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Temps de travail : le match Carlos Slim, Richard Branson et Institut Montaigne.
Temps de travail

Travailler plus ou travailler moins ? Le match Carlos Slim, Richard Branson, Institut Montaigne

Publié le 13 octobre 2014
Organiser la semaine de travail sur trois journées de 11h ; développer les congés illimités ; augmenter le temps de travail dans le public et le privé pour relancer l'économie : Atlantico a confronté trois visions de l'organisation du travail très différentes les unes des autres.
Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I.Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.
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Gilles Saint-Paul est économiste et professeur à l'université Toulouse I.Il est l'auteur du rapport du Conseil d'analyse économique (CAE) intitulé Immigration, qualifications et marché du travail sur l'impact économique de l'immigration en 2009.
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Organiser la semaine de travail sur trois journées de 11h ; développer les congés illimités ; augmenter le temps de travail dans le public et le privé pour relancer l'économie : Atlantico a confronté trois visions de l'organisation du travail très différentes les unes des autres.

Atlantico : Dans son dernier rapport (lire ici), l'Institut Montaigne préconise d'augmenter le temps de travail dans le public et le privé afin de relancer l'économie française. Il exclut toute compensation salariale. De son côté, Carlos Slim, l'entrepreneur milliardaire mexicain, propose d'organiser la semaine de travail sur 3 jours de 11 heures chacun. Richard Branson développe quant à lui le principe des congés illimités. Trois visions radicalement différentes de l'organisation du temps de travail. Que sait-on du lien entre temps de travail et croissance ?

Gilles Saint-Paul : Lorsque l’économie croît, les travailleurs deviennent plus productifs et veulent consacrer une partie de leurs gains de pouvoir d’achat au loisir. Pour cette raison, il existe une tendance à la baisse de la durée du travail sur longue période. Cela est vrai pour tous les pays. Inversement, si l’on réduit artificiellement le temps de travail, cela réduit la productivité par tête et donc le niveau de vie.

Philippe Waechter : Le temps de travail est au cœur d'une problématique large qui reflète l'engagement de chacun dans le projet collectif d'une société. Il exprime le partage et la hiérarchie entre vie professionnelle et vie privée, il traduit aussi la place du travail dans la construction de la société et son rôle structurant tant dans la dynamique collective que dans la situation de chaque individu. Les discussions sur le temps de travail par le passé ont positionné le curseur à des endroits bien précis.

Ces questions sont forcément posées à nouveau lorsque la croissance est faible et que les anticipations d'amélioration rapide sont réduites. On peut imaginer partager davantage le travail afin de limiter le risque de chômage. Cela n'a pas toujours été efficace par le passé en posant notamment des questions sur l'incitation au travail. Certains imaginent qu'en travaillant davantage l'activité va repartir rapidement. C'est le cas du rapport de l'institut Montaigne. Il y a un aspect mécanique qui ne s'ajuste pas avec la période que connaît l'économie française. De ce point de vue, la hausse du temps de travail sans compensation sur les salaires permettrait effectivement d'abaisser le coût salarial unitaire et de gagner en compétitivité. Cependant dans une économie à croissance très faible c'est probablement la meilleure solution pour renforcer les risques de déflation puisque la concurrence se fera par les coûts. Ce n'est pas souhaitable dans l'état actuel de l'économie française.

Dans une période de faible croissance, de vieillissement de la population et de choc technologique majeur la question du temps de travail n'a pas de réponse immédiate tout simplement parce que la réflexion sur le marché du travail doit s'inscrire dans un cadre plus vaste.

L'absence de croissance est un véritable défi pour l'économie française. L'économie après un choc n'a pas spontanément les capacités de rebondir et de converger vers une trajectoire de croissance durable. Lors des chocs précédents de l'économie française (premier choc pétrolier, crise du SME) la croissance repartait assez rapidement. Ce n'est pas le cas depuis 2011 notamment. Est-ce uniquement une question liée au temps de travail ou cela traduit il la nécessité de repenser le cadre du fonctionnement de l'économie?

Celle-ci se caractérise par une expansion réduite, un investissement productif insuffisant pour alimenter la croissance potentielle, une population qui vieillit et l'adaptation nécessaire pendant un choc technologique majeur.

