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Voici notre correction des sujets du Bac Philo 2016...

Publié le 15 juin 2016
"Travailler moins, est-ce vivre mieux ?" ; "Nos convictions morales sont-elles fondées sur l'expérience ?"
Pascal-Emmanuel Gobry
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"Travailler moins, est-ce vivre mieux ?" ; "Nos convictions morales sont-elles fondées sur l'expérience ?"

Ca y est ! Les sujets sont tombés ! Notre rédaction vous propose "sa" correction des sujets…

Filière S : "Travailler moins, est-ce vivre mieux ?"

Quel sens de l'humour du jury, avec ce clin d'œil à l'actualité politique ! Le piège est gros, et il s'agit évidemment de ne pas tomber dedans en parlant de la Loi El Khomri…

L'accroche se présente d'elle-même : le mot travail, étymologiquement, vient du latin tripalium, qui est un instrument de torture. Dans le monde antique, le travail n'est pas forcément bien vu. Ce qui permet d'avoir une approche historique du sujet.

On pourra donc partir sur une première partie, qui reviendra sur la position des grands philosophes antiques. Qu'est-ce que "vivre mieux" ? Pour Platon (petit un), il n'y a qu'une réponse possible : vivre mieux, c'est contempler la Vérité, et les Formes des Idées, éternelles, issues de l'esprit de l'Un qui est la source de toutes choses ; chez Plotin, son successeur, cette contemplation est quasi-religieuse et mystique. La seule belle et vraie vie, c'est la via contemplativa des philosophes. Le travail, c'est ce qui nous maintient dans la Caverne, c'est le monde des apparences. Chez Aristote (petit deux), c'est encore plus clair : l'homme vraiment libre, l'homme qui vit bien, c'est celui qui ne travaille pas. Il a besoin de temps pour contempler la nature. C'est, en somme, un propriétaire terrien, qui a des esclaves, qui travaillent à sa place. Position partagée par Cicéron, lui aussi riche propriétaire terrien, pour qui la pire chose imaginable était l'esclavage—et qui n'a jamais remis en question le système esclavagiste romain. Pour les penseurs antiques, donc, vivre mieux c'est ne pas travailler du tout. Une position qui peut paraître belle de premier abord—une vie de loisir et de contemplation—mais qui révèle vite sa fache cachée, qui dans le monde antique était l'esclavage.

Bonne transition, donc, pour une seconde partie, qui peut montrer la valeur du travail pour une vie. Cette idée apparaît chez les premiers chrétiens (petit un). Dans la Genèse, avant la Chute, Dieu demande à Adam de cultiver le Jardin d'Eden. Le travail est donc, littéralement, un don du Ciel, et pour les penseurs chrétiens et juifs, il fait partie de l'"Image de Dieu" en l'homme. En créant l'Univers, Dieu travaille, puis se repose. Par son travail, l'homme imite Dieu en créant des choses de l'ouvrage de ses mains. Après la Chute, Dieu pose une malédiction sur le travail : "C'est à force de peine que tu tireras du sol ta nourriture tous les jours de ta vie." Mais malgré cette malédiction, dans la Bible, le travail reste une vocation divine. Les premiers moines d'Occident, sous la direction de Saint Benoît, prendront comme devise "Ora et Labora", "Priez et travaillez." L'oisiveté est un jouet de Satan, et pour bien vivre, au sens le plus profond du terme, il faut travailler. Une idée qui prendra toute sa floraison avec l'ère bourgeoise (petit deux). Face à une Eglise catholique qui valorise à son goût trop les vocations cléricales, Martin Luther vante le travail des laïcs. Il remarque que la Bible dit que "Dieu" nous donne notre pain quotidien, mais il le fait à travers le fermier qui cultive le blé et le boulanger qui fait le pain. Une idée qui mènera à la fameuse "éthique protestante du travail" louée par Max Weber, et qui est selon lui la clé de la prospérité de la Révolution industrielle, ce en quoi il est rejoint par l'historienne Deirdre McCloskey. On pourra ici évidemment citer également Adam Smith, et Alexandre Kojève, qui voit dans le travail une opportunité de réalisation de soi.

