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© LIONEL BONAVENTURE / AFP
Atlantico Business

Amazon nous promet la lune et collabore avec le Pentagone pour aller plus vite. Ce que refusent de faire Google et Microsoft

Publié le 18 octobre 2018
Décidément, l'entreprise de Jeff Bezos ne fait rien comme ses camarades de la Silicon Valley.
Jean-Marc Sylvestre
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Décidément, l'entreprise de Jeff Bezos ne fait rien comme ses camarades de la Silicon Valley.

Amazon essaie de redresser son image en promettant la lune, Jeff Bezos s’apprêtant à lancer des voyages touristiques dans l’espace. Mais Amazon cherche aussi des relais de croissance, quitte à s’allier avec les militaires américains sur certains sujets. Ce que les autres GAFA ont eux toujours refusé de faire, Google s’étant retiré de la course à la suite d’une pétition interne. Et chez Microsoft, ça gronde aussi et ça organise la résistance.    

Ces derniers jours, Jeff Bezos, l’homme le plus riche du monde, n’a pas hésité pas à s’offrir une belle page de pub en vantant les mérites d’une collaboration avec les militaires lors d’un sommet médiatique, parce que selon lui, les grandes entreprises américaines n’ont pas le droit de ne pas aider le département de la Défense. Il en va de l’intérêt du pays.  

Le programme est d’autant plus médiatique que, dans le même temps, il annonce qu’il va bientôt envoyer des touristes dans l’espace. Ce n’est pas le premier milliardaire à espérer organiser des croisières entre la Terre et la Lune. Elon Musk a déjà commencé à vendre des voyages (plus de 300 000 dollars) tout comme Richard Bronson, le fondateur de Virgin. 

Jeff Bezos en a évidemment les moyens, sa fortune représente plus de 145 milliards de dollars et son investissement dans la conquête spatiale va dépasser le  milliard de dollars par an dans Blue Origin, l’entreprise qu’il a fondée en 2009 et dans laquelle il investissait déjà énormément. Ça lui est évidemment supportable ; d’autant que contrairement à Elon Musk de Tesla qui est tributaire des banques et de la bourse, Jeff Bezos travaille avec son propre argent. 

Ce qui est intéressant dans cet extraordinaire coup de pub, c’est qu’il permet de conforter son image et d'accompagner le développement du cœur de métier d’Amazon, le e-commerce, mais surtout cet investissement dans le spatial nourrit des ambitions de développement qu’on ne soupçonnait pas. 

Parce que Blue Origin travaille déjà avec le gouvernement américain pour des lancements de fusée, Jeff Bezos ne voit pas pourquoi Amazon ne pourrait pas aussi travailler avec les autorités américaines sur la constitution d’un Cloud du Pentagone. « Si les grandes entreprises de technologie abandonnent le département américain de la Défense, notre pays sera en difficulté » se justifie le dirigeant. L’intérêt du pays d’accord, mais cela pourrait profiter aussi au groupe du digital. 

1er point, l‘image du groupe Amazon a, depuis un an, perdu un peu de son lustre. Amazon est devenu trop important dans le monde, donc Amazon a commencé à gêner les gouvernements. Personne ne nie qu’Amazon a apporté une productivité dans le service du commerce, c’est indiscutable avec la logistique, la domotique, le rapport avec les fournisseurs, les relations clients, les drones livreurs, etc. Toutes ces innovations ont eu du succès parce qu’elles ont été très rapidement adoptées par les consommateurs du monde entier. 

Mais pareillement, Amazon, dans la bonne logique schumpetérienne a détruit des secteurs d’activité et mis en risque quantité d’emplois, dans les plateformes absorbées, dans l’édition en promouvant les livres auto-édités ou avec les libraires qui ont disparu ou presque, dans l’équipement de la maison parce que les fabricants d’électroménagers n’auront d’autre choix que d’adopter la technologie Amazon, dans la grande distribution dont le modèle s’est retrouvé dépassé et pas assez digitalisé... Sans parler des frictions sociales et fiscales qu’Amazon affronte quand il passe les frontières et que, grâce à son optimisation fiscale, il ne paie que très peu d’impôts. 

Par conséquent, Amazon a développé une série de mesures pour remédier à ces distorsions qui peuvent à terme handicaper son développement. Au niveau fiscal, Amazon a entamé des négociations avec les différents pays où il est installé afin de se mettre en ligne avec les législations locales. Sur le terrain social, Amazon  procède actuellement à un relèvement des salaires américains, profitant ainsi des mesures fiscales de Donald Trump, et décide de se joindre à Warren Buffet et à la banque JP Morgan pour créer une structure destinée à offrir un système mutualisé de soins aux salariés américains. 

Pour ses clients préoccupés de la qualité des produits, il a racheté la chaîne Bio Whole Foods et confirme la confiance qu’il porte à la distribution physique, quand il ouvre des magasins physiques où l’on trouve des produits à haute valeur ajoutée (Amazon 4-Star). 

