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Atlantico Business / Série de l'été

Coco Chanel : "Je suis quand même la première femme à être à l’origine d’une multinationale!"

Publié le 21 août 2018
Série de l’été : Entretiens avec ceux qui ont change le monde, les grands inventeurs de l’histoire. Aujourd'hui : Coco Chanel, l'inventrice de la mode.
Aude Kersulec
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Diplômée de l'Essec, Aude Kersulec est specialiste de la banque et des questions monétaires. Elle est chroniqueuse économique et blogueuse. 
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Série de l’été : Entretiens avec ceux qui ont change le monde, les grands inventeurs de l’histoire. Aujourd'hui : Coco Chanel, l'inventrice de la mode.

Dans cette série de l’été consacrée à l’histoire des plus grandes personnalités, nous avons choisi de vous les présenter sous la forme d’interview. Interviews imaginaires évidemment mais pour le moins plausibles. Le plaisir du journaliste qui se fait plaisir en écrivant lui même les réponses ont consisté aussi à ne pas trahir l’historien qui lui, fait parler les écrits, les témoignages et les documents. Donc que l’historien nous pardonne de quelques imprécisions. Notre intention est aussi noble que la sienne, faire connaître ceux qui ont changé le monde en profondeur par leur réflexion, leurs découvertes ou leur imagination. Après avoir les confidences de Louis Renault, après une visite chez Albert Einstein et dans la cuisine de Brillat-Savarin, nous rencontrons aujourd’hui Gabrielle Chanel, la créatrice de mode qui aura marqué le XXème siècle.

Gabrielle Chanel restera une icône de la mode et de la haute couture. Née à Saumur en 1883, d’une mère couturière et d’un père vendeur ambulant, elle est placée en orphelinat à l’âge de douze ans, à la mort de sa mère. Son père délaissera alors le foyer familial. C’est sûrement au milieu des sœurs et de la religion qu'elle trouve son inspiration classique, ses couleurs de prédilection, le blanc et le noir et les damiers qui orneront chacune de ses collections. Pourtant, la créatrice restera très secrète, voire un peu mensongère sur cette enfance modeste.
La jeune femme avait en tout cas des rêves de grandeur et s’en est allée à 18 ans hors de sa campagne. Au gré des rencontres, Gabrielle se familiarise à la haute société, monte à Paris un cabinet de couture, ouvre une deuxième boutique à Deauville, puis à Biarritz… Le succès est au rendez-vous, la différence de style de la dame aux camélias séduit, ainsi que son personnage, qui devient de plus en plus exigeant voire arrogant.
Elle meurt à 87 ans dans la suite du Ritz qu'elle aura occupé pendant plus de trente ans.
 
 

Mademoiselle, comme c’est l’usage de vous appeler, bonjour. On vous avait vu chanté « Qui a vu Coco dans l’Trocadéro » à vos tout débuts, du temps où vous vous essayiez au music-hall, vous aviez alors 18 ans. Ca n’était pas des plus chics dites-moi chère Gabrielle… Vous vouliez absolument être célèbre ?

 
Gabrielle Chanel : Vous n’avez pas tout à fait raison... Je ne cherchais pas la célébrité, seulement à accomplir un destin que je savais hors du commun. En réalité, c’est mon père qui aimait à m’appeler comme Coco. Je l’ai effectivement repris sur scène avec cette chanson, c’est un hommage... Mais ce surnom a fait en partie mon histoire ! Lui traversera des générations, la chanson, beaucoup moins... De toute façon je n’avais pas une belle voix, je n’aurai jamais fait carrière. 
 

Pourtant, lors de ce radio-crochet, vous avez été repérée et séduite par un officier, Etienne Balsan, qui vous a amenée dans sa propriété de Compiègne, au milieu des chevaux et des gens de la haute société. Vous avez à la fois appris les codes et les avez bouleversés par les tenues que vous portiez, confectionnées par vos soins. Chapeaux, pantalons jodhpur, polos… Et surtout ça a marché : vous avez impressionné les dames de l’aristocratie lors d’événements hippiques et elles sont devenues vos premières clientes.

 
Gabrielle Chanel : Les corsets et les crinolines, c’est peut-être beau, féminin, mais peu commode pour la vie de tous les jours et l’hyperactive que j’ai pu être. Alors je me suis servie dans le vestiaire des hommes, j’y ai trouvé beaucoup d’idées et j’avais du goût pour les féminiser, donc ça a plu. Il me fallait surtout franchir les interdits, les quand dira-t-on. La première fois que j’ai osé mettre un pantalon ou quand j’ai coupé courts mes cheveux par exemple… Fort heureusement, je m’en fichais ! 
 

