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© ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
© ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP
Etat de droit

Opposant en furie : pourquoi Jean-Luc Mélenchon se trompe de combat face à une justice même politisée

Publié le 17 octobre 2018
Suite aux perquisitions menées au domicile de Jean-Luc Mélenchon et dans les locaux de La France insoumise, on a aperçu au détour de plusieurs vidéos le président de groupe dénoncer une justice politique et perdre son sang-froid. Une attitude qui, au fond, le dessert.
Olivier Gracia
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Essayiste, diplômé de Sciences Po, il a débuté sa carrière au cœur du pouvoir législatif et administratif avant de se tourner vers l'univers des start-up. Il a coécrit avec Dimitri Casali L’histoire se répète toujours deux fois (Larousse, 2017).
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Suite aux perquisitions menées au domicile de Jean-Luc Mélenchon et dans les locaux de La France insoumise, on a aperçu au détour de plusieurs vidéos le président de groupe dénoncer une justice politique et perdre son sang-froid. Une attitude qui, au fond, le dessert.

Atlantico : Suite à la perquisition de son domicile, et des locaux de La France insoumise, Jean Luc Mélenchon a semblé "perdre le contrôle" au cours de plusieurs vidéos, en ciblant une politisation de la Justice. En quoi la forme utilisée par Jean Luc Mélenchon conduit-elle finalement à affaiblir le fond de son propos ?

Olivier Gracia : Concernant la forme, c'est vrai qu'elle est un peu douteuse, mais elle est fréquemment utilisée par Jean-Luc Mélenchon, qui a toujours eu ce don d'aimer les petites vidéos courtes sur internet. Il a même fait une profession de foi avec une chaîne YouTube. Donc, pour lui, c'est vraiment un moyen de communication qui semble toujours aussi efficace pour échanger avec sa communauté. Sauf que là, la vidéo a été tournée de manière spontanée, il ne s'agit pas d'un montage ou d'une construction. Jean-Luc Mélenchon s'y sent le besoin de partager auprès de sa communauté, et même auprès des Français, la situation dans laquelle il est - ce besoin de filmer les policiers qui viennent perquisitionner son domicile - pour montrer une forme de posture de victimisation pour exprimer ce message qui marche toujours autant aux extrêmes : je suis la victime d'un système qui m'opprime. Donc, finalement, sur le fond et le message qu'il veut véhiculer, on n'est pas sur quelque chose de nouveau en sachant que dans l'Histoire, les partis d'extrême gauche, comme d'extrême droite, ont toujours été évidemment dans une posture de victimisation. Par rapport au système, au pouvoir, aux élites. Là-dessus, on est donc sur une forme de respect de traditions des extrêmes, en hostilité permanente par rapport au pouvoir. 

Il a donc une logique d'hostilité officielle face au pouvoir, mais il est également capable, comme le montrent les images enregistrées par Quotidien, d'une forme d'agressivité qu'on lui connaît parfois dans l'arène publique, politique. Il a toujours eu des mots très durs à l'encontre des journalistes, des médias, du système. Mais il est parfois capable de manifester une forme de coup de sang, et de montrer à la force de ses bras qu'il a l'air d'être en opposition avec les gens qu'il estime être ses détracteurs. Il est complètement dans une logique de "je suis opprimé et je me défends avec les moyens dont je peux me servir". Mais Jean-Luc Mélenchon est un citoyen comme les autres, qui n'échappe pas aux lois, comme les autres. 

Puisque ces vidéos seront sans aucun doute utilisées dans le futur pour illustrer un manque de sang-froid, quels sont les traces que peuvent laisser cet événement aux yeux des Français ? 

Numériquement, Jean-Luc Mélenchon est déjà tracé par une autre vidéo, qui est celle tournée à Marseille, lors de sa rencontre avec Emmanuel Macron. C'est quand même le moment où son image commence un peu à s'effriter. Ce n'est pas la seule étape dans la déconstruction de son image, mais il est certain que Jean-Luc Mélenchon, qui a toujours été cohérent par rapport à son image d'opposition avec le pouvoir et le système, de devoir se retrouver face au président de la République à Marseille, de devoir lui rendre une sorte de politesse, cela a été perçu, par les gens qui avaient peut-être une idée d'un Jean-Luc Mélenchon rentre-dedans, dans l'opposition systématique, fier de ses convictions, comme une reculade face au président, jusqu'à nier les propos qu'il avait tenu le jour même. On avait alors vu le sénateur socialiste Mélenchon, qui à l'époque commençait en politique. C'était rassurant car cela montrait une forme de respect de Jean-Luc Mélenchon pour la Ve République, pour ses institutions, pour le chef de l'État. C'est aussi rassurant de le voir dans cette posture-là. Parce que cela avait été beaucoup commenté et critiqué jusque dans son propre camp, j'imagine, parce que ça l'a un peu décrédibilisé. Mais ça a montré une image de lui un peu plus conventionnelle, républicaine. 

