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Ségolène Royal victime du sexisme : oui. Et d’elle-même… mais dans quelles proportions ?

Publié le 01 novembre 2018
Le livre de Ségolène Royal est sortie en librairie hier. Dans "Ce que je peux enfin vous dire", l'ex-candidate aux élections présidentielles de 2007 parle de féminisme, du mouvement #Metoo et de la vie de femme en politique.
Bérénice Levet
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Bérénice Levet est philosophe et essayiste, auteur entre autres de La Théorie du Genre ou le monde rêvé des anges (Livre de Poche, préface de Michel Onfray), le Crépuscule des idoles progressistes (Stock) et vient de paraître : Libérons-nous du...
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Le livre de Ségolène Royal est sortie en librairie hier. Dans "Ce que je peux enfin vous dire", l'ex-candidate aux élections présidentielles de 2007 parle de féminisme, du mouvement #Metoo et de la vie de femme en politique.

Atlantico : "Ce que je peux enfin vous dire" : Ségolène Royal consacre toute une partie de son livre, paru ce mercredi, au féminisme et semble vouloir s'inscrire dans le mouvement MeToo. "Femmes en politique : survivre dans un monde d’homme" est même le titre de la première partie de l'ouvrage. Qu'est-ce qui, dans cette posture, résulte d'une situation réellement vécue comme une discrimination, et qu'est-ce qui masque ses faiblesses politiques ?

Bérénice Levet : Ségolène Royal se complait dans la posture de la victime, elle aime à se peindre en femme seule confrontée à des « mâles blancs hétérosexuels » hostiles, fatalement hostiles. Ce qui revient à occulter un élément décisif dans le cours de sa carrière politique : le fait que ce soit précisément parce qu’elle est une femme qu’elle a connu cette promotion. N’est-ce pas au nom de la parité, qu’elle est nommée en 1997,  ministre déléguée à l’enseignement scolaire par Lionel Jospin, ce Lionel Jospin,  qu’elle accable de tous les maux ? N’est-ce pas parce qu’elle est femme qu’en 2007, lorsqu’elle se présente aux élections présidentielles,  elle se voit massivement soutenue par les politiques de gauche certes, mais par les « people », chanteurs, acteurs, Dominique Besnehard, l’agent des stars, devenant pour ainsi dire son « producteur » ? Une femme, présidente de la République, c’était marcher dans le sens de l’histoire… Souvenons-nous des  mots de Gérard Collomb en 2006, défendant Ségolène Royal contre Dominique Strauss Kahn, pour l’investiture socialiste aux Présidentielles : «Une femme à la présidence de la République ?  Cela correspond à l’évolution de la société ».

Arrêtons avec ce déni de réalité, être une femme aujourd’hui est une plus-value, le « mâle blanc hétérosexuel », pour ne rien dire, s’il est de plus de cinquante ans, est ringardisé! Invoquer son appartenance au sexe féminin pour expliquer ses échecs est une dérobade.    

Ségolène Royal « balance », ce livre exhale le ressentiment, il est imprégné d’esprit de vengeance…#metoo lui aurait permis, à elle aussi, de libérer sa parole… Elle parlerait en outre parce que les femmes, et même des hommes, l’ont pressé de parler. Elle livre en pâture, en quelques mots, les hommes qui ont traversé sa vie ! Ségolène Royal se drape ignominieusement – quand on jouit d’une carrière comme la sienne - dans les habits de la victime, et se dérobe en effet à toute critique en mettant sur le compte du « sexisme » - cette clochette pavlovienne dont raffolent les médias manifestement – ses échecs.

Les femmes ont tout à fait légitimement voulu accéder aux responsabilités politiques, or, bon nombre d’entre elles se dérobent à la responsabilité en invoquant le prétendu traitement qu’elle subirait du fait de leur appartenance au sexe féminin. Faire le choix de la vie politique, c’est s’exposer, se risquer, et nul n’est épargné. Les coups peuvent être bas, quiconque entre en politique le sait, et les adversaires font flèche de tout bois.

Ségolène Royal offre un très bon exemple de ce féminisme identitaire qui triomphe aujourd’hui – « nous, les femmes… », étranger au féminisme à la Française qui était un féminisme universaliste, et qui avait permis aux femmes d’acquérir des droits sans en passer par l’exaltation de leur identité et sans verser dans la guerre des sexes - ;  triste exemple de ce féminisme victimaire, sans panache, pleunirchard, non moins étranger au féminisme des années 1970. 

