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Inquiétude

Tueries au Burundi : faut-il craindre le scénario d’un génocide à la rwandaise ?

Publié le 06 novembre 2015
Le Burundi est traversé par de vives tensions depuis la réélection controversée de son Président Pierre Nkurunziza pour un troisième mandat en juillet 2015. Les événements de ces derniers jours semblent être les prémices de massacres de grande ampleur.
Jean-Damascène Nkubito
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Jean-Damascène Nkubito est chercheur indépendant en géopolitique, spécialisé sur la Région des Grands Lacs (Afrique)
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Le Burundi est traversé par de vives tensions depuis la réélection controversée de son Président Pierre Nkurunziza pour un troisième mandat en juillet 2015. Les événements de ces derniers jours semblent être les prémices de massacres de grande ampleur.

Atlantico : Quelles sont les dernières nouvelles de la situation au Burundi ?

Jean-Damascène Nkubito : La situation au Burundi est celle d’un pays qui s’enferme dans un cycle dangereux de violences et de peur. Après des manifestations de jeunes, des rafles de la police dans les quartiers, des attentats à la grenade, on est passé à des assassinats ciblés de personnalités. Bujumbura a peur, car les gens sont terrés chez eux ou essaient de quitter la ville. Depuis les campagnes très contrôlées par les hommes de Pierre Nkurunziza, on n’a pas d’information autre que ce que disent les sources officielles, à savoir que tout va bien. Mais en réalité le Burundi est sur une mauvaise pente depuis le mois de mai 2015.

Est-on en train d'assister aux prémices d'un génocide comme l'a déclaré à Libération l'intellectuel burundais vivant en France David Gakunzi ? 

Depuis l’assassinat du général Nshimirimana, ancien chef d’état major de l’armée burundaise, la violence a haussé de niveau. Le risque de massacres de masse est réel. Mais je ne parlerai pas de « génocide » car ce mot a un sens lourd dans la région des Grands lacs. Il ne faut pas le banaliser. Néanmoins ce qui se passe au Burundi mérite qu’on s’en préoccupe. Car il y a un risque réel d’embrasement régional. Le régime accuse le Rwanda de constituer un noyau de rébellion autour des opposants et d’officiers qui ont fui le Burundi, le Rwanda de son côté accuse le régime burundais d’avoir intégré dans son armée des FDLR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda) basées dans les forêts du Kivu en RD Congo et parmi lesquels se cachent d’anciens responsables du génocide de 1994 au Rwanda. Lorsqu’on parle de risque de « génocide », nombreux se réfèrent à ces accusations qu’on entend d’ailleurs depuis les discours officiels du Rwanda. Car les FDLR, en appuyant l’armée burundaise, massacreraient des tutsi burundais et auraient l’occasion d’attaquer le Rwanda depuis le Burundi.

Depuis ces accusations réciproques, la tension est très forte et les relations très explosives entre les deux pays. Là se trouvent les germes de la régionalisation du conflit qu’il faut craindre. Ceci a des conséquences fâcheuses sur le fonctionnement de l’East AfricanCommunity car les présidents de ces deux pays (Rwanda et Burundi) ne peuvent plus s’asseoir autour d’une même table.

Quelle est l'origine de cette flambée de violence ?  

La flambée de violence remonte à fin avril 2015 lorsque le congrès du parti CNDD-FDD au pouvoir a entériné la candidature du président Pierre Nkurunziza (au pouvoir depuis août 2005) à se présenter aux élections présidentielles de juillet 2015. Selon la constitution issue des Accords de paix signés à Arusha, en Tanzanie en août 2000, le Chef de l’Etat ne peut pas faire plus deux mandats de suite. C’était le cas de Pierre Nkurunziza qui était arrivé à la fin de ses deux mandats. Mais en avril 2015 il a convaincu son parti à le présenter comme candidat à sa propre succession. Son argument était de dire que son premier mandat n’était pas à prendre en considération parce qu’il n’était pas élu au suffrage universel direct mais par les parlementaires. Il considérait que la Constitution issue de l’Accord d’Arusha ne s’appliquait qu’à partir de 2010, année de sa réélection. Pour l’opposition, la société civile et la « communauté internationale », c’était une violation de la constitution et de l’esprit d’Arusha. Cette candidature à un nouveau mandat a alors poussé les manifestations dès le lendemain de sa proclamation. Depuis, les violences ont rythmé la vie du Burundi, des centaines de milliers de Burundais ont fui et continuent de fuir le pays pour les pays voisins (RD Congo, Rwanda et Tanzanie). Les élections et la proclamation de la victoire de Pierre Nkurunziza ont attisé davantage les violences, les répressions, les attentats, les enlèvements et les assassinats ciblés.

Un retour au calme est-il possible, si oui à quelles conditions ?

Un retour au calme est possible. Au lieu d’évoquer les recettes qu’on connaît déjà (négociation, médiation, élections démocratiques, etc. etc.) mais qui risquent d’échouer, il faudrait essayer d’analyser et de comprendre d’où vient cette hantise de Pierre Nkurunziza de se maintenir au pouvoir ou pourquoi son entourage le pousse à se maintenir. Mes discussions avec des Burundais à Bujumbura ont révélé que les Hutu du Burundi sont convaincus que le président rwandais Paul Kagame, tutsi, essaie d’interférer dans la politique burundaise pour imposer un président tutsi et ainsi avoir dans la région des Grands Lacs un ensemble de pays dirigés par des Tutsi. Comme au Rwanda, en Ouganda (le président Museveni est Hema, du groupe tutsi), ou en RD Congo (où l'on considère que Joseph Kabila serait tutsi). Et au Burundi, de nombreux hutu considèrent que seul Pierre Nkurunziza est capable de faire échec au « plan de Kagame de tutsisiser le régime burundais. Car dans ce pays, les Hutu ont été exclus de l’exercice du pouvoir politique depuis les années 1970. Les assassinats et coups d’Etat contre des présidents hutu élus au début des années 90 par des officiers tutsi sont dans les mémoires des Hutu au Burundi. Plus que la relance des négociations, du dialogue ou un gouvernement d’union nationale – recettes qui finalement visent plus le partage du gâteau que la solution au problème - cette lecture ethnique nationale et de la géopolitique régionale est une des clés à prendre en considération pour faire revenir le calme. Ce n’est pas la seule, mais elle est incontournable.

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