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Ces 3 décennies pendant lesquelles les inégalités se sont installées au coeur des sociétés occidentales dans l’indifférence générale

Publié le 30 décembre 2017
A l'occasion des fêtes, Atlantico republie les articles marquants de l'année qui s'achève. En août, Branko Milanovic, ancien directeur de la recherche économique de la Banque mondiale, et expert des questions relatives aux inégalités, revenait pour Atlantico sur la progression des inégalités depuis trente ans.
Branko Milanovic
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Branko Milanovic est chercheur de premier plan sur les questions relatives aux inégalités, notamment de revenus. Ancien économiste en chef du département de recherches économiques de la Banque mondiale, il a rejoint en juin 2014 le Graduate Center en...
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A l'occasion des fêtes, Atlantico republie les articles marquants de l'année qui s'achève. En août, Branko Milanovic, ancien directeur de la recherche économique de la Banque mondiale, et expert des questions relatives aux inégalités, revenait pour Atlantico sur la progression des inégalités depuis trente ans.

Interview publiée initialement le 14 août 2017

Le 7 août dernier, le New York Times publiait un article pour décrire les raisons du délitement de l'économie américaine, en montrant, au travers d'un simple graphique, la très forte progression des inégalités aux Etats Unis entre les années 80 et aujourd’hui. Pour le "Washington center for equitable growth", il s'agit de l'histoire de deux pays; alors que pour 117 millions d'américains, la croissance a été inexistante depuis une génération, le haut de l'échelle a connu une progression extraordinaire de ses revenus. 

Graphique publié par le New York Times :

En 1980, la progression des revenus des personnes au bas de l'échelle sociale était plus rapide que ceux des personnes occupant le haut de l'échelle, mais une inversion totale de cette distribution a eu lieu au cours des dernières décennies. 

 

Atlantico : Comment expliquer qu'un tel phénomène ait pu se produire sur une période aussi longue, engendrant une forme d'épuisement de populations qui se détournent progressivement vers des formes de populisme ? Faut-il y voir une réelle méconnaissance de la situation de la part des différents gouvernements ? Comment expliquer cette méconnaissance, ou ce "refus de voir" ? 

Branko Milanovic : Dans le cas des Etats Unis, je pense qu’une des raisons clés a été la capacité d’emprunt excessive qui a été offerte aux ménages, et qui a contribué à masquer leur situation économique réelle. Alors que le niveau de consommation des populations de la partie basse de l’échelle des revenus continuait de progresser, leurs revenus et leurs salaires réels, eux, stagnaient. Voilà pourquoi, comme le montrent les études les plus récentes, les inégalités de consommation ont moins augmenté que les inégalités de revenus. Selon moi, la perception des inégalités par la population a changé radicalement, mais seulement à partir du moment où la Grande récession a frappé, c’est-à-dire au moment ou de nombreuses personnes ont perdu leurs maisons (puisqu’ils ne pouvaient plus payer leurs emprunts), et lorsqu’ils n’étaient plus en capacité de refinancer leur dette.

Maintenant, pourquoi les gouvernements n’ont-ils rien fait avant la crise ? Je pense qu’il y a plusieurs raisons à cela. En premier lieu, si l’insatisfaction d’une partie de la population (que je décrivais précédemment) est seulement « potentielle » et occultée par l’emprunt, cela signifie qu’il n’y avait pas beaucoup de pression populaire pour changer les choses. En second lieu, tous les gouvernements occidentaux croyaient fermement à l’idée du ruissellement économique  (la théorie du ruissellement repose sur l’idée que l’enrichissement des plus riches « ruissellera » sur les catégories les moins favorisées) mais ils croyaient aussi que le secteur financier était suffisamment « profond » pour allouer les risques de façon optimale. Enfin, ils ont échoué à voir les dangers de la dette excessive des ménages, qui était-elle même causée par l’absence de progression des revenus réels. Ce « refus de voir » peut ainsi être expliqué par l’absence de pression politique des « gouvernés » et par les œillères idéologiques des gouvernements.

Selon le politologue Dani Rodrik, les économistes devraient faire leur mea-culpa pour avoir soutenus excessivement dans les médias des politiques dont ils pouvaient connaître les effets. Ce constat peut-il être étendu au continent européen ? Existe-t-il un décalage entre les recommandations formulées par un "consensus" des économistes et les politiques appliquées pour parvenir à réduire la fracture inégalitaire ?

