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Entretiens berlinois

Pourquoi Angela Merkel incarne finalement une forme de victoire posthume de l’Allemagne de l’Est communiste

Publié le 25 octobre 2018
La chancelière allemande a été porteuse pour l’Europe de l’esprit de la servitude volontaire cher aux anciennes démocraties populaires. Le déni de réalité quant au Brexit semble malgré tout refluer.
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Benjamin Disraeli (1804-1881), fondateur du parti conservateur britannique moderne, a été Premier Ministre de Sa Majesté en 1868 puis entre 1874 et 1880.  Aussi avons-nous été quelque peu surpris de recevoir, depuis quelques semaines, des "lettres de...
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La chancelière allemande a été porteuse pour l’Europe de l’esprit de la servitude volontaire cher aux anciennes démocraties populaires. Le déni de réalité quant au Brexit semble malgré tout refluer.

Berlin, 

23 octobre 2018

Mon cher ami, 

Je suis à Berlin pour deux jours. Vous devinerez facilement la raison de mon séjour. Les messages se multiplient, en Allemagne, pour appeler « les deux parties » (sic!), à savoir l’Union Européenne et la Grande-Bretagne, à faire un pas l’une vers l’autre. Plusieurs de mes interlocuteurs allemands m’ont fait penser, aujourd’hui, à ces enfants qui, réprimandés par leur père, regardent autour d’eux en faisant semblant de chercher la vraie cible de la gronderie alors qu’ils ont commis la bêtise. Il est bien évident que si Madame Merkel avait eu un minimum de vision, elle aurait depuis longtemps fait accélérer les négociations. Pour le bien de l’économie allemande et de l’Europe en général. 

Je n’étais pas là pour jouer les Père Fouettard: quand on s’appelle Benjamin Disraëli, on vient à Berlin, c’est pour aider la diplomatie européenne à sortir des difficultés qu’elle a elle-même créé; Benjamin l’Ancien est l’un des seuls personnages que Bismarck ait craint. J’arrêterai là la comparaison - nous n’allons pas comparer Madame Merkel au “Chancelier de fer” - mais j’avais un message sans équivoque à transmettre: l’Allemagne et l’Union devraient cesser leur petit jeu consistant à vouloir faire porter toute la responsabilité du Brexit sur le peuple britannique. Je n’ai pas grand chose à faire, en ce moment à Paris; votre président semble aimer déclamer de grandes tirades contre le Royaume-Uni. C’est-à-dire qu’il aime la soumission à l’Allemagne. Dont acte. C’est donc l’Allemagne qu’il faut faire bouger. Macron suivra. 

Oh! Rassurez-vous! Votre président ne sera pas trop blessé dans son amour propre: l’évolution est si lente ici à Berlin qu’on aura le temps à Paris de faire demi-tour sans perdre sa dignité. - si tant est que la dignité et l’honneur soient encore des catégories politiques chez les successeurs malingres de vos rois qui occupent depuis quarante ans le Palais de l’Elysée. Quand je suis face à des interlocuteurs français, actuellement, je domine mon agacement. Aujourd’hui, face à mes correspondants allemands, j’ai appuyé sur le pilotage automatique du flegme qu’on prête aux Britanniques à tort ou à raison. En effet, l’Allemagne et l’Union Européenne ne sortent pas facilement de la croyance dans la justesse de leur cause et la malice britannique. Staatssekretäre, présidents de commissions parlementaires, députés, industriels, journalistes, tous me tiennent sous une forme ou sous une autre le même langage: nous ne devons pas insulter l’avenir; nous devons permettre à la Grande-Bretagne de revenir dans l’Union quand elle le voudra. Cela veut dire deux choses: le déni de réalité des dix-huit derniers mois est en train de céder la place à l’acceptation de l’irréversibilité du Brexit; mais comme la réalité n’est pas la bienvenue, le déni continue à s’exprimer au futur. 

Une république a-démocratique

Il ne vaut pas la peine de vous dépeindre les multiples nuances de chaque interlocuteur. C’est le schéma général qui compte. L’Allemagne ne veut pas perdre un débouché important pour ses exportations. Et elle est suffisamment sûre de sa puissance - à la différence de la France - pour ne pas s’obstiner dans le rôle stérile de ceux qui veulent faire payer à la Grande-Bretagne l’insolence de la liberté. 

