle doctrine allemande d’emploi de la force armée datant de 2016) a été conforté par la visite, il ya quelques semaines de la Chancelière allemande au Mali, au Niger et au Burkina-Faso. Il en va de même, de la promesse italienne faite par le président du Conseil italien, Giuseppe Conte, au président nigérien, Mahamadou Issoufou d’envoyer près de 500 soldats italiens au Niger, qui confirme que l’inter-opérabilité et la convergence dans la doctrine militaire européenne sur le continent africain figurera en bonne place parmi toutes les priorités sécuritaires débattues à l’occasion du scrutin européen des 23 au 26 mai prochains. Sans oublier, que les forces périphériques à l’UE, engagés au sein de la MINUSMA et au sein de EUTM-M, à l'instar du contingent albanais, serbe, monténégrin, géorgien et moldave, ramène, inexorablement vers un « agenda »  otanien, décliné sur le continent africain.

C’est d’ailleurs, peut-être ainsi du côté de la Grande-Bretagne qu’il faut se tourner pour trouver des convergences opérationnelles, mises en pratique sur le sol africain. La Force expéditionnaire interarmées (Combined Joint Expeditionary Force – Cjef), née des Accords militaires franco-britanniques de Lancaster House (novembre 2010), pleinement opérationnelle pour sa composante terrestre en 2016 et d’ici 2020 pour sa composante navale, constitue, nonobstant le Brexit, une « force d’intervention préventive capable de faire face à de multiples menaces jusqu’à la plus haute intensité », particulièrement attendue dans un contexte qui demeure complexe et évolutif - à l’image des crises libyenne et malienne-sahélienne sur terre et, en mer, d’une fréquence accrue des actes de piraterie le long des côtes d’Afrique (200 attaques en 2015 rien que dans le Golfe de Guinée).

La France a dépensé près de 4 milliards d’euros pour l’opération Barkhane. Ce sont, du reste, près de 4 millions d’euros / jours qui sont consacrés à la sécurité dans la bande sahélo-saharienne. En outre, certains pays, tels que le Mali, le Tchad ou encore le Niger consomment 6 à 7% de leur PIB à la défense. Cette «  hypertrophie » sécuritaire se faisant, évidemment, aux dépens des investissements dans le secteur social, éducatif, agricole, qui sont, pourtant, les armes les plus efficaces pour faire place nette du terrorisme au Sahel, comme ailleurs, notamment dans les années à venir, où l’on comptera 100 millions de Sahéliens supplémentaires. On ne le dira jamais assez : aucune réponse ou doctrine purement militaire ne suffira à lutter contre le terrorisme. C’est bien dans le continuum sécurité - développement que réside la solution. 

En effet, chacun s’accorde à dire que la seule réponse sécuritaire est contre-productive. Dans la logique de la « relativité » de la victoire dans les conflits asymétriques, et l’impossibilité de conclure un cessez-le-feu avec les groupes armés terroristes, seule une action de long terme permettra d' « assécher » le terreau qui rend les populations marginalisées et les territoires périphériques devenir des terres d’ancrage et des viviers de recrutement des organisations terroristes djihadistes et groupes criminels, aux destinées et objectifs bien souvent imbriqués.

Les actions civilo-militaires sont ainsi un enjeu essentiel en la matière pour une meilleure acceptation des forces en présence par les populations locales et, combinées avec des enjeux de développement, elles demeurent un outil efficace d’image et de perspective d’actions d’après-crise. En raisonnant ainsi, il est vrai, cependant que l’on s’éloigne un peu plus du modèle israélien...

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Jardinier
- 21/05/2019 - 18:26
Super article, merci.
Mais j'avais entendu les avis du formidable journaliste de politique étrangère de LCI Vincent Hervouet (toujours très bien informé) et de son ami Antoine Glaser specialiste de l'afrique, nettement plus pessimiste.