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Le grand vide
Pourquoi le choc démographique qui nous menace pourrait bien être totalement différent de ce à quoi vous vous attendez
Publié le 11 février 2019
Dans un ouvrage paru le 5 février aux États-Unis et au Canada, John Ibbitson et Darrell Bricker remettent en question l’hypothèse d’une croissance exponentielle de la population.
Gérard-François Dumont est géographe, économiste et démographe, professeur à l'université à Paris IV-Sorbonne, président de la revue Population & Avenir, auteur notamment de Populations et Territoires de France en 2030 (L’Harmattan), et de...
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Dans un ouvrage paru le 5 février aux États-Unis et au Canada, John Ibbitson et Darrell Bricker remettent en question l’hypothèse d’une croissance exponentielle de la population.

Atlantico: Empty Planet (Planète Vide) explique que l’enjeu dans un avenir pas si lointain ne sera pas la surpopulation - prévue notamment par l’ONU, de la planète mais sa sous-population. Qu’est-ce qui fait que cette hypothèse n’est pas aussi farfelue qu’elle pourrait paraître ?

Gérard-François Dumont: Permettez-moi de dire que je n’ai pas attendu le livre de John Ibbitson et Darrell Bricker pour expliquer que l’hypothèse d’une croissance exponentielle est un mythe. Ainsi, la fécondité moyenne dans le monde a baissé de moitié de 1950 à aujourd’hui, précisément de 5 enfants par femme à 2,4 en 2018. Le taux de croissance de la population a diminué dans des proportions semblables depuis son maximum atteint à la fin des années 1960. En réalité, la population dans le monde connaît une décélération conforme à la logique du processus dit de la transition démographique (Dumont, Gérard-François, Géographie des populations. Concepts, dynamiques, prospectives, Paris, Armand Colin, 2018). Toutefois, il est vrai que le nombre d’habitants sur terre continue d’augmenter, surtout là où la transition démographique n’est pas terminée, et, pour une autre raison, l’augmentation de l’espérance de vie. Cette dernière, encore à moins de 46 ans en 1950 en moyenne mondiale, a atteint 72 ans en 2018 et permet à chaque humain de rester en moyenne plus longtemps locataire sur notre planète.

La troisième raison de l’augmentation de la population mondiale tient aux effets d’inertie des logiques démographiques. Scientifiquement, cela signifie qu’il faut prendre en compte l’évolution démographique cachée dans la composition par sexe et par âge, ce qu’on appelle la pyramide des âges. Concrètement, il peut arriver qu’un pays, comme la Chine actuellement, enregistre une croissance démographique naturelle, donc un excédent des naissances sur les décès, en dépit d’une fécondité très abaissée en raison de sa pyramide des âges héritée lui donnant (encore) une proportion relativement élevée de femmes en âge de féconder. Mais aucun effet d’inertie n’est éternel et il arrive donc une période où il ne s’exerce plus. Alors les décès deviennent plus élevés que les naissances. Ceci s’est constaté dans la trajectoire démographique des dernières décennies au Japon ou en Allemagne. En Chine, cela va probablement se constater dans les années 2030 lorsque sa population diminuera puisque sa croissance actuelle n’est due qu’à l’inertie démographique.

Quant au terme de « surpopulation », il n’a aucune valeur scientifique En effet, une surpopulation supposerait une population qui n’arrive pas à satisfaire ses besoins élémentaires en termes d’alimentation ou sanitaires. Or, si cela arrivait, la mortalité augmenterait, engendrant une contraction démographique.

Quoi qu’il en soit, raisonner sur le chiffre global du nombre d’habitants sur terre n’a aucun sens. Ce qui compte, c’est la réalité démographique des différents territoires de la planète et elle est fondamentalement diversifiée. Par exemple, la Roumanie et le Tchad semblent peser de façon identique dans la population du monde, comptant chacun une quinzaine de millions d’habitants en 2018 (Sardon, Jean-Paul, « La population des continents et des pays », Population & Avenir, n° 740, novembre-décembre 2018). Mais la superficie de l’un est de 238 000 km2 et celle de l’autre de 1 284 000 km2, y compris, il est vrai, des parties désertiques. Surtout, le Tchad connaît une croissance démographique triple de la moyenne mondiale alors que la Roumanie est en dépeuplement sous le double effet d’un excédent des décès sur les naissances et d’un solde migratoire négatif. Autrement dit, le monde se caractérise principalement par une forte fragmentation démographique.