Vous vous êtes installée Boulevard Malesherbes en 1909, puis rue Cambon. Soit le luxe était véritablement dans vos gênes, soit pour une provinciale, vous vous êtes très vite intégrée à la vie parisienne !

 
Gabrielle Chanel : L’un ne va pas sans l’autre. Quand je suis montée à Paris, j’ai vu que c’était là où les choses se faisaient. Qu'il fallait fréquenter les endroits hype, fancy comme on dit aujourd’hui. Ce n’était pas encore le Costes, c’était Maxims, c’était le Ritz. Là où les gens se rencontraient, d’où les tendances partaient, aussi.
Comme vous le savez, mes relations m’ont aidée à ouvrir mon magasin de modiste dans la capitale. Mon premier atelier était une ancienne garçonnière, ça n’est pas des plus chics, vous voyez. Elle appartenait à ce monsieur Balsan, qui m’avait extirpée de ma province pour m’amener au milieu de son élevage de chevaux, à Compiègne. Je m’y suis tellement ennuyée là-bas ! Mais enfin, j’y ai trouvé l’inspiration, la vocation et la possibilité de venir à Paris exprimer mon art. Je lui dois beaucoup.
 
 

Et le succès est venu. Avez-vous le sentiment d’avoir participé à la libération de la femme ?

 
Gabrielle Chanel : Peu à peu, les bourgeoises ont elles-aussi réalisé que ça ne servait à rien d’être engoncées à longueur de journée, qu'elles pouvaient être plus à l’aise, être vêtues plus simplement, mais avec style et élégance. C’était toute ma problématique. La bandoulière que j’ai pu inventer, la fameuse chainette du 2.55, c’est précisément pour ça : être libre de ses mouvements sans perdre son sac, ce qui pouvait m’arriver quelquefois !
Le vêtement en dit beaucoup de la personne et de sa condition, vous savez. A l’époque, les femmes pouvaient être exclues de la vie sociale, il était mal vu de porter certaines tenues, déjà… Oui j’ai voulu la libérer, vestimentairement du moins, mais pas à n’importe quel prix ! Les mini-jupes ou les jeans, j’ai toujours trouvé ça cheap ! 
Moi, voyez-vous, j’ai rendu célèbre le pyjama, celui pour aller à la plage ou en soirée. A Deauville, à Cannes ou Antibes, nous organisions même des concours de pyjamas de plage ou de soirée. C’était le chic estival. Regardez ce que vous en avez fait, un vulgaire habit de nuit ! 
Je n’ai jamais considéré que porter moins de vêtement était signe de progrès. Ce sont le style, le choix et le bon goût qui en sont. Les femmes sont fortes quand elles sont féminines. Or, la féminité est aussi subjective, ce n’est pas seulement ce que l’on montre, ce que l’on porte. L’allure et le style définissent une femme. 
Je veux juste que chacune puisse disposer de son corps, de ce qu'elle veut montrer, de ce qui est beau à montrer. 
 

A l’époque vous étiez quelque peu réactionnaire. Quand vous avez rouvert votre atelier de couture, après-guerre, vous n’avez pas suivi la vague de Christian Dior et du New Look qui mettait beaucoup plus en avant le corps des femmes. 

 
Gabrielle Chanel : Il ne le mettait pas du tout plus en avant, il l’engonçait une fois encore ! Corset et taille de guêpe, non merci ! Tous mes efforts réduits à néant ! C’est ce qui m’a fait sortir de ma campagne suisse et m’a donné l’envie de réussir à nouveau. De là est né le tailleur qui a redonné à la femme son élégance dans un vêtement fonctionnel.
 

Justement, parlons politique. Vous le savez, vous avez été accusée de collaboration pendant l’Occupation. Déjà parce que vous êtes restée séjourner au Ritz au milieu des dignitaires allemands, et vous auriez effectué des missions d’espionnage à leur demande, grâce à vos nombreuses relations. D’ailleurs, vous seriez tombée amoureuse de cet officier allemand, que vous avez ensuite suivi à Lausanne après la guerre. Le Ritz, les strass, les people, ça rapproche tant que ça ?

