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Voyage au bout de l'enfer : un médecin du RAID raconte son arrivée au Bataclan le 13 novembre dernier

Publié le 22 octobre 2016
Ce document unique est une plongée au cœur de l’unité d’élite du RAID. Son médecin-chef, Matthieu Langlois, a été le premier homme à pénétrer dans l’enfer. Il est 21h35 et Paris est "en guerre" comme le déclare notre Premier ministre devant les caméras. Les différentes unités d’élite (RAID, BRI…) se rejoignent sur le pavé du 11ème arrondissement. En moins de trente minutes, le quartier est entièrement "verrouillé". À l’intérieur du Bataclan, plus de 3000 personnes à sauver. Extrait de "Médecin du Raid" de Matthieu Langlois aux éditions Albin Michel (1/2).
Matthieu Langlois
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Matthieu Langlois est médecin-chef du Raid depuis 2007. Il a été notamment chargé de la coordination des opérations médicales dans les interventions du Raid après les attentats de Paris au Bataclan, de Toulouse et de l’Hyper Cacher.
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Ce document unique est une plongée au cœur de l’unité d’élite du RAID. Son médecin-chef, Matthieu Langlois, a été le premier homme à pénétrer dans l’enfer. Il est 21h35 et Paris est "en guerre" comme le déclare notre Premier ministre devant les caméras. Les différentes unités d’élite (RAID, BRI…) se rejoignent sur le pavé du 11ème arrondissement. En moins de trente minutes, le quartier est entièrement "verrouillé". À l’intérieur du Bataclan, plus de 3000 personnes à sauver. Extrait de "Médecin du Raid" de Matthieu Langlois aux éditions Albin Michel (1/2).

Dans le camion qui roule vers le 11e arrondissement, on nous transmet, à Manu et moi, quelques infos supplémentaires : des actes terroristes ont été commis au Stade de France, des fusillades se sont produites dans les rues de Paris et une tuerie est en cours au Bataclan, avec prise d’otages.

Le convoi qui s’élance à vive allure compte six véhicules, celui des patrons, les trois vans dans lesquels se sont répartis les opérateurs – une vingtaine d’hommes –, le petit véhicule protégé, et le nôtre. Sirènes hurlantes et gyrophares en marche, nous effectuons plusieurs détours pour contourner les embouteillages et les obstacles, notamment la place de la République, apparemment saturée.

Nous approchons de notre destination. Du mieux qu’il peut, chacun jugule la pression qui monte. Le périmètre est déjà bouclé par les forces de police ; les militaires de l’opération Sentinelle ont mis leur casque et tiennent leur Famas (arme longue) à la main.

Le Bataclan est un endroit que je connais. J’ai assisté dans cette salle à quelques concerts, c’est un atout par rapport à d’autres lieux où nous sommes intervenus. La configuration du bâtiment ne me surprendra pas. Je m’efforce de me remémorer le concert d’Olivia Ruiz. Ce soir-là, nous étions placés en haut de l’escalier et, si mes souvenirs sont bons, il ne faut pas plus de deux secondes pour monter à l’étage.

L’unique consigne qui nous est transmise alors que nous débouchons sur le boulevard Voltaire est la suivante : "Soyez prudents en sortant des véhicules". Habituellement, nous recevons des informations tactiques, par exemple sur la présence de blessés sur les lieux de l’intervention. Pas cette fois, du moins pas encore. L’absence de détails plus précis m’interpelle.

Manu gare le camion médical à moins de cinquante mètres du Bataclan, à la hauteur du passage Saint-Pierre-Amelot, où se trouve l’une des issues de secours, et où des personnes font de grands signes en hurlant :

– Ça tire ! Ça tire ! Planquez-vous ! Couchez-vous ! Ça tire !

Leurs cris résonnent contre les murs de cette ruelle étroite. Sur le sol, j’aperçois des corps allongés. C’est dans cette rue que le commandant décide d’envoyer notre véhicule protégé. Le PVP, pesant environ quatre tonnes et conçu pour résister aux tirs de Kalachnikov, est dimensionné pour le paysage urbain, là où un plus gros blindé arracherait tout sur son passage. Il permet une "projection tactique" de huit opérateurs, au plus près de la crise. Il s’agit autant de sécuriser les lieux que de prendre en charge d’éventuels blessés, sachant qu’à cet instant, un terroriste peut très bien décider de sortir du Bataclan pour ouvrir le feu.

Certain que cette manoeuvre est pertinente, je jette à bord du PVP deux brancards souples, en estimant qu’ils pourront être utiles à ceux qui interviendront dans ce secteur. C’est l’une des erreurs que je commets : ces deux brancards me manqueront au moment de gagner le Bataclan. Je me dis que je les récupèrerai probablement plus tard, sauf que cela ne se fera jamais. Pas plus que je ne reverrai le blindé, grâce auquel de nombreux sauvetages ont été effectués passage Amelot.

Peu importe d’ailleurs, car, avec le recul, ces deux brancards n’auraient pas pesé lourd face à une telle quantité de victimes. De leur côté, sur les terrasses, Charles et Dominique en ont pris deux. Jean-Marc, qui nous rejoindra au Bataclan, un seul.

Il en restait donc cinq au service. C’est la dizaine de brancards disponibles au service qu’il aurait fallu apporter, et même ceux-ci n’auraient pas suffi ; la prochaine fois, c’est évident, nous gèrerons les choses diffremment. C’est toujours facile de réécrire l’histoire, mais si j’avais su qu’il ne se passait plus rien sur le front des terrasses de café, ce n’est pas à deux médecins que nous aurions débarqué au Bataclan, mais à quatre ou même cinq. Avec Dominique, Charles, et Jean-Marc en renfort, nous n’aurions pas changé le cours des choses, mais le "confort" de travail aurait été tout autre. "Prise d’otages", "nombreux morts", crépite la radio. Elle répète que "ça tire encore dans les rues" et que "trois ou quatre terroristes" sont retranchés dans l’enceinte du Bataclan. Mon job ne consiste cependant pas à savoir où sont les tueurs ni même s’ils tirent encore, mais à réfléchir au dispositif médical et à l’évacuation des blessés.

Nous devinons qu’ils seront malheureusement nombreux. Très nombreux. Autour de nous règne une ambiance électrique. Nous attendons. En position. Immobiles. "Prise d’otages, deux terroristes au niveau 1", annonce la radio tandis que chacun achève de préparer son équipement : nous, nos sacs, les autres, leurs armes. Nous portons la même tenue noire que tous les membres du RAID, mais, à la différence des policiers, je ne suis pas armé. C’est une règle absolue. Ceux qui ne nous connaissent pas voient que je suis médecin parce que c’est inscrit dans mon dos ; entre nous, il ne peut y avoir de confusion : même avec la cagoule, un regard suffit. On sait qui est qui, et puis chacun est à la place où il doit être, le médecin  comme l’opérateur. Quand ils auront besoin de nous, ils n’auront pas recours à la signalétique ni à la radio. Nous serons là.

Extrait de "Médecin du RAID", de Matthieu Langlois (avec la collaboration de Frédéric Ploquin), publié aux éditions Albin MIchel. Pour acheter ce livre, cliquez ici

 
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