Une révolution industrielle qui a peut être donné au monde une prospérité sans précédent, mais également une forme extrêmement aliénante du travail (partie trois). Le sujet, rappelons-le, n'est pas sur la valeur du travail en soi, mais sur la valeur de travailler moins. On pourra (petit un) citer toute l'histoire du dix-neuvième siècle qu'on connaît : l'aliénation du travail, concept important chez Marx, et décrite avec tant de force par Zola. Ce qui permettra de poursuivre la réflexion (petit deux) en citant les penseurs distributistes comme GK Chesterton et Hilaire Belloc qui veulent combattre le capitalisme et l'aliénation du travail, non pas par le socialisme, mais en faisant de chaque homme le propriétaire de son outil de travail. On pourra donc conclure qu'il y a travail et travail ; que si un travail est aliénant, vivre mieux c'est travailler moins, mais surtout que vivre mieux est moins une question de moins ou plus, mais de mieux ou moins bien.

Filière S : "Faut-il démontrer pour savoir ?"

Un sujet d'épistémologie en filière scientifique, c'est normal. Tout l'enjeu du sujet sera de définir les concepts clés du sujet : qu'est-ce que démontrer ? Et surtout, qu'est-ce que savoir ? Vaste question sur laquelle personne n'a jamais été d'accord. Un sujet qu'on peut donc voir soit comme très amusant, soit comme très "casse-gueule"… Mais qu'on peut reformuler de manière beaucoup plus claire : "Est-il possible de savoir quelque chose sans qu'il soit démontré ?"

L'accroche est toute trouvée : dans l'Apologie, Socrate, déclaré l'homme le plus sage sur Terre par l'Oracle de Delphe, prétend que la seule chose qu'il sait, c'est qu'il ne sait rien. Quelle est ainsi la possibilité du savoir ?

Dans une première partie, on pourra donc défricher la notion de savoir. Il faut commencer (petit un) par expliquer la définition classique du savoir en philosophie : une croyance vraie et justifiée. Ces trois éléments sont importants. Un savoir est une croyance, mais pas seulement une croyance. Il faut également que cette croyance soit vraie. Et il faut également qu'elle soit justifiée, sinon c'est une supputation ou une hypothèse. Donc, il semble qu'il faut démontrer pour savoir, puisque sans justification il n'y a pas de savoir, il y a juste des croyances, qui peuvent être vraies ou non, mais pour ainsi dire par hasard. On pourra continuer pour rappeler (petit deux) que les connaissances scientifiques ne sont pas, à proprement parler, du savoir. La Révolution scientifique, telle que théorisée par Francis Bacon, repose justement sur la suprématie de l'expérimentation par rapport à la démonstration. L'expérience de Galilée, par laquelle il a fait tomber deux objets de poids différents et a mesuré leur arrivée au même endroit, était tellement tonitruante justement parce que toute l'Europe pensait qu'Aristote avait "démontré" qu'un corps lourd chutait plus vite qu'un corps léger. L'expérience de Galilée était révolutionnaire justement parce qu'elle n'opposait pas une démonstration à une autre démonstration, mais une expérience. Et le fameux paradoxe de l'induction de David Hume nous rappelle qu'il ne s'agit pas là d'un savoir, car du fait qu'une expérience a produit tel résultat, nous ne pouvons en tirer une règle générale qu'au prix d'une induction qui n'est qu'une croyance. Comme l'explique Karl Popper, les lois scientifiques ne sont que des présomptions, qui peuvent toujours être renversées par une découverte postérieure. Pour revenir au sujet de départ, Galilée n'a pas, à proprement parler, démontré que les corps lourds tombent à la même vitesse que les corps légers, simplement que tel corps lourd est tombé à la même vitesse que tel corps léger.

Paradoxalement (deuxième partie), c'est cette qualité si élusive du savoir qui redonne ses lettres de noblesse à la démonstration. C'est le sens du fameux "tournant cartésien" (petit un). Descartes place l'épistémologie avant la métaphysique. Avant de demander ce qu'il faut croire, il demande comment on peut croire. Il cherche une base certaine de connaissance—son fameux cogito ergo sum—et cherche à "reconstruire le monde" armé uniquement de cette base, et de la logique. Par sa parabole du démon, qui tromperait ses sens, il suggère que le seul moyen de savoir c'est de démontrer. Depuis (petit deux), la philosophie s'est empêtrée dans cette visible impossibilité du savoir, de la proclamation par Kant, que nous ne pouvons avoir accès aux noumènes—aux choses en elle-mêmes—mais seulement aux phénomènes—notre perception des choses, jusqu'à Wittgenstein, qui croit mettre un point final à la philosophie en déclarant "Wovon man nicht sprechen kann, darüber muss man schweigen." Faut-il démontrer pour savoir ? Non, parce qu'il est impossible de savoir.