 
Gabrielle Chanel : Je ne vous permets pas ! Ecoutez, je ne vous répondrai pas sur ce point. Aujourd’hui, vous aimez tout savoir, avec vos réseaux sociaux, Twitter et autres. Mon époque était bien différente, c’était très bien ainsi.
 

Vous êtes un mythe qui gardera alors une part de mystère… Parlez-moi plutôt alors de cet Arthur Capel, votre grand amour, décédé tragiquement. Qu'avait-il de particulier ? Vous le surnommiez « Boy », devenu aujourd’hui un de vos sacs, lacé en 2011, à plus grand succès, c’est un bel hommage…

 
Gabrielle Chanel : Karl Lagerfeld a magnifiquement perpétré le mythe Chanel et ses icones. Ce sac nommé Boy est le parfait reflet de Capel : robuste mais simple, élégant et moderne, tout le monde se l’arrache, comme mon bel Arthur…
Ce fut le seul pour moi qui eut vraiment de l’importance.  Il a cru en moi, c’est la plus belle preuve d’amour qui soit, et avec son ami Belsan, ils m’ont aidée quand je suis venue à Paris. 
 

Ca ne vous dérangeait pas d’être une femme entretenue ?

 
Gabrielle Chanel : Entretenue, certainement pas ! Capel m’a aidé financièrement c’est vrai, je l’ai remboursé jusqu’au dernier franc ! C’était un prêt en somme. 
Vous devriez plutôt me dire que j’étais une vraie femme d’affaires. J’ai racheté des cabinets de mode spécialisés qui pouvaient m’aider dans ma couture - pour réaliser des synergies comme vous dites dans votre jargon. J’ai eu jusqu’à 4000 ouvrières avant la Seconde guerre. Je me suis diversifiée, dans les parfums notamment, j’ai pris des risques. Je suis quand même la première femme à être à l’origine d’une multinationale ! Même Marylin Monroe me doit une part de sa notoriété, après qu'elle ait déclaré ne porter que du Chanel n°5 au lit. Elle savait entretenir les fantasmes, celle-ci…
 

Alors, de votre point de vue de femme d’affaire, comment jugez-vous la transformation du secteur du luxe ? Les Arnault, Pinault et autres vous font-ils peur?

 
Gabrielle Chanel : Je suis contente que beaucoup soient français, mon côté chauvin sans doute. Ils ne me font pas peur, mais les grands groupes, ce n’est pas ma tasse de thé. Ils font le plus facile, ce ne sont pas eux qui ont inventé un style. 
Je ne suis pas peu fière que la Maison Chanel ait gardé son indépendance, son originalité.  Je n’aurai jamais cru, en installant ma boutique rue Cambon en 1910, que mon style allait faire le tour de la planète et que j’allais voir des chinoises arborer mes sautoirs de perles et se disputer mes sacs.
Mais quelque part, j’ai le sentiment amer que nous sommes en train de perdre du prestige, les genres s’uniformisent et on se dirige alors tout droit vers la mort du style.
Chanel est restée indépendante et appartient aujourd’hui encore aux Wertheimer, une grande famille d’industriels du XXème siècle qui m’a aidée à sortir ma ligne de parfum et ce célèbre n°5. Bon, ça n’a pas toujours été le grand amour entre eux et moi… Que voulez-vous, je n’ai pas eu d’enfant et n’avait pas de famille à qui transmettre…
Chanel est sûrement la plus belle maison de couture, encore aujourd’hui, je n’ai pas peur de le dire. La légende ne s’arrêtera pas de sitôt.
 

Vous êtes particulièrement fière, voire prétentieuse. Est-ce une qualité nécessaire à quelqu’un qui veut réussir selon vous ?

 
Gabrielle Chanel : Sans ambition on ne va nulle part. Je pense que les jeunes aujourd’hui manquent cruellement de confiance en eux. Ca se voit sur leur travail, sur leur envie. Mais je ne vais pas vous faire le coup du « c’était mieux avant » au risque de passer pour une vieille dame hostile à toute modernité. 
Je dois retourner travailler à ma nouvelle collection… je terminerai donc cet entretien par une des phrases que j’ai pu prononcer et qui résume parfaitement mon destin et ma pensée: « Si vous êtes né sans ailes, ne faites rien pour les empêcher de pousser ».
 
 
Pour plus d’entretiens imaginaires avec des personnages qui ont marqué l’Histoire, c’est ici.
 
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