Alors quand Jeff Bezos annonce, à grand renfort de publicité, un plan stratégique de conquête de l'espace qui pourrait permettre le développement d’une industrie touristique de grande ampleur, le fondateur d’Amazon fait rêver la planète toute entière. Un génie rêveur, comme Elon Musk, le sérieux en plus. 

2e point, derrière cette stratégie visible et dont la finalité commerciale est évidente, il y a évidemment une ambition de recherche et d’innovation que partagent tous les dirigeants des GAFA. 

Les Apple, Microsoft, Google, Facebook ont très bien compris qu’ils avaient acquis des moyens financiers considérables (leur capitalisation atteint pour deux d’entre eux les 1000 milliards de dollars). Par ailleurs, les capitaines de cette nouvelle industrie ont une liberté totale pour disposer de l’argent qu’ils ont fabriqué. Ils sont en bourse certes, mais ils ne sont pas dépendants des fonds d’investissements comme les autres grandes entreprises. Ils ne se sont pas surveillés à court terme sur leur performance. Ils peuvent travailler et investir à très long terme. D’où leur capacité de mobiliser des fonds considérables pour une recherche dont le retour n’est pas exigible dans l’immédiat. 

Les GAFA peuvent fonctionner comme le font les Etats. Ils peuvent développer des stratégies à très long terme. La fondation Bill Gates a les moyens de travailler sur les questions de santé publique sur un horizon de 20 à 30 ans. Google, Apple et Amazon établissent aujourd’hui des plans de recherche à très long terme, sur l’intelligence artificielle par exemple, sans souci de rentabilité immédiate. 

3e point, Ce nouveau paradigme pose un problème très nouveau qui concerne les rapports que peuvent avoir ces types d’entreprise avec les Etats souverains.  Les GAFA ont plus de moyens financiers que les administrations américaines et ils ont sans doute plus d’influence sur la marche du monde que bien des institutions internationales. Cette situation est totalement inédite. Elle peut être inquiétante parce qu‘elle modifie la place laissée au pouvoir démocratique. Elle nourrit des sentiments anxiogènes dans des populations qui sont écartées de cette modernité et au bout du compte, alimente les courants populistes qui traversent toutes les grandes démocratie 

Jusqu’à une époque très récente, les entreprises du digital ont développé des relations particulières, portées par un lobbying classique, avec l’Etat américain.  Sous l’administration Obama, les rapports étaient plutôt amicaux. 

Avec l’arrivée de Trump, les rapports sont devenus plus rugueux et dans certains cas, hostiles. Il faut dire que les velléités protectionnistes de Donald Trump risquaient de perturber les plans de développement mondial de toutes ces entreprises. 

Mais ce n’est pas tout. Quand l’administration américaine, et notamment les militaires, se sont aperçus que la recherche dans l’intelligence artificielle avançait très vite chez les GAFA, ils en ont conclu que l’armée américaine allait être rapidement soit dépassée, soit dépendante de cette industrie. 

L’intelligence artificielle, la connectique, l’autonomie, le système de reconnaissance faciale, les moyens de conquête dans l’espace, les lanceurs, tout cela aura une importance considérable dans la maîtrise des espaces, la sécurité et dans la gouvernance des populations. Les autorités américaines se sont inquiétées d’autant plus que le Pentagone n’avait sans doute pas les moyens de rester seul dans la course. 

Finalement, l’Etat a agi comme les autres secteurs économiques, et comme le fait l’automobile en ce moment : les militaires se sont tournés vers les GAFA pour essayer de dealer des coopérations et mettre les moyens en commun. Pour profiter de leur technologie, qu’ils ne pourraient développer à eux seuls. 

Avec un succès pourtant mitigé. De Microsoft à Google en passant par Facebook, les dirigeants, mais surtout les personnels, ont fait valoir leur refus de procéder à de telles collaborations et en particulier depuis que l'administration américaine est dirigée par Donald Trump. 

La vraie raison du divorce se cache dans les projets de collaboration entre le Pentagone et les GAFA. Pour la Silicon Valley, c’est hors de question. Microsoft, Apple et Google ne peuvent pas participer ou favoriser « le commerce de la guerre » selon les termes utilisés par les cadres dirigeants de ces entreprises là. Question d’éthique. Question de morale.

Toutes font de la résistance. Toutes sauf Amazon avec Jeff Bezos, qui vient de donner son accord à des programmes de recherche sur l’intelligence artificielle et notamment sur la reconnaissance faciale. Autant de domaines où les militaires ont intérêt à se remettre dans le jeu. 

Toujours est-il qu’on assiste là à une sorte de schisme dans la communauté digitale, entre ceux qui veulent travailler avec les Etats, les gouvernements, les administrations et ceux qui considèrent que l‘époque des liaisons dangereuses avec la politique est révolue parce qu‘elle ne peut conduire qu’à la guerre. 

D’autant que, pour eux, architectes et acteurs majeurs de la mondialisation, les frontières n’existent plus que dans la tête de ceux qui font le commerce des armes avec comme ingrédients, la confrontation des idéologies pour la plupart mortifères. 

 

 

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