Comment évaluer l’effet de la baisse de la fécondité dans les années à venir ?

Gérard-François Dumont. Il est probable que la fécondité moyenne dans le monde continue à baisser dans les années à venir, mais de façon fort inégale, en raison de la poursuite de sa diminution dans différents pays comme l’Inde. Mais il n’est pas impossible qu’elle remonte dans d’autres pays en fonction de leurs conditions propres ou par suite d’un niveau devenu très bas. Toutefois, le nombre des naissances ne dépend pas que la fécondité ; il s’explique aussi par le nombre de femmes en âge de procréer et par l’espérance de vie à la naissance. Par exemple, même si la fécondité doublait en Allemagne, le nombre de naissance ne croîtrait pas dans des proportions semblables car le nombre de femmes en âge de procréer est en diminution, sauf arrivées migratoires massives. Autre exemple, la population des États-Unis serait aujourd’hui légèrement plus nombreuse si ce pays n’avait pas enregistré ces dernières années une baisse de l’espérance de vie sous l’effet de la consommation de drogue ainsi que la surmortalité due à des taux élevés d’obésité. La population de l’Arabie saoudite pourrait augmenter beaucoup plus si l’espérance de vie des femmes s’y accroissait notablement, ce qui supposerait de faire baisser leur taux d’obésité qui touche aujourd’hui 44 % d’entre elles.

En fait, l’avenir n’est pas écrit. Certains facteurs peuvent stimuler l’accroissement futur de la population : une alimentation suffisante et équilibrée, des réseaux sanitaires et un meilleur respect des règles d’hygiène, des technologies favorables au développement durable et à un environnement moins pollué, des relations géopolitiques écartant toute guerre meurtrière…

À l’inverse, la population peut stagner, voire baisser, sous l’effet de facteurs opposés : sous-alimentation ou mal-alimentation mortifères, insuffisance sanitaire et hygiénique limitant les taux de survie, épidémies inattendues, sur-pollution mortifère, conflits géopolitiques meurtriers…

Quelles sont les populations les plus concernées par cette potentielle baisse de la population/baisse de la croissance démographique ?

Gérard-François Dumont. Les populations les plus concernées par une baisse de la population sont celles qui connaissant déjà un excédent des décès sur les naissances : les pays baltes et la Finlande en Europe septentrionale, l’Allemagne en Europe occidentale, la Biélorussie, la Bulgarie, la Hongrie, la Roumanie et l’Ukraine en Europe orientale, la Bosnie-Herzégovine, la Croatie, l’Espagne, la Grèce, l’Italie, le Portugal et la Serbie en Europe méridionale, le Japon en Asie orientale, Porto Rico dans les Caraïbes.

Puis les pays dont la croissance actuelle n’est due qu’à l’inertie démographique, faute d’une fécondité suffisante, pourraient finir par enregistrer davantage de décès que de naissances : Autriche, Slovaquie, Chine, Corée du Sud, Taïwan, Thaïlande, Arménie, Cuba… La France pourrait à terme rejoindre cette liste de pays si sa fécondité continue son orientation à la baisse entamée depuis 2015, sous l’effet du rabotage de sa politique familiale (Dumont, Gérard-François, « Natalité en France : une contraction structurelle ? », Population & Avenir, n° 737, mars-avril 2018).

Pour considérer le futur démographique, il faut bien entendu ajouter à l’examen de la natalité et de la mortalité les flux migratoires, ce qui explique par exemple que la Guadeloupe et la Martinique connaissent désormais aussi une diminution de leur population, alors que l’inertie démographique leur permet encore de bénéficier d’un excédent des naissances sur les décès.

 

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