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© REUTERS/Jana Asenbrennerova
Denis Mukwege est le directeur de l'hôpital Panzi au Congo
© REUTERS/Jana Asenbrennerova
Denis Mukwege est le directeur de l'hôpital Panzi au Congo
Bonnes feuilles

Quand le viol devient une arme de guerre comme une autre

Publié le 20 août 2014
Le Docteur Denis Mukwege et Dr Guy-Bernard Cadière racontent, dans le livre choc "Panzi" (Editions du Moment), le combat qu’ils mènent au quotidien en République Démocratique du Congo, où il prennent en charge les femmes victimes de violences sexuelles au sein de l’hôpital de Panzi. En effet, dans cette région sans cesse déstabilisée par les tensions politiques et économiques, certains groupes armés se servent du viol comme une arme de guerre. (1/2)
Dr Denis Mukwege
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Le Dr Denis Mukwege est congolais. Directeur de l'hôpital de Panzi (Bukavu) dans l'Est du Congo, gynécologue de formation, il est chirurgien et s'est spécialisé dans la reconstruction du corps des femmes victimes de viols et mutilations, ce...
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Pr Guy-Bernard Cadière
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Le Pr Guy-Bernard Cadière est belge. Chirurgien, spécialisé dans le système digestif, il a été cité comme le meilleur chirurgien gastrique contemporain dans le monde. Pionnier de la chirurgie laparoscopique, une technique révolutionnaire, il se rend...
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Le Docteur Denis Mukwege et Dr Guy-Bernard Cadière racontent, dans le livre choc "Panzi" (Editions du Moment), le combat qu’ils mènent au quotidien en République Démocratique du Congo, où il prennent en charge les femmes victimes de violences sexuelles au sein de l’hôpital de Panzi. En effet, dans cette région sans cesse déstabilisée par les tensions politiques et économiques, certains groupes armés se servent du viol comme une arme de guerre. (1/2)

Denis Mukwege se souvient très bien de la première victime de viol et de mutilations qui lui fut amenée à Panzi. C’était en 1999 – on n’insistera jamais assez sur l’ancienneté du problème.

Dr Mukwege : « Cette femme avait été violée à cinq cents mètres de l’hôpital. À l’époque, nous n’avions pas compris ce que cela annonçait. J’ignorais que ce serait le début d’une série de plus de quarante mille victimes. »

Pour lui, de pareilles atrocités ne pouvaient qu’être l’oeuvre d’un psychopathe, un fou tel qu’on en croise qu’en de très rares occasions. Il pensait sincèrement qu’une telle opération serait la seule de sa carrière. Mais les cas se multiplièrent et le flot des patientes s’amplifia. Il fallut les faire parler, décrypter leurs témoignages déformés par le choc et la superstition, recouper les informations sur les origines et les circonstances des viols. Bientôt, Denis Mukwege comprit qu’il n’avait pas affaire à un Jack l’Éventreur congolais, ni même deux : le nombre de victimes impliquait une multitude d’agresseurs.

Le scénario du viol comme arme de guerre se dessina peu à peu. Il n’était pas inconnu, le viol reste le sinistre corollaire de tous les conflits à travers le monde. Mais ici, il ne s’agissait pas « seulement » de viol : la mutilation des victimes était systématique, et selon un modus operandi toujours identique – la pénétration par un objet contondant et la déchirure de l’intérieur du corps. D’autres observateurs ont écrit sur le caractère particulier des atrocités commises dans le Kivu : les violeurs ne sont pas des obsédés sexuels dénués de scrupules qui veulent assouvirent à tout prix leurs fantasmes, mais bel et bien des hommes déterminés à détruire l’appareil génital féminin. La jouissance physique qu’ils peuvent prendre est finalement secondaire : ce qui compte, c’est que la femme soit endommagée le plus possible. Et le plaisir sadique que leur procure éventuellement la torture d’une femme est lui aussi secondaire : il faut la détruire pour l’asservir, elle et sa communauté. 