Je pense que ce décalage est plus fort dans le cas des Etats Unis qu’il ne l’est pour l’Europe, et ce, pour deux raisons. En Europe, la stagnation des revenus de la classe moyenne a été moins prononcée, et les croyances idéologiques des élites y étaient moins fortes. Mais puisque la politique américaine influence le reste du monde, et puisque les économistes américains ont une très forte influence sur les idées de la profession économique mondiale, il y a eu un effet de contagion à l’Europe. Dès lors, la différence entre les Etats Unis et l’Europe n’a été qu’une différence de degré, mais pas une différence de nature.

Ce qu’implique la déclaration de Dani Rodrik, c’est aussi que les économistes « mainstream » étaient incohérents avec les politiques menées par les gouvernements avant la crise. Malheureusement, les économistes qui étaient moins « enthousiastes » à propos de la mondialisation et plus conscients des problèmes liés à la distribution des revenus étaient une minorité.

Alors que la question des inégalités est devenue centrale dans le débat politique actuel, notamment grâce à vos travaux et à ceux de Thomas Piketty, comment juger de la réponse apportée par les dirigeants politiques ? En quoi les réponses apportées par les politiques monétaires et les politiques budgétaires, au travers du monde, sont-elles adaptées au rééquilibrage de la situation ? 

Je suis plutôt sceptique à propos de l’idée que quelque chose de « réel » a bien été mis en place pour traiter l’insatisfaction sociale, pas plus que cela n’a été fait en ce qui concerne le manque de confiance de la population à l’égard de la politique, qui est pourtant palpable dans l’ensemble de nos riches démocraties. Si l’on regarde les changements de politiques, on constate que rien d’important n’est intervenu au cours des 10 dernières années. De plus, les nouvelles politiques promises par Donald Trump aux Etats Unis vont exactement dans la direction opposée que celles qui sont défendues par de nombreux économistes pour lutter contre les inégalités (et, l’on pourrait ajouter, dans la direction inverse de celles souhaitées par les électeurs de Donald Trump eux-mêmes). Ce qui se vérifie par exemple avec sa tentative de se débarrasser de l’Obamacare, ou de baisser les impôts.

Je pense que ce manque de réaction peut être expliqué par une croyance non avouée des élites dirigeantes qui consiste à croire qu’une certaine forme de ruissellement économique peut fonctionner : quand l’économie recommence à croître (comme cela est le cas en Europe), le chômage baissera, les revenus augmenteront, et la population en aura fini avec ses revendications. Ainsi, ils croient, même s’ils ne le disent pas ouvertement, que les choses vont redevenir comme elles l’étaient avant la crise de 2007. Je pense qu’il s’agit d’une illusion. On ne pourra pas oublier ou se débarrasser aussi facilement de ce qui s’est produit au cours de ces 10 dernières années.  La politique souffre d’hystérèse : les politiques d’aujourd’hui dépendent de celles d’hier.

Mais il ne faut pas oublier que les changements politiques « progressistes » sont très difficiles à mettre en place par et pour un seul pays, ou un seul gouvernement. La mondialisation a placé la plupart des gouvernements dans une camisole ( une camisole dorée selon Thomas Friedman)  et même lorsqu’une volonté politique existe et tente de faire quelque chose, les politiques économiques internationales viennent limiter le cadre de ce qui est possible : des impôts ou des salaires minimums plus élevés peuvent conduire à la délocalisation de la production, des impôts plus élevés sur les successions peuvent faire fuir le capital, des dévaluations ou  des tarifs douaniers plus élevés ne sont pas non plus des options.

Alors, ce qu’il reste, je le crois, ce sont des mesures de long terme ; une éducation de meilleure qualité et accessible à tous, et des tentatives de réduire la concentration des actifs financiers. Mais de telles mesures ont une nature de long terme, de plus, elles ne semblent pas être soutenues par les populations les plus riches et les plus influentes de nos sociétés. En fait, nous assistons à une sorte d’effet boomerang en Europe ; vers des taxes sur les successions moins élevées, ou leur élimination totale, et vers des systèmes d’éducation privée qui répliquent celles qui existent aux Etats Unis. 

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