On pourra donc conclure en revenant vers ce pauvre Socrate : la philosophie a mis 2 500 ans à redécouvrir ce que Socrate nous avait dit au départ. La philosophie est justement la découverte des limites du savoir, mais également cette via contemplativa qui permet d'aller plus loin dans la sagesse, qui implique démonstration et savoir, mais les dépasse...

Filière L : "Nos convictions morales sont-elles fondées sur l'expérience ?"

Quels sont les fondements de la moralité ? Vous avez quatre heures… Rien que ça… Le piège dans ce sujet est évidemment de ne pas traiter le concept-clé d'"expérience" de manière non-philosophique. Il ne s'agit pas là d'expérience au sens "d'expérience de la vie", mais d'expérience au sens de source du savoir : ce qui nous provient de nos sens.

Là, il y a quelques grandes écoles, qu'on pourra passer en revue. Pour certains (grand un), la morale vient de la raison. On peut citer (petit un) la tradition du droit naturel, représentée avec brio par Aristote et Thomas d'Aquin. L'expérience est un rôle clé, puisque la morale vient de la nature—c’est-à-dire de l'Univers tel qu'il est, pas de la "nature" au sens de "monde naturel"—mais la nature s'ajoute à la raison. Par contre (grand deux) pour Kant, par excellence, la morale vient exclusivement de la raison.  C'est elle qui nous dicte les lois de la morale, c'est-à-dire son fameux impératif catégorique.

Pour d'autres (grand deux), la morale vient plutôt de l'expérience. On peut notamment citer (petit un) Spinoza, qui nie l'existence de valeurs morales objectives, et pour qui l'éthique est la satisfaction de nos désirs, et surtout Hume, pour qui l'instinct moral est une passion, qu'il faut discipliner à travers l'espérance. On peut ensuite tracer cette lignée jusqu'à Nietzsche (petit deux) qui, puisqu'il n'y a pas de valeurs morales, veut nous faire aller "au-delà du bien et du mal." Après la mort de Dieu, la motivation humaine devient esthétique ; le Surhomme est celui qui se recrée lui-même comme une œuvre d'art. Cette "méta-morale" étant esthétique, elle vient forcément de nos expériences.

Pour essayer de synthétiser tout ça (grand trois), on pourrait parler de l'éthique de la vertu. Dans l'école de l'éthique de la vertu, la morale ne s'exprime pas tant en tant que lois transcendentes, quelle que soit leur origine, mais comme une habitude de vie. Dans cette vision, la morale est un muscle, et il faut la pratiquer. C'est pour ça que (petit un) Aristote recommande dans L'Ethique à Nicomaque de trouver un maître, et de le suivre, et de l'imiter : une vision de la morale évidemment tirée de l'expérience. On pourra parler de la renaissance (petit deux) de l'éthique de la vertu au 20ème siècle, notamment par G.E.M. Anscombe et Alasdair MacIntyre, face à l'utilitarisme, et ainsi conclure que si on peut tirer ses convictions morales de l'expérience, ce n'est pas tant de l'expérience "reçue" que de l'expérience de la vertu.

Filière L : "Le désir est-il par nature illimité ?"

Il est toujours compliqué de traiter un sujet dont la réponse est donnée dans la question et est évidente. La réponse à la question est évidemment "oui". Le désir est ce qui distingue l'humain de l'animal. L'animal a des besoins, l'homme a des désirs. Et ce qui distingue le désir du besoin c'est justement qu'il est illimité. Le besoin peut être satisfait, le désir non. Le désir est donc, sinon par nature, du moins par définition, illimité.