Parmi les innombrables victimes, certaines choisissent de témoigner. Denis Mukwege et ses collaborateurs ont recueilli nombre de ces histoires. À titre d’exemple, Noelle Mateso (le nom a été modifié,ndlr), âgée de cinquante ans, violée dans un village à une centaine de kilomètres de Bukavu. Dans son cas, les auteurs appartenaient à la guérilla des Interahamwe. Ils ont investi le village, tué son mari et ses trois enfants, puis l’ont violée et mutilée. Peu après, une équipe mobile de l’hôpital de Panzi s’est rendue sur les lieux. Dans les ruines du village, c’est l’odeur qui les a conduits jusqu’à Noelle : l’anus et le vagin rompus en un seul cloaque, frappée d’incontinence, elle dégageait une odeur pestilentielle. Conduite auprès du Dr Mukwege, elle fut opérée et prise en charge par les services sociaux de l’hôpital. Son histoire est celle de milliers de femmes.

Et tout cela, afin de contrôler les richesses du sous-sol du Kivu ! En plus de l’or et des diamants, il renferme du coltan, un minerai dont la valeur a grandement augmenté ces dernières années puisqu’il est indispensable à la fabrication des téléphones portables. À Panzi, le lien entre les viols et le coltan a fait dire à des visiteurs occidentaux, « chaque fois que nous recevons un coup de fil, un enfant est violé dans le Kivu ! » Des listes de multinationales impliquées dans le commerce du coltan circulent, des sociétés basées au Royaume-Uni, en Belgique, en Allemagne, en Suisse, aux États-Unis, mais aussi en Russie, en Israël, dans des paradis fiscaux des Antilles, et pour finir, dans des pays voisins, tels l’Ouganda et le Rwanda. Comment un pillard peut-il contraindre le peuple congolais à livrer ses richesses ? Aux villageois du Kivu, on ne peut rien voler, ils ne possèdent pratiquement aucun effet personnel. On peut détruire les maisons, ils en reconstruiront d’autres. On peut les assassiner, ils serreront les rangs et resteront solidaires. En revanche la société congolaise place la fertilité au-dessus de tout autre valeur : avoir des enfants, c’est la seule vraie richesse au Congo. On s’y marie jeune et l’on ne tarde pas à fonder une famille.

Les pillards ont trouvé le point faible des Congolais : les menacer de détruire leur capacité à avoir des enfants afin de les tenir sous leur coupe. Voilà d’où vient le viol de masse au Kivu. Voilà pourquoi il s’accompagne de mutilations génitales. La femme doit perdre sa capacité à porter des enfants. Le viol et la mutilation la stigmatisent. Elle sera aussitôt rejetée par son mari. Si celui-ci la soutient, ce sont les autres hommes qui feront pression sur lui : ils le mépriseront car sa compagne « est devenue la femme de l’ennemi ». Sa mère ou ses soeurs lui chercheront une nouvelle épouse. Dans la société traditionnelle des villages du Kivu, en perdant sa fertilité, la femme perd tout.

Bien sûr, il existe des cas plus heureux d’hommes qui résistent, qui soutiennent leur épouse envers et contre tous, des familles qui entourent les victimes de leur amour… Mais la norme sociale dans le monde rural congolais rejette la femme violée et rendue stérile. Une fois leurs crimes commis, les pillards ont le champ libre. Dans le village persécuté, la population est asservie, les maris honteux rejoignent la mine contrôlée par les violeurs eux-mêmes, les bourgs voisins terrorisés se soumettent spontanément pour éviter de subir le même sort, les enfants orphelins sont réduits en esclavage. Ce que le meurtre et les flammes ne pourraient donner aux pillards, le viol et la mutilation le leur offrent : un peuple déshonoré, désespéré, qui courbe l’échine et obéit. Voilà la situation à laquelle est confronté Denis Mukwege. Une fois qu’il saisit l’ampleur du phénomène, il change de stratégie.

Dr Mukwege : « Quand j’ai commencé à soigner les victimes de viol, j’ai vite compris que le traitement médical ne suffirait pas. Cela n’avait pas de sens de guérir leurs blessures et de les renvoyer dans la rue. Profondément traumatisées, elles ne savaient où aller, leur village avait brûlé. Cela revenait à sauver ces femmes puis à les condamner à errer. »

Extraits de "Panzi" de Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière, publié aux Editions du Moment (2014). Pour acheter ce livre, cliquez ici

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