Il faut pouvoir répondre à ces questions, trouver des éléments de réponses pour que l'organisation de la société française prenne en compte ces différents aspects. N'agir que sur un paramètre, le temps de travail, est bien insuffisant.

Au regard des questions posées on peut avoir quelques éléments de réponse.

La croissance insuffisante pose la question de la répartition du travail entre ceux ayant un travail et ceux qui n'en ont pas et en souhaiteraient un. Est-ce que la réponse passe par une réduction du temps de travail des premiers pour permettre aux seconds de trouver un emploi. Au regard des appariements nécessaires entre l'emploi et les candidats à l'emploi ce point est complexe et on ne peut pas imaginer d'effet immédiat surtout dans une société qui devient plus compliquée. Dans les expériences de ce type en France et notamment lors du passage au 35h, cela a obligé les entreprises à penser leur organisation. C'est en cela qu'elles ont gagné en efficacité. L'impact sur l'emploi en tant que tel a été plus discutable.

Cela pouvait fonctionner dans un modèle industriel avec des postes substituables sur une chaine de production. Cela ne fonctionne plus comme cela. C'est cette substitution qui avait été à la base de la réduction du temps de travail en France.

Accroître la durée du travail c'est renforcer en premier lieu la séparation entre ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent pas. Cela pourrait accentuer le dysfonctionnement que l'on note déjà en France entre ceux qui travaillent et ceux qui souhaitent entrer sur le marché du travail, notamment les jeunes. Accentuer la différentiation n'est probablement pas la bonne solution. La France souffre d'un marché du travail à deux vitesses, la solution passant par la hausse du temps de travail pour ceux qui travaillent déjà accentuerait ce phénomène et ce n'est pas souhaitable.

Le vieillissement de la population pose la question de la durée du travail. Une population qui vieillit est moins productive et ne peut plus produire, toutes choses égales par ailleurs, la même quantité de biens et services. Il faut donc repenser le partage entre actifs et retraités. Sur ce point l'âge du départ à la retraite doit forcément être discuté ainsi que celui du partage du revenu entre actifs et retraités. Il y a aussi la question de l'immigration qui doit être discutée pour permettre de produire suffisamment afin de générer un revenu qui satisfera les actifs et aussi les retraités. Cette question a été posée récemment au Japon pour permettre de garantir la pension des retraités. L'immigration n'a pas été la réponse apportée par Shinzo Abe le premier ministre, mais elle a été posée et va être au cœur des débats en Europe.

Le dernier point est celui du choc technologique. Il modifie en profondeur le modèle de fonctionnement de l'entreprise et de l'économie. Le partage de l'information permet une organisation très différente du travail mais aussi de l'entreprise et de sa hiérarchie. Il facilite l'individualisation de ce travail. Le choc technologique permet progressivement de sortir d'une situation d'emplois plus ou moins uniformes à des emplois individualisés avec des objectifs qui le sont aussi. Dès lors la notion de temps de travail s'estompe au profit de la satisfaction des objectifs qui ont été fixés. La distinction entre vie professionnelle et vie privée peut alors devenir plus floue car il est facile de travailler en dehors du cadre formel de son entreprise.

L'ensemble de ces éléments traduisent les changements qui s'opèrent aujourd'hui sur le marché du travail. Il est nécessaire de réfléchir davantage au cadre dans lequel l'emploi va s'exercer. Le temps de travail peut alors apparaitre en partie secondaire si le flou s'accentue entre vie professionnelle et vie privée. Comment prendre en compte, en France ou ailleurs, le temps de travail de celui qui se connecte le soir ou le week-end de chez lui ou de son hôtel s'il est en voyage? Ces phénomènes ne sont pas marginaux mais ne sont pas franchement intégrés dans les statistiques de temps de travail. En outre ces changements technologiques doivent s'accompagner de formations car il faut que les salariés soient capables de porter l'innovation et le progrès techniques. Il faut donc ainsi avoir un marché du travail qui prenne en compte ses besoins de formation tant pour ceux ayant un emploi que ceux qui n'en ont pas. C'est la notion de flexicurité souvent évoquée ou de sécurisation des parcours professionnels. Les changements technologiques ont accentué ses besoins. Ayons donc une approche plus large que le seul temps de travail pour mieux appréhender la dynamique de l'emploi.