Ceci dit, on peut évidemment broder : comment peut-on vivre avec ce désir ? Là il y a de la matière. Surtout avec la philosophie antique. On pourra parler d'Epicure, pour qui le bonheur est justement l'affaire de discipliner ses désirs pour arriver à un équilibre. D'Aristote, qui dit grosso modo la même chose avec sa doctrine de l'"eudémonisme". Et surtout des philosophes stoïciens, au premier rang desquels Cicéron et Marc-Aurèle, dont toute la préoccupation est justement de discipliner nos désirs. Si on veut prendre un risque, on pourra même parler du Bouddha, dont la doctrine est également fondée sur l'infinité du désir et la nécessité d'éteindre le désir pour atteindre l'illumination.

Filière ES : "Savons-nous ce que nous désirons ?"

Visiblement les membres du jury cette année ont été inspirés par le thème du désir. Sujet assez drôle en ce qu'il pose une question dont la réponse est évidente de premier abord, mais dont la vraie réponse, évidente aussi, est contraire. Chacun dira qu'il sait ce qu'il désire (un meilleur travail, plus d'argent). Mais la vraie réponse est évidente aussi : non, nous ne savons pas ce que nous désirons, puisque nos désirs d'argent, de fortune, d'honneur, sont en réalité—et il suffit d'un minimum de psychologie pour s'en rendre compte—des chimères.

On pourra bien sûr ici d'abord faire appel à Platon, puisque tout l'objectif des dialogues socratiques est justement de nous montrer que nous ne sommes pas sûrs de ce que nous croyons savoir, y compris de nos désirs. Pour Platon (qui fait parler Socrate, mais qui s'exprime lui-même), tout comme pour Aristote d'ailleurs, tout désir pour une chose finie est un désir pour une chose infinie. A travers tout objet, ce qu'on cherche est un bien, qui lui-même est une facette du Bien.

Et comment ici ne pas parler de René Girard, et de sa théorie du désir mimétique ? Pour lui, c'est justement parce que nous ne savons pas ce que nous désirons que nous sommes malheureux. Nous imitons donc les désirs des autres. C'est ce désir mimétique qui crée le conflit social, puisque les désirants, voulant la même chose (puisqu'ils s'imitent) deviennent des rivaux. Pour échapper au cycle de la violence créé par le désir mimétique il faut justement en prendre conscience, et commencer à savoir vraiment ce que l'on désire…

Filière ES : "Pourquoi avons-nous intérêt à étudier l'histoire ?"

Sujet très étrange. D'abord parce qu'il ne demande pas une interrogation, mais un argumentaire—il ne demande pas quoi penser mais pourquoi le penser. On aurait presque envie de prendre le sujet à contrepied et, par pur esprit de contradiction, expliquer pourquoi nous n'avons pas intérêt à étudier l'histoire. Ce qui serait faux, et dans une épreuve comme le Bac suicidaire…

On pourrait chatouiller le correcteur en partant d'Aristote, qui explique qu'étudier l'histoire est moins intéressant qu'étudier la poésie, car l'histoire ne parle que de ce qui est, alors que la poésie parle de ce qui pourrait ou devrait être. La dissertation serait donc une réponse à Aristote. La première réponse est apportée par Xénophon, qui vivait avant lui, et qui fut le disciple le plus connu de Socrate après Platon, réhabilité au 20ème siècle par Leo Strauss pour son importance fondamentale pour comprendre la pensée de Socrate. Il a écrit des travaux historiques, car pour lui la réflexion historique engendre la réflexion politique.

La philosophie de l'histoire est un peu oubliée jusqu'à l'époque des Lumières, où on ne peut pas ne pas parler de Hegel, et de la "dialectique de l'histoire" qu'il développe dans la Phénoménologie de l'Esprit. Une vision de l'histoire qui doit sa paternité à Kant, et à son Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique, et dont l'application la plus connue fut celle de Marx, qui apporte une vision pseudo-scientifique et déterministe de l'histoire. Ces deux penseurs des Lumières, pour qui l'histoire était une sorte de prédestination laïque, y voyaient un inévitable progrès. Vision partagée par toutes les Lumières mais qui fut inévitablement mise en péril par les échecs du communisme et l'horreur de la Shoah. On pourra donc peut être conclure que le meilleur intérêt d'étudier l'histoire est de ne pas y projeter ses désirs…

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