En mêlant action politique, sentiments personnels et féminisme, dans ce qui s'apparente à un ouvrage destiné à régler des comptes et à amorcer un retour politique, rend-elle service, selon vous, à la cause des femmes ?

Y a-t-il encore, en France, une « cause des femmes » ? Comme j’essaie de le justifier dans mon livre, je suis plus que réservée quant à cette idée, précisément parce que le camp du bien, les forces dites progressistes sont tout entier avec les femmes. Je le répète, celui que Ségolène Royal, Delphine Ernotte, Françoise Nyssen, appelle « l’homme blanc hétérosexuel » est partout désigné comme l’homme à abattre. 

Le seul terrain où le féminisme aurait encore un sens est dans les territoires perdus de la République, où les femmes sont bannies de l’espace public, or, ce sont des terrains que les associations féministes désertent. Quant au plafond de verre, il est plus que brisé. On m’objectera la persistance des différences de salaire ? Je ne les nie pas mais nul besoin d’invoquer la cause des femmes pour les résorber. 

Pour revenir au fond de votre question,  cette rhétorique victimaire en soi dessert les femmes, elle l’est dessert peut-être plus encore lorsqu’elle est portée par une femme comme Ségolène Royal, riche d’une vie politique qu’elle aurait pu nous faire partager dans toute sa complexité. La vie politique de Ségolène Royal ne se réduit pas à cette guerre des sexes. Elle nous parle d’une « mémoire frigorifiée » qui se serait réchauffée à force d’être fouillée, j’espère que sa mémoire vive est plus bigarrée.

Mais plus que tout peut-être, ce livre nuit aux femmes par son indigence intellectuelle. Prendre la plume pour  recycler tous les poncifs qu’on nous serine à longueur de temps, n’est guère glorieux pour le sexe féminin !  Royal reste tributaire d’une grille de lecture qui occulte le réel plus qu’il ne le dévoile, la domination masculine notamment…

Cela me confirme dans mon idée qu’il est grand temps de « se libérer du féminisme », de ce prêt-à-penser qui est comme un éteignoir posé sur toutes les nuances de la vie,  pour retrouver le réel dans sa bigarrure, sa complexité. Mais sans doute se flatte-t-elle de contribuer à la vie des idées, et bien sûr à la vie politique, en proposant ce parallèle entre le destin des femmes et celui de la nature.  

Ségolène Royal livre une critique acerbe des politiques menées par tous ses collègues masculins, souvent, d'ailleurs, sous le prisme du machisme. Ne s'agit-il pas d'une stratégie à même de la discréditer, de nuire à l'objectif final de l'ouvrage, d'un retour politique au plan national ?

Sans doute se disqualifie-t-elle quelque peu en sombrant dans ce discours victimaire, en se révélant rongée de ressentiment, assoiffée de vengeance…d’autant que, dans le paysage politique, elle incarnait une certaine image de la femme, forte, qui ne s’en laisse pas compter, qui ne lâche pas le morceau, et elle vient pleurnicher dans les médias sur tout le mal qu’on lui a fait …

Personne, me semble-t-il, n’est vraiment dupe de son opportunisme : l’air du temps est à la cause des femmes et de la nature ? Ségolène Royal s’en fait le chantre. Sur le plan stratégique, le calcul est en effet risqué, sauf à créer un mouvement composé exclusivement de femmes et rallié par des hommes qui se seront repentis publiquement d’être des hommes et auront avoué  à la face du monde tous les maux dont ils se sont rendus coupables, cette stratégie semble fragile !

Mais plus  sérieusement et au fond, c’est la seule chose qui devrait nous retenir, Ségolène Royal s’adresse à une certaine gauche, la gauche identitaire, diversitaire, bien décrire par Mark Lilla. On doit être attentif aux trois noms de « mâles blancs réputés hétérosexuels » qui ont droit de cité dans le petit monde de Madame Royal : Bernard-Henri Lévy, Edwy Plenel et deux figures de la conversion de la France au multiculturalisme et au communautarisme, le Président de l’Observatoire de la laïcité, Jean-Louis Bianco et le directeur de Médiapart, Edwy Plenel.          

Ces questions, ainsi que celles de l’immigration, qui seront centrales dans la campagne des Européens, sont ignorées par Ségolène Royal dans ce livre-programme, mais ces références disent assez le parti qui est le sien ! 

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