Carlos Slim et Richard Branson mettent en avant les gains en productivité que permet de dégager une organisation du temps de travail davantage respectueuse de la vie privée. Quels sont les avantages économiques de ces modèles ?

Gilles Saint-Paul : Je pense que ces avantages dus à un meilleur respect de la vie privée sont illusoires. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que de meilleures conditions de travail (éclairage, ventilation, etc.) favorisent la productivité ; il est aussi vrai que la productivité de la dernière heure travaillée est plus faible que celle des premières heures travaillées. Donc si on réduit la durée du travail, la productivité horaire augmente, mais la productivité individuelle diminue.

Philippe Waechter : Le modèle de Slim consiste à favoriser l'emploi sur 3 jours avec une durée de travail de 11 heures par jour. La proposition de Branson est de ne pas contraindre le salarié via un temps de travail ou de présence mais via la réalisation d'objectifs. Les deux modèles sont très différents. Le premier est un modèle de partage du travail alors que le second fonctionne par mise objectifs. Dans le premier modèle il est attendu une présence et une productivité associée à cette présence. Cette situation peut avoir du sens dans une société où le travail est interchangeable. En effet les autres jours de la semaine il y aura d'autres équipes fonctionnant 11 heures également. Dans le modèle de Branson, chacun est responsable de la satisfaction de ou des objectifs assignés. Que vous soyez présent ou pas l'important est la réalisation de la tâche. Dans ce cadre,  la distinction entre vie professionnelle et vie privée peut totalement disparaître. La situation de chaque salarié est alors dépendante de sa capacité à s'organiser et n'est plus fonction du cadre institutionnel que définit l'entreprise. Une telle situation peut être très confortable ou très déstabilisante. Ce mode de travail intègre le choc technologique évoqué plus haut et se traduit par un mode de fonctionnement où le temps de travail n'est plus franchement une notion pertinente.

Le principe de responsabilisation des salariés à la Branson aurait en réalité pour conséquence une réduction du nombre de congés pris. Peut-on vraiment y voir un choix ou davantage une auto-contrainte ? Quels sont les effets pervers de ces modèles ?  

Gilles Saint-Paul : Je ne pense pas que ces systèmes aient des effets pervers. L’idée est de sortir de la logique contraignante du salariat et de laisser les salariés choisir eux-mêmes leur temps de travail. Il y a sûrement plein de travailleurs qui désireraient accroître leurs revenus en travaillant plus, et plen d’autres qui préfèreraient prendre plus de congés quitte à gagner moins. Il faut sortir du carcan de la durée légale pour parvenir à une situation où c’est le salarié lui-même qui décide de sa durée du travail.

Philippe Waechter : Une telle organisation repose sur la capacité d'organisation de chacun des salariés, sa capacité à respecter les objectifs qui lui sont assignés et la possibilité de faire abstraction du cadre que forme l'entreprise. Cela peut être très efficace mais il est peu probable qu'un tel cadre puisse s'appliquer à tous. Dans un type d'emplois cela peut bien fonctionner mais ce n'est certainement pas un mode de fonctionnement à généraliser. C'est pour cela que j'évoquais la nécessité de réfléchir sur le travail en général et pas simplement sur une de ses composantes. Il faut pouvoir avoir de la souplesse dans l'organisation en fonction du secteur d'activité, du type d'emploi au sein de ce secteur et de la hiérarchie mise en place. Les emplois s'individualisent, le cadre doit aussi aller dans cette direction.

La flexibilisation du temps de travail à la baisse peut-elle fonctionner dans tous les secteurs ? Dans quels secteurs, et/ou quel type d'économie, un allongement du temps de travail peut-il avoir un sens ?

Gilles Saint-Paul : La question n’est pas tant celle des secteurs que celle des travailleurs concernés. Ceux qui ont des salaires modestes profitent peu de leurs loisirs à cause de la relative faiblesse de leurs revenus. Il est préférable pour eux de travailler plus et d’augmenter leur niveau de vie plutôt que d’avoir des loisirs abondants mais médiocres. Pour cette raison, les réglementations qui prétendent imposer une durée du travail uniforme à la population n’ont aucun sens.