Je n’attends pas de ce nouvel état d’esprit des résultats spectaculaires. Il va y avoir encore beaucoup de gesticulation. Il faut bien garder sa contenance quand on a, depuis deux ans ou presque, expliqué que la Grande-Bretagne ne comprenait pas la chance qu’elle avait d’être dans l’Union Européenne. Surtout, je fais régulièrement le même constat avec beaucoup de mes interlocuteurs allemands - et je pense que l’on pourrait dire cela de baucoup d’Européens continentaux. En bons élèves de Ricardo et de Marx, ils ne s’intéressent à la démocratie que dans la mesure où elle est l’emballage du dynamisme économique. Des douze personnes que j’ai rencontrées aujourd’hui en tout, une seule m’a dit: « Oui! Et puis il ne faut pas oublier que la Grande-Bretagne a tenu seule face à Hitler le destin de l’Europe entre ses mains ». Globalement, personne ne veut envisager que les Britanniques aient pu rejeter l’Union Européenne pour rendre de la vigueur à leur parlementarisme. Tous les libéraux ont des frissons à l’évocation des “démocraties illibérales”; mais franchement, c’est sur leur capacité à évoluer vers des républiques a-démocratiques qu’il faut les interroger. 

Parcourez Berlin: le moindre carrefour, la moindre rue vous rappellent la fragilité de la liberté, toujours à reconquérir sur la plus grande pente de la nature humaine, qui est la servitude. J’ai franchi aujourd’hui une bonne dizaine de fois l’emplacement de l’ancien Mur qui divisait la ville il y a moins de trente ans, construit par le Léviathan communiste. J’ai repéré vingt emplacements où le Behemoth nazi avait l’habitude de s’ébrouer avant d’être mortellement blessé. Comment ne pas se réjouir de voir à leur place aujourd’hui le fonctionnement paisible d’un régime parlementaire? Mais tout est devenu si habituel: la bonne conscience domine à Berlin. Et l’on se prend à penser que si le gros temps revenait, ce régime parlementaire apparemment si bien établi se révélerait plus fragile qu’il n’en a l’air. Le Brexit a ceci d’utile qu’il permet de jauger la profondeur des racines de la démocratie dans les différentes sociétés européennes. 

Au revoir Angela

Vous voyez que je suis dans les bonnes dispositions d’esprit pour rencontrer la Chancelière cet après-midi. A chaque fois que je la vois, je ne peux pas m’empêcher d’imaginer que, si la RDA avait vécu plus longtemps, le parti communiste est-allemand aurait suscité, au début du XXIè siècle, l’admiration de tous les idiots utiles et compagnons de route occidentaux en étant le premier dans le bloc soviétique à porter une femme au poste de secrétaire général, une certaine Angela M, dont tous auraient loué la maîtrise de soi, la simplicité, l’accessibilité et le génie manoeuvrier déployé pour écarter tous les dinosaures du parti. L’histoire a tourné pareillement, pourrait-on dire ironiquement. La RDA s’est effondrée; l’Allemagne s’est réunifiée; et en 2005, les libéraux du FDP refusant de passer alliance avec Gerhard Schröder, la dite Angela, qui avait utilisé le savoir-faire machiavélien de ses années est-allemandes, s’est installée à la Chancellerie, suscitant depuis lors l’admiration de tous ceux qui ont arrêté de réfléchir. 

Pendant treize ans, elle a gouverné sous la bannière d’un slogan typiquement communiste: “il n’y a pas d’alternative!”. L’un de mes amis journalistes aime bien expliquer qu’Angela Merkel est “la revanche d’Honecker”. C’est profondément vrai: les démocraties ont les dirigeants qu’elles méritent. Pas plus que leurs partenaires européens les Allemands ne sont allés au fond des choses: le communisme, comme le nazisme, n’étaient pas des phénomènes purement et simplement isolables du grand courant de l’histoire européenne. L’histoire de tous nos pays est habitée par la tentation de la servitude volontaire. L’Union Européenne en a été l’illustration la plus évidente ces dernières décennies. Elle aussi a repris à son compte la formule “Il n’y a pas d’alternative”. Elle aussi soumet les sociétés qu’elle est censée protéger à des modes d’organisation parfaitement absurdes quand on a les deux pieds dans le réel. Elle aussi vous explique que si les choses ne tournent pas comme prévu, c’est parce qu’on a suffisamment appliqué ses principes. Il faudrait “plus d’Europe” pour pallier les échecs de l’Europe. 

Heureusement, c’est très certainement la dernière fois que je serai reçu par Angela Merkel. Je tâcherai juste, lors de notre entretien, de ne pas laisser mon esprit faire l’école buissonnière de la méditation historique ou de l’anticipation, à imaginer qui sera mon interlocuteur, dans le même bureau, d’ici quelques mois. 

Bien fidèlement

Benjamin Disraëli

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