Ensuite, il y a cette vidéo de mardi (16 octobre) a tourné chez lui. Et c'est comme si celle de Marseille n'avait jamais existé : il y a une volonté de l'efface complètement du répertoire de Jean-Luc Mélenchon. Il a conscience de son image numérique et de l'impact de l'image numérique, c'est quelqu'un qui la travaille beaucoup. C'est quand même, rappelons-le, l'homme politique français qui est le plus suivi sur YouTube. Pour un politique, il fait énormément de vues. Donc c'est quelqu'un qui a quand même conscience du potentiel de l'image, du numérique. Il est quand même, en termes de communication, dans une sorte de modernité, parce qu'il utilisé des moyens qui sont plutôt modernes : plutôt que de faire un communiqué de presse avec la France insoumise diffusé à tout le monde, il préfère le choix d'une vidéo prise sur le tas. En tout cas, cela va laisser des marques dans l'extraordinaire répertoire de Jean-Luc Mélenchon en termes d'image. On pourrait en faire une bible, de toutes les images de Jean-Luc Mélenchon : manifestations, hurlements sur des journalistes, déclarations intempestives à l'Assemblée... Ca participe évidemment du personnage. Après, la grande question pour lui, c'est de savoir si ça lui a permis de fédérer des gens à lui ou, au contraire, d'attiser une forme d'incompréhension. Parce qu'il y a ceux qui vont être très compatissants avec lui, qui vont se dire que "oui, le système oprime", "la justice est politisée et Jean-Luc Mélenchon est traqué comme un opposant politique tel qu'on les traque en dictature".

En se plaçant comme n'étant pas "un homme de la rue", en déclarant notamment "je suis la République" pour souligner son statut de représentant de la nation, Jean Luc Mélenchon ne se place-t-il pas également à l'opposé de ce qui est souhaité par les Français ? 

Vous soulevez un point extrêmement intéressant chez Jean-Luc Mélenchon : c'est, en effet, cette opposition très dure dans sa tête entre "je suis un révolutionnaire" et "je suis un homme des institutions". Ce débat, Jean-Luc Mélenchon le traverse dans toute sa carrière politique. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, il est évidemment un homme du système : sénateur socialiste qui a fait ses armes dans la politique, dans la construction idéologique de son parti de l'époque (le PS), qui à même soutenu, à l'époque Maastricht. Il n'y pas d'homme qui soit davantage du système que Jean-Luc Mélenchon. 

Et de l'autre côté, il a compris quelque chose : que le meilleur positionnement électoral pour lui, c'est de dire, au contraire : "contre les élites, prenons le pouvoir par la rue". Parce qu'il a compris aussi qu'à gauche, il y avait un besoin, une forme de régénération de l'extrême gauche sous l'arête républicaine. Il l'a compris, il fait le choix de combat-là, il a pris ce chemin-là. La France insoumise l'a induit dans ce chemin de ce qu'il appelle "la révolution citoyenne". Et à la fois, il y a ce côté Maximilien de Robespierre. C'est très intéressant, parce que Jean-Luc Mélenchon se réclame énormément de Maximilien de Robespierre pour des raisons historiques, idéologiques, même d'affinités intellectuelles avec lui. Il a une forme d'admiration pour Robespierre. Typiquement, Robespierre n'est pas un homme de la rue. Mais c'est un homme de la Révolution. C'est-à-dire que c'est un homme qui comprend le peuple, mais qui ne le comprend pas trop. Qui parle du peuple, mais qui ne le voit pas trop. Qui fait des grands projets mais est un peu enfermé dans sa tour d'ivoire à écrire des discours sur ses carnets et qui n'est pas forcément d'une humanité folle à l'égard de son entourage. C'est intéressant chez Jean-Luc Mélenchon, cette froideur robespierrique de "je représente le peuple, mais à l'Assemblée". Et Robespierre est quelqu'un qui, finalement, avait très peur de la rue. Il a été très dépassé par les événements de la révolution. Il a toujours eu en horreur les massacres de septembre, etc. Ce sont des gens qui se revendiquent du peuple, parle de l'intérêt général, mais qui en même temps ont conscience aussi que la révolution ne même pas forcément à des choses bien et que la rue peut dégénérer. Et donc, en ce sens-là, ils ont besoin de revendiquer leur statut d'officiels. C'est ce que fait Jean-Luc Mélenchon : lorsqu'il dit "je ne suis pas n'importe qui, je suis un homme de la République", ça sonne bizarrement. Oui, on aimerait que Jean-Luc Mélenchon, dans sa logique de discours révolutionnaire, dise : "Je suis quelqu'un comme les autres, je suis un homme de la rue, j'aimerais avoir un traitement comme les autres Français". Et finalement, il est dans l'impasse. Il a une forme d'arrogance républicaine qui est un peu dépassée. 

 
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