Philippe Waechter : Il y a un allongement du temps de travail car déjà de nombreuses personnes dans les services travaillent en dehors du cadre défini par l'entreprise. Tous les outils qui favorisent le nomadisme rendent plus flou l'ensemble des frontières entre travail et vie privée. Ainsi celui qui lit ses emails le matin dans le métro et répond déjà à certains d'entre eux avant d'arriver au bureau doit il comptabiliser ce moment dans son temps de travail? Oui, sûrement, mais personne ne le fait pour l'instant.

Dans le secteur industriel qui était la clé de voute des réflexions sur la réduction du temps de travail, la situation a changé de façon spectaculaire puisque les usines emploient nettement moins de salariés que par le passé. La notion de travail a franchement été bouleversée. En outre l'arrivée de robots sur une échelle plus vaste va changer encore davantage l'ensemble des questions posées puisque la notion de temps de travail n'est pas franchement définie.

La tendance dans les pays développés est-elle à l'allongement ou à la réduction du temps de travail ?

Gilles Saint-Paul : La tendance sur longue période est à la baisse de la durée du travail, à cause des gains de productivité mentionnés plus haut. Mais il subsiste des disparités entre pays, et la France, ayant réduit trop rapidement ses heures travaillées, fait face à un sérieux problème de compétitivité et de pouvoir d’achat – d’où le rapport de l’institut Montaigne.

Philippe Waechter : C'est une question qui a bougé dans le temps. Dans le temps industriel, le salarié travaillait beaucoup et le cadre beaucoup moins. Le changement technologique et l'incertitude macroéconomique ont modifié en profondeur le travail des cadres. Il s'est accru parce que le cadre devient davantage nomade et travaille en dehors de son bureau. En revanche, le temps de travail peut soit être contraint par le cadre légal des 35 heures mais l'on voit aussi du travail dont les horaires sont hachés par d'importants temps de pause.

Le marché du travail est multiple car les entreprises ne fonctionnent plus de façon similaire en raison de contraintes très différentes d'un secteur à l'autre. Les organisations sont bouleversées et vouloir définir un cadre pour l'ensemble serait une erreur profonde. Il faut laisser de larges capacités d'adaptation au niveau de l'entreprise et des secteurs afin que chacun puisse optimiser sa situation.

Le temps de travail est-il aujourd'hui un problème fondamental de l'économie française ?

Gilles Saint-Paul : Oui, car le passage aux 35 heures sans baisse de salaire mensuel s’est traduit par une hausse substantielle du coût horaire du travail pour les entreprises, dans un contexte où notre participation à la zone euro ne permettait pas de rétablir la compétitivité en dévaluant. Il s’agit donc d’une erreur historique que nous sommes toujours en train de payer. Les Français doivent comprendre que l’on ne peut pas consommer plus que ce que l’on produit, et donc que la réduction du temps de travail se traduit par un appauvrissement. De plus, essayer de maintenir le pouvoir d’achat en dépit de la réduction de la production ne peut que rendre le coût horaire du travail excessif et faire augmenter le chômage ; ce processus ne se stabilise que lorsque le pouvoir d’achat s’est suffisamment réduit pour compenser la perte de production due à la réduction de la durée du travail. A l’arrivée on est non seulement plus pauvre mais on a plus de chômeurs.

Philippe Waechter : Je ne le crois pas. Ce qui pose problème est la difficulté de mettre en œuvre des règles simples qui prennent en compte les changements majeurs auxquels l'économie française a à faire face. Le temps de travail est un des paramètres mais il y en a beaucoup d'autres comme on a pu le voir.

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Jardinier
- 13/10/2014 - 23:19
Il faudrait d'abord s'entendre sur la definition
pour faire une comparaison entre les pays. Je pense que la seule valable, c'est la quantité de travail tout au long de la vie, car c'est celle qui permet de voir le rapport entre ce travail et le poids des inactifs, principale cause des déficits dans les pays en vieillissement. Elle tient compte des choix individuels, préférence pour un temps partiel ou investissement total dans le travail des indépendants, et aussi des non-dits nationaux, comme par exemple la préférence française pour le chômage. Si quelqu'un connait ces chiffres fiables, je suis preneur. Concernant les politiques sur le temps de travail, je pense que le mieux, c'est de supprimer toute référence légale nationale et de le laisser gérer au sein des entreprises. Avec le maximum européen comme garde-fou.